II.PANTAGBUEL.— III NOUVELLES DE LAUTRB MONDE
et leur infortune s'ils parviennent à épargner quelques méchants deniers au bout de Tau.
Là-dessus, buvons, dit Pantagruel, et faisons un peu de bonne chère ; il fait beau boire tout ce mois. Et les flacons de circuler. «Mais le pauvre roi Anarche ne se pouvait esjouir. — De quel mestier ferons*nous monsieur du roi ici , dit Panurge , afin qu'il soit déjà tout expert en son art quand il ira de par delà à tous les diables ? — Vraiment, dit Pantagruel, c est bien avisé à toi. Or fais-en à ton plaisir ; je te le donne. — Grand merci, dit Panurge, le présent n'est de refus et je l'aime de vous.» — Cette dernière phrase était une formule que l'on répondait à ceux qui buvaient à votre santé.
«Quelques jours après il amena à Pantagruel sondit roy habillé d un beau pourpoint de toile déchiqueté conune la cornette d'un Âlbanoys et de belles chausses à la marinière, mais sans souliers, pour ne pas luy gaster la veue et un petit bonnet pers, orné de deux grandes plumes de chapon avec une grande ceinture de pers et vert, livrée qui lui allait bien, dit Panurge, attendu qu'il avait été pervers. »
(( Connaissez- vous ce rustre? dit-il à Pantagruel — Non, certes. — C est monsieur du roi des trois cuites.»
Qu'on nous permette de placer ici une parehthèse. Le jour des Rois était au XYP siècle et est encore dans nos campagnes une grande fête culinaire, pour laquelle on fait cuire au four non-seulement du pain blanc, mais différentes viandes, et un gâteau avec une fève qui donne la royauté à celui
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qui Fobtient. Une foarnée de pain s'appelle une cuite en Normandie et ailleurs. On fait une cuite, une fournée dé pain, pour chaque fête ; or il y en a trois, le 6 janvier , huit jouf^ après et le dimanche qui se trouve entre ces deux jours. Le roi des trois cuites , c*est celui qui a obtenu la fève à chacune de ces fournées. C'est donc une très petite dignité que Panurge reconnaît au roi Anarche.
«Je le veulx faire homme de bien, poursuit-il en riant. Ces diables de rois ici ne sont que veaulx; ils ne savent ni ne valent rien, sinon à faire des maulx aux pauvres subjects et à troubler tout le monde par guerre pour leur inique et détestable plaisir.
«Je veux lui donner un métier, et le faire crieur de sauce verte [c'est-à-dire de verjus pilé]. Voyons, crie : Vous faut-il point de sauce verte ? Anarche obéit, mais timidement. — C'est trop bas, dit Panurge, et il le prit par l'oreille en disant : Chante plus haut en g sol ré ut. Aussi, diable, tu as bonne gorge ; tu ne fus jamais si heureux que de n'estre plus roy. »
Tout cela amusait Pantagruel, qui était bien le meilleur petit bonhomme qui fust d'ici au bout d'un baston. — [Cette locution n'a pas cessé d'être en usage en Basse-Normandie.]
Ainsi le roi Anarche devint crieur de sauce verte. Deux jours après, Panurge le maria avec une vieille lanternière ; il présida lui-même aux noces. On mangea de belles têtes de mouton, des hfttilles de porc à la moutarde, des tripes à l'ail; — on but de bonne piquette et du beau corme. — c'est, comme on voit, le menu d'un dîner populaire — On envoya une part de ces mets à Pantagruel, qui les mangea de
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bon appétit. Puis on lou& an avenue, qui fit danser les assistants aa son de sa vielle.
Pantagruel donna au nouveau ménage une petite loge auprès de la bass^ rue et un mortier de pierre à piler la sauce. Ils montèrent leur petit ménage, et le roi détrOné fut «aussi gentil crieur de sauce verte qui fut onques veu en Utopie. Mais on m'a dit depuis que sa femme le bat comme piastre; le pauvre sot n'ose se défendre, tant il est niays. »
L'imitation de Lucien est évidente dans ce voyage d'Ëpistémon aux enfers. Il est curieux que les commentateurs de Rabelais, qui ont vu dans leur auteur tant de choses qui n'y sont pas« n'aient pas signalé cette imitation. Lemotteux en parle à peine, les antres n'en disent rien.
Au premier abord, Lucien sem,ble plus logique : ceux qu*il humilie le plus sont ceux qui ont le plus scandalisé le monde de leur faste, et il mesure le châtiment à la faute. Rabelais se préoccupe moins du mérite ou du démérite , il prend au hasard dans la liste des personnages célèbres, et il attribue les métiers les plus yils à des hommes qui ont figuré honorablement dans Thistoire.' D'ailleurs, quajid on rencontre Tarquin transformé eu taquin, Piso en paysan et Nicolas pape tie;r8 en papetier, on peut ne voir en tout ceci qu'une simple fa^isie et c'est surtout ce que Rabelais a vo\ilu qu'on y voie ; mais s'il met de la fantaisie dans les détails, suivant sa coutume, il y a au fond une idée générale et beaucoup plus profonde que celle de Lucien; c'est l'idée de l'égalité des hommes de-
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v^nt lie bonhetir. Cètts.qtd ont été benreux sur la^ terre ^ à (|iKylque titce que ce scdt, gsranâeur, re-^ nomnoDee, richesse^ bien ou msÀ acquises, tons ceuxlà doivent ^ouffnr daus Fautre yie , wm une ton* ture poréjparée pouc eux , mais ea exerçant, les mé-^ tiers qu'ih ont méprisés, mais en aoufirant à leur tour rinjustim qu'ils oot £ait souffirir afix auteea,. taudis que eei&x Qui onA sotuffert sur. la. terre ymm** sent dans Fautre monde de toutes les joies de 1a vie- G'esti ai^ond Tidée clirétiemte : tll a déposé les puissants de kur» sièges et exaké les humbles (Luc. I, 52). Seulemient Rabelais supiNÎme 1er tov" tures et tes b^^urreaux, et sans rien changer aux coxMtitions aetiielles de la Tie^ il imnit les exnxpoi^ blee et veage les victimes.
Il fauit CQBvenir, du reste, qu'Ëpàstémou* et Paata-' gruel sont f^ft irrévérencieux, pour la royiadité. En rapprocbanit de^ ce chapitre qiiedques^ 'phrase» oil Babelâjs pajrle, en, son aam personnel, en faisant ressortir Porganisation républicaine delhélème, on n^'a pm eu de^peâut' à montrer dans Biabelais un républicain d'instimt et de théeriey et Ginguené, Ëvsèbe Salverte, Voltaire» ont eiâ raison de» signaler ce diar pitre oeiinine un des pliis^ audameux du livre, sous le rainport iielitique aussi bien q^u'au pœnt de vme religie». Babelais ra-senti évidemment^. c'est pouQ cela* qu'il Ta eAeadré est. entouré de fiilies, etça'il s'es* mia aèusla' protection de Lucien.' .
Pantagruel euvc^ya (uarpe.tim diea les Amatnrofes peur leur dira qu'ils étaient délivrés et que le nû ennemi étiit prisonnier. En apprenant cette nout
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Telle, les habitants vinrent au-devant du géant et en grande pompe le conduisirent en la ville. < Et furent faits partout beaux feux de joie et belles tables rondes, garnies de force vivres, dressées par les rues. Ce fut un renouvellement du temps de Saturne.»
Pantagruel assembla le sénat et proposa d'emmener en Dipsodie tous ceux qui voudraient bien, la ville étant trop peuplée. «Je crois, dit-il, que cela vous rendra service.» En effet, le lendemain, il se trouva sur la place du palais 1,856,011 hopimes, sans compter les femmes et les enfants, tous prêts à par^ tir sous la conduite de leur roi.
Les Dipsodes, en voyant arriver Pantagruel avec sa colonie, ne songèrent pas même à se défendre; ils s'empressèrent de lui apporter les clés de leurs villes, et tout le monde Taccueillit avec joie, car il s'annonçait, non pas avec les allures d'un conquérant, mais à la manière d'un colonisateur qui amenait des habitants dans un pays où il n'y en avait pas assez.
' Une ville cependant, celle des Almyrodes, fit mine de résister. Pantagruel se mit en route pour la réduire. Ce voyage fournit à Babelais l'occasion de quelques grosses bouffonneries. La petite troupe est surprise par une averse: on ne sait où se mettre pour y échapper. — Serrez-vous autour de moi, dit le géant; puis, quand tout le monde est rangé, il tire la langue et toute l'armée est protégée par ce parapluie de nouvelle invention.
Ici encore Babelais intervient personnellement II s'était caché, dit-il^ sous une feuille de bardane, igrande quasi comme un pont. On voit que cette l)lante avait crû dans le pays de Pantagruel. Dans