LE PUEGATOIRE DE ST PATRICE
Je m'étonne, dit Ménédème, puisque tu es dans ces dispositions, que tu n'aies pas visité la grotte de St Patrice, dont on dit bien des choses merveilleuses, mais qui ne me paraissent pas vraisemblables. — On n'en peut rien raconter qui ne soit au-dessous de la réalité, répond Og^^g^s. — Tu y es allé ? - J'ai navigué sur le marais du Styx, je suis descendu dans les gorges de l'Aveme et j'ai vu ce qui se fait dans les enfers, etc.'^
Mais on n'y était pas admis facilement. Les moines Augustins du courent vèisin, qui en avaient la dé, n*en permettaient l'entrée qa'k certaines conditions, les unes internes, les autres extérieures. La première était une foi profonde. Les indifférents qui se seraient liasardés dans la grotte par pure curitosité, n'en devaient plus sortir. Il en était de même de ceux qui se laissaient tenter par les douces paroles des démons qu'on y rencontrait, ou épouvanter par leurs menaces. Il fallait en outre passer neuf jours en méditation et en prière dans une des étroites cellules voisines de la grotte. Le ^neuvième jour, le pèlerin, après .avoir reçu les sacrements, était conduit en grande pompe à la porte principale« La porte se refermait, sur lui quand il était entré et l'on retournait à Téglise en priant pour lui. Le lendemain, à la même heure, on venait le reprendre ; si on ne le retrouvait pas, c'est qu'il n'avait pas rempli toutes les conditions voulues, et il fallait renoncer à l'espoir de le revoir jamais. Si on le trouvait, on saluait son retour par des cris de joie. On le reconduisait à l'église et on lui faisait raconter ce qu'il avait vu.
Ce cérémonial est à peu près le même que celui qu'on observait en Grèce pour descendre dans l'an-
^ Vesiderii JSrasm Boterodcmi coUoguia. Lipsise, 1872. 1. p. .369.
404 II. PANTAGEUEL.— III. NOUVELLES DE l'aUTRE MONDE.
tre de Trophonius, situé au pied d'une colline en Béotie. Nombre de ceux qui y étaient descendus ne gardaient qu'un souvenir confus de ce qui leur était arrivé dans le souterrain; d'autres, au rapport de Plutarque, racontaient qu'ils avaient vu le royaume de Pluton, des îles heureuses éclairées d'une lumière étrange et splendide, et des âmes qui montaient et descendaient sous forme d'étoiles plus ou moins lumineuses. Mais la plupart gardaient sur les merveilles de l'antre un silence obstiné. Les visiteurs de la grotte de saint Patrice étaient généralement plus causeurs. Le récit le plus commet est celui d'un Irlandais du nom d'Enus (Enio, chez les Espagnols), qui tenta l'épreuve en 1152.
Cet Enus, si nous en croyons ses biographes, avait commencé par mener une vie qui n'avait rien de saint, et dont maint épisode ne déparerait pas les exploits de Don Juan Tenorio. Mais, touché de la grâce, il renonça brusquement à sa vie scandaleuse, se livra à la pénitence et résolut de visiter la grotte de saint Patrice. Le récit qu'il fit en sortant de la grotte est devenu célèbre dans la poésie et dans la dévotion populaire. Un trouvère du XIII* siècle, Marie de France, lui a consacré un poème qui figure dans ses Œuvres * ; en Espagne, au XVn* siècle, un auteur dramatique célèbre, Montalvan, composa de ce récit un livre de dévotion^, et Galderon en fit un auto sacramewtal qui figure avec honneur parmi ses Comédies. Dans cette pièce, Enio, — séparé historiquement de saint Patrice par six ou sept siècles, — aborde en Irlande avec le
» Œuvres de Marie de France, 2 vol. in-S^. 1822. - * La Vida y purgatorio delglorioso san Patricio, Madrid, in* 18.
LR PURGATOIBK DE ST PATRICE. 406
saint prélat, et c'est à la prière de celui-ci qu'il se décide à s'enfoncer dans la caverne mystérieuse. Le • récit qu'il fait de sa vie passée n'a pas moins de 300 vers dans le drame, et celui qu'il fait des merveilles de la caverne au moment où il en sort, n'a pas une moindre étendue^
U serait trop long d'énumérer ici les auteurs qui se sont occupés de la grotte de St Patrice; il suffira de mentionner encore la dissertation de M. Thomas Wright, publiée à Londres en 1844 ^, et l'analyse assez longue que l'on trouve du récit d'Enus dans la Mystique de Gœrres (tome III, chap. 5) ^. Les renseignements qui précèdent sont extraits principalement d'un petit livre de dévotion ^ sans nom d'auteur, mais rédigé évidemment au XV IF siècle et par un ecclésiastique, probablement d'après quelque composition plus ancienne. L'auteur entre dans les plus grands détails, tant sur la vie antérieure d'Enus que sur son s^our dans la grotte.
Les faits sont identiques dans ces divers ouvrages. Lorsqu'on alla chercher Enus après l'avoir laissé vingtquatre heures dans la grotte, on le trouva effrayé, harassé, mais parfaitement lucide. Il raconta qu'après avoir entendu la porte se refermer sur lui, il avait erré dans Tobscorité pendant quelque temps, guidé seulement par une faible lueur qu'il apercevait au loin ; puis qu'il avait fait une chute d'une certaine hauteur, si bien qu'il s'était endormi. A son réveil, il s'était vu
^ El Purgatorio de san Patrido^àajas les œuvres de Galderon. — * StFatrick'spu/rgatary^ in-8*.-' E. Goerres. LaMystique divine, nattireUe et diaboliquey 5 vol., traduction française, in-3<>. 1864. — ^Histoire de la vie et du purgatoire de saint Patrice, archevêque et primat d^Hibernie, petit in 8o de 132 pages, sans date \ éditions nombreuses.
406 II. PANTAOBUEL. — ni. NOUYELLEfi DE l'AUTBB MONDE.
entouré de démoDS qui ayaient chercbé à le détourner de son entreprise; en le voyant inébranlable, ils lui avaient montré des personnages connus et inconnus, en quantités innombrables et appartenant à toutes les classes de la société, soumis à une série de tortures analogues à celles que Dante nous décrit dans son Enfer ; lui-même avait passé par neuf tortures différentes. L'une des plus effrayantes était celle .d'un puits de feu où il s'était senti plongé; le nom de Jésus, qu'il invoqua, T avait fait revenir à la surface. Puis on lui avait fait voir un ôeuve de feu, d'une largeur et d'une ra|iidité étourdissantes, où flottaient et plongeaient des milliers d'âmes tourmentées par des* démons ricaneurs. Il lui avait fallu traverser ce fleuve sur un pont de glace, si étroit et si glissant qu'il était presque impossible -de s'y maintenir.
Ce fat la dernière épreuve. Il se trouva ensuite transporté dans un séjour délicieux où il rencontra une multitude de bienheureux^ presque aussi grande que celle des damnés qu'il avait vus tourmentés par les diables. On Faccueillit joyeusement, on lui montra les choses les plus curieuses de la^ contrée, puis on le congédia, en l'avertissant qu'il était temps de s'en retourner s'il voulut trouver la porte ouvwte. Il s'était éloigné avec regret de ce séjour délicieux, et il s'était retrouvé à l'entrée de la grotte à peu près au moment où le clergé arrivait en procesâon pour le chercher. Dante s'est visiblement inspiiré de cette légende dans la Divine Comédie.
Le nombre immense des pèlerins qui se rendaient au XV® siècle à la grotte de Saint Patrice amena différents abus, si bien que le pape Alexandre YI
LE JONOLEtlK BN ENFER, 407
interdit ce pèlerinage en 1497 et fit fermer la grotte. Elle fut rouverte depuis, mais Henri VIII en fit déânitiTcment morer l'entrée. Cette mesure n'a cepwdant guère fait cesser les pèlerinages, et l'on évalue à plus de douze mille le nombre de eau qui, aiijour d'hui encore, s'y rendent annuellemwit diaque été, mais on ne dît pas que le spectacle merveilleux qui épouvanta et ravit Ênus se renouvelle pour eux.
Kabelais a eu certainranent connaissance de tons ces récits; la grotte de St Patrice est même mentionnée au livre V, chap. 36, à-<ôté de l'antre de Trophonius ; mais ce n'est pas là ee qui l'a inspicé. n se senùt plut6t souvenu de , certains fabliaux où l'autre' monde nous est présenté sous des couleurs moins sévères. Noos en esterons quelques-une, en prévenant que nous allons passer d'Escbyle à Âiistophane, du drame terrible à la farce et à la bouffonnerie.
Un des plus piquants récits de cette catégorie est celui du Jongleur en enfer.
Ce jongleur avait sa mériter la confiance du Grand Diable, qui lui remettait parfois la surveillfince de l'enfer, quand il s'absentait pour aller t^ter les hommes. Le jongleur s'était toujours acquitté conscieacieueerattit de ces fondjons. Un jour les diables se trouvèrent obligés de sortir tous à la fois, tant la récolte des âmes de^t être abondante. Le joit gleur fut choisi comme d'ordinaire pour inspectenr suprême de l'enfer ; il promit de bien veiller à tout, d'entretenir, comme il faut, le feu sous les chaudières et surtout de ne laisser sortir personne. Mais
408 II. PANTAGRUEL. — III. NOUVELLES DE l' AUTRE MONDE.
St Pierre voyait tout ce manège du haut du ciel et il se promit bien d'amener le jongleur à manquer à sa parole. Il descend dans l'enfer avec un sac et des dés et va trouver notre inspecteur. Après avoir renoué connaissance avec lui, il lui propose de faire une partie de dés. C'était bien tentant pour le jongleur, qui n'avait pas joué depuis longtemps. Mais il n'avait pas d'argent. Il l'avoua à saint Pierre. — Qu'à cela ne tienne,^ dit le saint, tu as des âmes sous ta garde ; je jouerai de l'argent et toi des âmes. — Le jongleur fait quelques objections, iqais pour la forme; il espérait bien que, lors même qu'il perdrait quelques âmes, Satan ne s'en apercevrait pas. Seulement ce ne fut pas quelques damnés qu'il perdit ; St. Pierre jouait avec un bonheur insolent, le jongleur s'obstinait, et quand la partie fut finie, il avait perdu toutes les âmes à lui confiées. St. Pierre les mit dans son sac, et s'en alla, laissant le jongleur fort inquiet de l'issue de son escapade. Satan entre ; l'enfer est vide ! Le jongleur veut s'excuser, Satan au comble de la colère, le met à la porte de l'enfer et jure bien qu'aucun poète n'y entrera désormais. C'est depuis ce temps-là que les poètes ne vont plus en enfer.
Le Songe d'Enfer de Raoul de Houdan se rapproche encore plus de Rabelais que le précédent fabliau. Ici l'enfer est un immense réfectoire. Aristophane dans les Grenouilles (Barpâxoi, v. 503, etc.) avait déjà montré le royaume infernal sous cet aspect, mais en passant, et d'une main timide.
Cher Hercule , dit une servante de Proserpine à un esclave qu'elle prend pour le demi-dieu, çntre vite. Dès que Proserpine a su ton arrivée elle a pétri des pains ; elle a fait
LA necyomancie' 409
cuire plusieurs marmites de légumes et de purée ; elle a fait rôtir un bœuf entier et griller des galettes et des gâteaux. Elle a fait bouillir de la volaille, rissolé les dragées et préparé le vin le plus doux. Entre donc. Tu verras à la maison une joueuse de flûte des plus jolies et deux ou trois danseuses . . .
On offre an trouvère plus et moins Ce n'est pas une simple servante qui vient Tinviter. C'est une foule de clercs et d'évêques. Il y en a un grand nombre en enfer, les trouvères sont unanimes sur ce point. Tous viennent au devant de lui et lui serrent la main. Belz^buth lui fait mettre un couvert en lui disant qu'il est le bienvenu. Kaoul, une fois à table, s'aperçoit que la nappe est faite de peaux de pubHcains; la serviette fut autrefois le cuir d'une courtisane. Parmi les plats on sert des langues de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons à l'ail, des nonnes en pâte, etc. Nous retrouverons une partie de ce^ détails çà et là chez Rabelais.
Cependant ce n'est probablement ni dans les légendes ni dans les fabliaux, ni même dans les Crrenouïlles d'Aristophane, que Rabelais a puisé l'idée principale de son récit. Il l'a trouvée dans un auteur qu'il lisait beaucoup et auquel il a fait de nombreux emprunts, dans la Néeyomancie de Lucien.
Dans ce dialogue, Philonide rencontre Ménippe revêtu d'un costume étrange et parlant en vers ; il lui en demande la cause ; Ménippe raconte qu'il vient des enfers, où il a vu beaucoup de choses curieuses .
Dis-moi, Ménippe, demande Philonide, ceux qui ont sur la terre des tombeaux élevés et magnifiques, des colonnes, des statues, des inscriptions, ne sont^ils pas plus considérés aux enfers que le commun des morts ?
410 II. PANTAOKUEL.i- III.NOUVilLIiES DE l' AUTRE MONDE.
Ménippe. Ta plaisantes, mon cher. Si tu avaia yu Mauiole loi-même, ce Carien illustré par son tombeau, je suis convaincu que tu n'aurai» pas iini de rire, en le voyant étendu honteusement dans un coin, perdu dans le reste de la foule, et n'ayant d'autre proiit de scm beau laonument que d'être écrasé sous cet énorme poids. Oui, mon cher, lorsqu'une fois Éaque a mesuré le terrain que chacun doit occuper, et il n'en donne guère qu'un pied, il faut qu'on s'en contente et qu'on s'y tienne serré dans sa couche. Mais tu aurais ri bien davantage, j'en suis sûr, en voyant des rois, des satrapes, réduits à l'état de mendiants, forcés par la misère à se faire marchands de viandes salées, ou bien maîtres d'école, exposés aux insultes du premier venu, et souffletés comme les plus vils esclaves. Je ne pouvais me contenir, en voyant Philippe de Macédoine occupé dans un coin à recoudre , pour quelque argent , de vieilles savates. On en voyait encore beaucoup d'antres dê^ numder l'aumône dans les carrefours^ des Xercès, des Darius, des Polycrates.
Fhilonide, Ce que tu nous dis là des rois est étonnant et presque incroyable. Mais que faisaient Socrate , Diogène et nos autres sages ?
Ménippe. Socrate se promenait aussi là-ba^, discutant avec tout le monde. Près de lui étaient Palamède, Ulysse, Nestor et tous les morts aimant à 6avarder. Les jambes de Socrate étaient encore enflées par l'effet du poison qu'il avait bu. Quant au brave Diogène^ il est voisin de l'Assyrien Sardanapale, du Phrygien Midas et de quelques antres riches. Lorsqu'il les* entend gémir au souvenir de leur fortune passée» il rit, il est en belle humeur. Le plus souvent il se couche sur le dos, et chante si fort d'une voix rauque et sauvage, qu'elle couvre Tes plaintes de ces malheureux : grande désolation pour ces morts, qui ont pris la résolution d'aller se lo^er loin du voisinage insupportable de Diogène ! ^
Pendant son séjour aux lieux inférieurs, Ménippe a vu rendre contre les riches un décret, — qu'il nous donne tout au lôi)g -~ statuant qu'outre les châtiments auxquels ils seraient soumis dans les enfers,
^ Œuvres complètes de Lucien de Samosatt, traduitet' par E. Talbot, T. L p, 176 et s.
EPISTÉKON EN INFEB. 411
leurs âmes seraient renvoyées sur la terre pour habiter pendant 25 myriades d'années dans le eorps d'une série d'ànes porteors de fardeaux et menés à coups de bâton par les pauvres;
Pm
Nous connaissons maintenant les antécédents. Y e* nous au récit de Rabelais.
Epistémon rendu à. la vie, se mat à raoonter oe quMl a remarqué dans Pautne monde. Il a vu les diables, il a causé familièrement avec Lucifa*, fait grande chère en enfer et dans les champs Elysées. Les diables, suivant lui, sont de b<His oompagnons^ Quant aux damnés, il eût fait volontiers société avec eux, et il était bien marri que Panurge Teût si tôt ra|]3)elé à la vie^. car il prenait un singulier> passe* temps à lea voir. — Gomment cela ? demande Paur tagruel. — On ne les traite pas , dit Epistémoui aussi mal. que vous le penseriez : mais leur état est «changé en étrange façon, car je via Alexandre le Grand, devenu tailleur an vieux, qui raji^tassait de vieilles chausses et gagnait ainsi, sa pauvre vie^>
Gustave Doré l!a. représenté raccommodant de vieilles chaussures ; il a mal Ui son texte. Dans Lur cien, c'est Philippe qui exérèse le uiétier de savetier.
Le roi de Perse Xercès criait de la moutarde par les rues, sans doute à c«ase de celle qui. lui monta au nez quand il. fit fouetter la mer; Romulus était saul* nier àoaufie: duisel qu'il avait vendu à son peu^, si nous* en croyons. le» commentateurs, plus savanta en cela que les histortens; Numa était cloutier parce qu'il fut le* premier à enfon/cer solennellement dans un aur le clou sacré quii marquait, le&
412 n. PANTAGBtnBL.— m. NOUVELLES DE L'AUTRE MONDE.
années; Sylla était batelier, peut-être à cause des milliers d'âmes qu'il avait fait passer dans, l'autre monde ; Oyrus gardait les vaches, sans doute celles du berger qui l'avait élevé. Thémiatocle était verrier et Epamliondas miroitier, probablement à cause de Féclat de leur nom; Brutus et Cassias étaient géomètres, Démosthènes était vigneron, Cicéron, attise-feu. Ces attributions ne sont pas trèsbien justifiées ; mais il est piquant de voir Fabius le temporiseur changé en enfileur de patenôtres.
Cette liste ne contient pas moins de quatre* vingts noms ; noas glanerons çà et là.
Agamemnon était lécheur de plats , Enée, meunier, parce qu'il avait emporté son père sur son dos comme un meunier emporte un sac de blé; Ulysse était faucheur, et Nestor mendiant, on ne sait pas pourquoi. Camille était marchand de galoches, en souvenir de celles que portaient les Gaulois contre lesquels il se battit à Rome ; Scipion l'Africain vendait dans un sabot de la lie pour faire du vinaigre, emblème de Taigreur qu'il excita à Rome en faisant trop valoir ses exploits. Annibal était culsinier, peut-être parce que toutes ses conquêtes n'avaient été que de la bouillie pour les cht^ts. Le roi Priam vendait de vieux langes; Lancelot du Lac était écorcheur de chevaux morts. Tous les chevaliers de la Table Ronde étaient de pauvres gagnedeniers qui promenaient les diables en bateau sur les fleuves des enfers^ qu'on payait en chiquenaudes et qu'on ne nourrissait que de pain moisi. L'empereur Trajan péchait des grenouilles ; Antonin était laquais ; LucuUus vendait des cerises, — c'est à lui qu'on doit l'introduction de ce fruit en Europe, —
Justiiiien était bimbelotier, probablement iiarce qu'il a recueilli çà et là des lois qu'on a publiées sous son nom et qu'il n'a pas faites. Le beau Plris était couvert de loques ; Achille bottelait du foin, — on avait voulut utiliser ainsi l'activité qui le dévorait, Néron, l'empereur virtuose, jouait de la vielle par les rues, et il avait pour coin]iagnon le paladin Fierabras, auquel il faisait manger du pain bis et boire du vin éventé, tandis qu'il mangeait du pain blanc et buvait du meilleur ; Jules César et Pompée étaient gouiiroonéurs de navires. Le pape Jules II vendait des petits pfttés dans la rue, mais il n'avait plus sa grande barbe ; BonifaceVIII était écnmeur de marmites pour avoir voulu être le roi des rois ; Alexandre VI îaisait la chasse aux rats pendant que Gallicn Restauré ou Khétoré la faisait aux taupes : le premier à cause de la mort aux rats qu'il était supposé avoir distribuée à ses ami? et connaissances ; les quatre fils AymoD étaient arracheurs de dents, probablement par assimilation avec le poète qui a chanté leurs prouesses mensongères. Gléop&tre vendait au détail des oignons de son pays; Sémiramis pouillait les gueux ; Didon vendait des champignons et l'impératrice Livie du vert-de-gris (et non des légumes comme le dit M. Rathery}.
Rabelais nous donne les noms, sans nous expliquer pourquoi il leur attribue telle ou telle profession : les explications appartiennent aux commentateurs. Quelques-uns de ces rapprochements sont plaisants, mais ils auraient pu l'êtro davantage si l'auteur — ce qui lui eût été fadle — eût joint une épigramme à chaque nom ; mtiis il avait peut-être ses raisons pour mettre ici une sourdine à sa parole.
414 II, PANTAGRUEL. — III. NOUVBLLEâ I>E L'AUTRE MONDE,
et donner à scm Mdacieuse sortie les apparences d'une boujOTonnerie ineffensive.
'De cette façon, poursuit le ressuscité, eeux qui avaient été gros seigneurs en ee monde-ci avaient à gagner là-bas leur méchante vie. Au contraire, les philosophes et ceux qui avaient été indigents en ce monde, de par delà étaient gros seigneurs à leur tour. «Je vis Diogène qui se prékssait en magnificence avec une grande robe de pourpre et un sceptre en sa- dextre; il grondait Alexandre le Grand quand il n'avait pas bien rapetassé ses habits et le payait en coups de bâton. Je vis Epictète, vêtu galamment à la française, ^us une belle ramée avec force demoiselles, se rigolant, beuvant, dansant, faisant en tous cas grande chère; il y avait en outre près de lui force écus au soleil.»
« Quand il me vit, il m'invita à boire avec lui courtoisement, ce que je fis volontiers et chopinâmes théologalement. Gyrus vint à ce moment lui demander un denier, en l'honneur de Mercure, afin d'acheter des oignons pour son souper. -- Je ne donne point de deniers, dit Epictète. Tiens, maraud ; voilà un écu et sois homme de bien- — Gyrus fut bien aise d'avoir rencontré tel butin. Mais les autres coquins de rois qui sont là bas, comme Alexandre, Darie (Darius) et autres, le volèrent pendant, la nuit. — Je vis Patiielin, trésorier de Bhadamanthe, marchandant les petits pâtés que criait le pape Jules II. Il lui demanda combien la douzaine. — Trois blancs, lui dit le pape. — Allons, lui dit Pathelin, trois coups de barre ; baille ici, vilain, bâille, et va en quérir d'autres. Et le pauvre pape s'en allait pleurant; quand il fut devant son maître pâtissier, . il
ifiPISTÉMON EN ENFBR. 415
lui dit qu'on lui ayait pris ses p&tés; le pâtissier le fouetta d'importance, si bien que m peau n'eût rien valu à faire cornemuses, tant elle était déchirée.
Jean le Maire de Belgies, avait beaucoup écrit contre les papes, en vers «it en prose, notamment contre Jules II. Epii^témen raconte qu'il le vit contrefaisant le pape, donnant ses pieds à baiser à tous les pauvres rois et papes de ce monde, faisant du gros bis, c'està-dire, du gros personnage, et distribuant à tous aes bâiédictions. » Gagnez les pardons [indulgences], gagnez les pardons, coquins, ils sont à bon marché. Je vous absMs de pain et soupe — le pape disait < de peine et coulpe> — et vous autorise à ne valoir jaauus rien.» Il appela «nsuite les deux fous de Fimnçots P', Caillette et Triboulet, disant : «Mesarairs les cardinaux, 'i^pédiez-leur vite leurs bulles; à chacun un coup de pieu sur .les reins.» Qe qui fut fait^à l'instant.
«Je vis maître François Villon qui demandait à Xercès ^mbien la denrée de moutarde. — Un denier, dit Xercès. — La fièvre quartaine pour toi, vilain ! tu nous surfais ici les vivres.»
Pantagruel demande à Epistémon comment sont traités les usuriers? — «Je les vis, dit Epistémon, tout occupés à chercher les épingles rouillées et les vieux clous parmi les ruisseaux des rues, comme vous voyez que font les pauvres diables en ce monde. >
'(Mais le quintal de ces quincailleries ne vaut qu'un morceau de pain ; aussi les pauvres malotrus sont parfois plus de trois semaines sans manger morceau ni niette, et travaillent jour et nuit en attendant le jour de foire; mais ils oublient leur peine