‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 102 sur 110 · UN MONDE DANS UNE BALEINE · texte numérisé non relu

UN MONDE DANS UNE BALEINE

un autre pays une de ces feuilles suffirait à peine à couvrir un lapiu. Inutile sans doute de rappeler que la bardane est cette plante dont Panurge lançait les fleurs garnies de crochets dans les cheveux et sur les habits de ceux qui lui déplaisaient, plaisanterie qui s'est perpétuée de génération en gêné- ^ ration d'enfants. Rabelais trouva bientôt cette protection insuffisante, et il alla en chercher une avec tous ses compagnons sous la langue du géant.

Nous sommes obligés de faire ici une longue parenthèse pour expliquer les antécédents du conte bizarre qui va nous être fait. <»

L'auteur de Tantagrud s'est inspiré de Lucien dans le tableau qu'il nous a tracé de Tautre monde; il va lui faire un nouvel emprunt. On trouve dans les Œuvres du railleur de Samosate un récit en deux livres intitulé Histoire véritable^ dans lequel il se moque des voyageurs qui, sous le prétexte qu'ils viennent de loin, abusent de la crédulité des lecteurs et rapportent des faits impossibles. Au livre I®' de cet ouvrage, le voyageur nous raconte comment lui et ses compagnons furent involontairement entraînés dans la bouche d'une baleine. C'est de là évidemment que Rabelais a puisé l'idée du récit qu'il va nous faire. Ecoutons d'abord Lucien.

• • .. La baleine arrive, .nous avale, et iM>as engloatit avec notre vaisseau. Par bonheur eUe ne serra pas les dents, ce qui nous eût écrasés, mais le navire put couler à travers les interstices.

... A l'intérieur ce ne sont d'abord que ténèbres , parmi lesquelles nous ne distinguons rien ; mais bientôt, le monstre ayant ouvert la gueule , nous apercevons une vaste cavité , si

422 II. PANT AGHaBL.— III. N0UVBLLE8 DE L'AUTBE MONDE.

large et si profcoiâe. qu'on aorait pu y loger une TiHe et to mille boi|imaB. Au milieu , ou voyait un amas de petits poissons, des débris d'animaux , des voiles et des ancres de navires, des ossements d'hommes, des ballots, et, plus loin, une terre et des montagnes, fbrmées, sans doute, par le limon que la baleône avalait. Il s'y était produit une Àrêt aveo des arbres de tcftite^pècei ^^ légumes y poussaient, et l'on eîiX dit une campagne en fort bon état. Le circuit de cette terre était de deux cent quarante stades. On voyait des oiseaux de mer, des mouettes, des alcyons qui faisaient leurs petits sur les arbres . - . .

Je n'avais pas fait cinq stades, que je trouve un temple de Neptune, comme l'indiquait Pinscription. Un pçu plus loin, je découvre plusieurs tombeaux avec leurs cippes, et tout près de là, une source d'eau limpide. En même temps nous entendons aboyer tin chien , et nous voyons de loin 's'élévctr de la fumée . ç .

Nous avançons promptemenl, et nous rencontrons un vieillard et un jeune bomme qui travaillent avec ardeur à cultiver un jardin et à diriger l'eau de la source. Bavîs et effrayés tout ensemble, nous nous an^tons : ceuxHci , Tîsiblement animés des tùémes SMtimo&ts que noas, n'osent dire un seul mot.

On fait connaissaDce. Les anciens habitants de la baleine font accueil aux nouveaux.

Le vieillard nous prend la main et nous conduit à sa demeure, qu'il avait su rendre assez commode, et dans laquelle il avait disposé des lits avec d'autres objets nécessaires. Là il nous sert- des légumes,- des Cruifs, des poissons, du via.

On se raconte xèclptoquement' ses aventures. Le vieillard et son Ûh vivaient là depuis longues années. Ils avaient été obligés au début de livrer bataille à d'autres peuples du vcSsinage, nmis la victoire leur, était restée.

Maîtres depuis lors du pays purgé d'ennemis, contbiQe ie narrateur, nous vfvons ici ^Fanqûiiles, mwi lÉrvint 'i divers exereic(es, à la cbi&sse, A ia culture ée la vignOià la réeoke du fruit des arbret^, semblablefi, en uu laot , à dM gens qui

ira MONTE LASS ON SEANT. 423

vivent agréablement et librement dans une grande prison, i'oit il leur est impossible de sortir.

Ce monde qae Lacien a rencontré dans l'intérieard'uiiebaleine,Rabelais va le transporter dans la bouche de Pantagruel; l'armée abritée sous la langne du géant n'était qu'une entrée en matière. Nous laissons parler Tantenr, en l'élaguant un peu.

Quand Babelais songea à s'abriter sous la langne de Pantagruel, toutes les places. étaient prises; il grimpa alors sur le langue même et, après 7 avoir fait environ deox lieues , il entra dans la bouche du géant , et là il aperçut de blancs rochers qui n'étaient autres que des dents , puis des prés, des for^ de grandes et fortes villes, non moins étendues que Lyon ou PoltiMU

■Le premier que j'y trorrrai, ce fut un bonhomme qui plantait des choux. Je Ini demandai te«t ébahi : Qtie fais-tu donc i(â ? — Vous voyez, je plante des (^oos. Tout le monde ne peut être riche. Je gagne ainsi ma vie, je vais vendre mes légumes an marché en la cité qui est ici d^rière.'— Jésus I dis-je, i) y a ici un nouveau monde, r— Certes, dit-il, il n'est pas nonvean ; mais on dit que hors d'ici, il y a mie terre neuve oti l'on a soleil et lune et tout plein de bdles choses — mais ce mond«-ci ^ plus RDcieo. — Et comment a nom cette ville oii ta portes tes choux ? — On l'app^e Aspharage [te gosin*] ; les habitcmts sont chrétiens, gens de bien et vous feront grande chère.* Je résolus d'y aller.

«En cberain, je trouvai un individu qui tendait des ' pièges aux pigeons. — Mon ami , la) demandai-je,

424 IL PANTAGEUEL. — m. NOUVELLES DE l'aUTRE MONDE.

d'où vous viennent donc ces pigeons ? — Sire , me dit-U, ils viennent de Tautre monde. — Je compris que, lorsque Pantagruel baillait, les pigeons entraient à pleines volées dans sa gorge, pensant que c'était un colombier. Puis je pénétrai dans la ville, que je trouvai belle, bien forte et en bel air, mais à l'entrée les portiers me réclamèrent un certificat de santé. — Est-ce qu'il y a danger de peste ici ? leur demandai-je. — Oh, seigneur, dirent-ils, il meurt tant de gens ici près que la chïuîot court par les rues. — Où donc cela ? — A Larynx et à Pharynx, qui sont deux grosses Villes marchandes (comme qui dirait Bouen et Nantes). La cause de la peste a été une puante fk- infecte exhalaison qui est sortie dernièrement des abîmes; il en est mort plus de 2,260,016 personnes depuis huit jours. Je pensai et calculai que cette odeur infecte était celle de Taillade, ou sauce à l'ail, que Pantagruel avait mangée lors des noces du roi Ânarche, crieur de sauce verte. «De là je passai entre des rochers, qui étaient ses dents ; je fis tant que je montai sur une, et là je trouvai les plus beaux lieux du monde, beaux grands jeux de paume, belles galeries, belles prairies, force vignes et une quantité de cassines à la mode italique par les champs pleins de délices; je demeurai là bien quatre mois et je ne fis jamais si bonne chère qu'alors. Puis je descendis de l'autre cdté des dmts, mais , en passant , je fus détroussé par des brigands dans une grande forêt qui est vers la partie des oreilles. Je trouvai en bas une petite bourgade dont j'ai oublié le nom, mais où je fis bonne chère et gagnai quelque argent pour vivre* Savezvous à quoi faire? à dormir, car on loue les gens

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