‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 99 sur 157 · LA COMPOSITION AU XVI* SIÈCLE. WS · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION AU XVI* SIÈCLE. WS

La composition du livre de Rabelais est loin d'être parfaite, ainsi que nous avons déjà ^u occasion de le dire. Les deux premiers litres se reproduisent, Fierochote et Àaanche bo resseinbtetrt et, ce qni iest contraire aux lois de l'art, le premier de oes iper* sonnages est mieux «dessiné que le second. Il n'y a réellement de iplan qu'à partir du troisième livre, encore la fin des livres traîne- t-elle quelque «peu, parce que l'auteur ne sait pas où s'annoter.

Si Rabelais dftt pu parler franchement et en toute liberté, il eût refait probablement son livre ; il aurait pu élaguer certains détails inutiles on môme fastidieux, il aurait pu en développer 'quelques* au* tires qui, pour être trop écourtés, ne produisent pas tout leur effet. Il nous a donné mu exemple de ce qu'il pouvait faire en ce gente quand, de l'informe Chronique gargcmttdne, il a tiré son Gargantua, une des parties maîtresses de Uœuvre et la «plus parfaite peut-être -pour la forme. .

Ajoutons qu'à l'époque de Rabelais, on était beau* coup moins exigeant en France sur cette juste proportion entre les différentes parties, qui pour noie constitue un livre bien .fait. €e qui est devenu plu tard la préoccupation constante de nos éorivains était alors rejeté au second plan. Fauthil rappeler Henri Estieime et ses ouvrages français des plus connus : V Apologie d'Hérodote, lé Traité de la conformité du langage français avec le grec , la Frécéllence du langage français, etc. Il n'y a dans ces ouvrages ni plan ni ensemble. Les Essais de Montaigne ne sont qu'une causerie à bâtons rompus sur

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tontes sortes de sujets, et retendue du chapitre est généralement sans proportion avec le sujet traité, lie manifeste de la Pléiade, la Défense et illustration de fa langue française par Joachim du Bellay (1549) se compose d'une sérié de petits chapitres sans proportion et Bornent sans liaison. Les curieux travaux de Bernard Palissy : la Beûepte véritable, et même le Traité des eaux et des fontaines, si remarquables pour la science et aussi pour le style, manquent également d'ordre et de méthode , bien que l'auteur tbt un artiste hors ligne.

Il y avait des exceptions sans doute. Le livre de V Institution chrétienne de Calvin est disposé avec beaucoup d'art. Il en est de même de la Bépublique de Jean Bodin, malgré la surabondance des développements,— du Livre des Marchands, piquant pamphlet de Régnier de la Planche contre le duc deGuise, et de quelques autres. Mais ces écrite font réellement exception. L'ordre dans ce cas dépendait de l'esprit plus ou moins logique de l'auteur *% de la nature du sujet à traiter. La liberté que Ton accordait' à l'écrivain pour disposer sa phrase , on la lui laissait pour la disposition des matières de son livre, et ce manque de proportion qui nous choque dans le roman de Rabelais, nous qui avons passé par le XVIIe et leXVIIP siècle, choquait évidemment assez peu ses contemporains : parmi ceux qui ont parlé de lui, il n'en est pas un seul qui y aune allusion.

Si l'ensemble laipse i désirer chez Rabelais, en revanche quelle perfection dans les détails ! Qu'il dialogue, qu'il raconte, qu'il décrive, qu'il discute, c'est

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toujours un merveilleux artiste. Qu'on se rappelle ces charmantes scènes de comédie dont il ômaille son récit Comme elles sont finement préparées, développées, terminées 1 II développe largement, il ne craint pas de prodiguer les détails çt cependant tout mot porte. C'est la vigueur railleuse d'Aristophane , la finesse malicieuse de Voltaire, et la profonde observation de Molière, avec quelque chose de plus vaste dans la pensée. S'il s'attarde quelquefois aux petites fiaesses et aux jeux de mots, ce n'est qu'une fleurette qu'il cueille en passant, l'idée n'a rien à y perdre. C'est le sourire, ou si Ton veut la grimace du géant ; tout en souriant le géant n'en poursuit pas moins, sa marche vigoureuse.

En fait de comédies piquantes , il suffira de rappeler la harangue de Maître Janotus de Bragmardo, toutes les scènes qui se rapportent à la guerre de Picrochole, entre autres la scène fameuse des.eh&teaux en Espagne; frère Jean et les moines, quand l'abbaye est à sac ; Grandgousier et les pèlerins;7 Gargantua pleurant sa femme et se réjouissant de la naissance de son fils; toutes les piquantes scènes de Bridoye et de ses juges ; Panurge entre le médecin et le théologien, Panurge avec le marchand de moutons ; les noces de Basché, Homenaz et ses visiteurs ; la scène des Chats fourrés, etc , etc. Il faut s'arrêter : l'énumération dégénérerait en table de matières.

Rabelais n'excelle pas moins dans le récit, soit qu'il raconte en quelques mots rapides et piquants à la façon des Cent Nouvelles nouvelles et de Voltaire — soit qu'il développe ses récits. C'est cette dernière formé qu'il préfère. Il aime surtout à faire ce que les musiciens appellent des variations sur un thème

366 l'art chbz ràbblus.

donné; De quelques phrases ramassées n'importe où, il fait un chef (femme de malice et de style ; il tire une comédie charmante de ce qui; dans l'origine, n'était qu'un bon met et quelquefois moins.

xxn.

Nous l'avons tu transformer de cette &çon certains récits de Lucien, de Merlin Coccaye, de Plntarque et autres. Qu'en nous permette de. citer ici encore un exemple de ce genre de développement Nous l'extrayons du Nouveau Urologue du Quart Livre, en émondant beaucoup et en traduisant souvent :

A propos de souhaits médiocres - avertissez-moi quand il sera temps de boire — je vous raconterai ce qui est écrit parmi les apologues du sage Ésope.

De son temps était un pauvre homme natif de Gravot — en Çhinonais — nommé Couillatris, abatteur et fondeur de bois , et à cet humble métier gagnant cahin caha sa pauvre vie. Advint qu'il perdit Ba coignée. Qui fat bien fâché et marri? Ce iat lui : car de sa coignée dépendait son bien et sa vie ; par sa coignée , il vivait en honneur et réputation entre tous les riches bûcherons ; sans coignée , il mourait de faim. La Mort , six Jours après , le rencontrant sans coignée, avec sa faux l'eût fauché et sarclé comme une mauvaise herbe, de ce monda Dans sa détresse, il commença à crier, prier, implorer, invoquer Jupiter par oraisons très-disertes — vous savea que Nécessité Ait inventrice d'éloquence — levant la face vers les deux, les genoux en terre, la tête nue, les bras haut en l'air, les doigts des mains écarquillés disant à chaque refrain de ses prières, à haute voix infatigablement ï «Ma coignée, Jupiter, ma coignée T ma coignée. Bien de pins que ma coignée , Jupiter , ou de. l'argent pour en acheter une autre. »

Le récit va lentement, on voit bien que l'auteur n'amuse i 1© prolonger; il reprend quelquefois sa

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phrase pour la compléter, il n'oublie aucune circonstance, mais il fiait un, tableau. Il tous dirait volontiers avec Gresset:

Je ne serai point court, mais qui m'aime, me suive*

, (Le Parrain magnifique-)

Il est impossible de ne pas aimer ee joyeux cou* teur. C'est un vieillard d'ailleurs, il a ses 67 ans bien comptés, suivons-le.

Jupiter, en ce moment, tenait conseil sur certaines affaires urgentes. La vieille Qybèle opinait alors, à moins que ce ne fût le jeune Pbôbus , ce m'est tout un. Mais Couillatris criait si haut qu'on l'entendit en plein conseil et consistoire des dieux. — Quel diable, demanda Jupiter, est lèk-bas qui hurle si horrifiquement ? Vertus de Styx, n'avons-nous pas à régler encore assez d'affaires et discussions d'importance sans qu'on vienne encore nous déranger ? Nous avons vidé le débat de Presthan, roi des. Perses , et du sultan Soliman , empereur de Constantinople. Nous avons terminé l'affaire entre les Tatares et les Moscovites.

Les Moscovites ont pris Ca^an, 1550, et ils prendront bientôt Astracan, 1554.

Nous avons répondu à la requête du shérif; nous, avons aussi répondu à la dévotion de Dragut-Raïs....

Amiral ottoman qui pilla la Sicile, 1552.

L'état de Parme est expédié, aussi bien que celui de Maydenbourg , de la Mirandole et d'Afrique. C'est ainsi que les mortels appellent la ville, sur la Méditerranée, que nous appelons Apkrodisium.

Cette ville est maintenant Madhia, dans l'état de Tunis. Charles Quint la prit après un long siège en 1550. Rabelais fait ici allusion à une distinction que nous trouvons souvent dans Homère- Les fan*

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mortels appellent telle ville, tel pays, d'un nom, et les hommes lui en donnent un autre.

Tripoli a changé de maître pour avoir été malgardée.

Elle avait été enlevée aux chevaliers de St-Jean de Jérusalem, par Dragut Raïs, dont il a été question tout à l'heure*

Le temps était venu , continue Jupiter. Ici sont les Gascons renians et demandans le rétablissement de leurs cloches.

Les Gascons s'étaient en effet révoltés au sujet de l'impôt sur le sel ; la révolte fut bientôt apaisée; on priva les habitants de leurs cloches parce qu'elles avaient servi à sonner le tocsin. Mais le connétable de Montmorency qu'on envoya dans le pays après la révolte calmée, se souilla par d'épouvantables cruautés. C'est sous le coup de ces cruautés que La Boétie écrivit son éloquent réquisitoire contre la monarchie : De la Servitude volontaire. .

En ce coin» continue Jupiter — qui passe en revue les affaires du monde, '— en ce coin sont les Saxons, les Estrelins, les Ostrogoths et Alemans , peuple jadis invincible, maintenant abattus et subjugués par un petit homme estropié. Il nous demandent vengeance , secours et restitution de leur premier bon sens et liherté antique.

Les Estrelins sont les habitants des petites républiques anséatiques de la Baltique; les Ostrogoths sont les Germains de l'orient. Le petit homme estropié qui les a soumis contre leur gré, c'est Charles-Quint, alors tout perclus de goutte.

Jupiter a parcouru l'Europe et l'Asie occidentale ; il va s'occuper maintenant de deux professeurs de l'Université de Paris, Ramus ou la Ramée et Galland dont Rabelais avait à se plaindre. Ra-

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