CONCLUSION DU LIYSE II
là pour dormir. Les donneurs ordinaires gagnent cinq ou six sous par jour; mius ceux qui ronflent bien fort gagnent sept sou9 et demi. Je contai aux sénateurs comment on sa'avait détroussé ; ils me dirent que réellemeait les gens de par de là les dents étaient mal yi?ants et bijganda de nature. Je vis qu'il y avait là des contrées en deçà et au delà des dents, comme chez nous deçà et delà les monts. Mais il vaut mieux vivre en deçià, Tair y est meilleur.
«Décidément» pensai-je, la moitié du monde ne sait pas comme Tautre vit. Personne n*a encore rien écrit de ce pays*là, bien qu'il y ait plus de vingt*cinq royaumes habités, sans les déserts et un gros bras de mer. J'en ai composé un grand livre, que j'ai appelé YEisMre des Oorgias,
«Quand je voulus sortir, je descendis le long de la barbe de Pantagruel, de là je sautai sur ses épaules et me laissai glisser à terre. — D'où viens-tu, Ako&ibas ? me dit-il. — • De votre gorge, monsieur? — Et depuis quand y es-tu ? — Depuis que vous alUez chez les Âlmyrodes. — Il y a plus de six mois de ça. Ha I ha I tu es un gentil compagnon! nous avons, avec l'aide de Dieu, eonquesté toat le pays des Dipaodes ; je te donne la chfttellenie de Silmigondin. : -^ Grand merci, monneur, vous me fiâtes plus de bien que je n'en ai mérité.
xvn.
Le chapitre suivant reproduit une aventure qui se trouve déjà dans la Chronique et mieux amenée, n s^git du eurfl^e de l'iestomac de Pantagrael malade. H avale des boules de cuivré, dans
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lesquelles on a fait entrer des homineB, dont riin armé d'une lanterne. On explore son estomac et Ton enlète ce qni le rend malade.
Dan» un dernier diapitre Ta^teur déclaTe qnHl se sent fatigué ^- le lecteur s*en aperçoit bien un peu -^ il suspend donc son travail ; on aura la suite des aventures de ses héros aux prodiaines foires de Francfort — et il nous donne même un aperçu des surprises qaMl réserve à «es lecteurs. Cuvantes fait de même à la fin de la première partie de son Don Quùàùtte. Ni l'auteur français ni Fauteur espagnol n^ont tenu la promesse qu'ils faisaieiit «rlors au pu^ blic. N'était -oe qu'un bavardage dont Ils amu* salent le lecteur ? avsient-ils rinteotioa de continuer sur ee pian ? avalent-'ils l'intention 4e n'en tenir à cette première partie ? Nous n'en savons rien. Ce qu'il 7 a de certain , c^est foe l'un et l'autre laissèrent de longues années s'écouler avant de repren^ dre la plume, et que lorsque la reprirent, ils renoncèrent au plan annoncé pour tratvaiUer dans une diiectioii toute différente. -^ Ils eurent raison du reste, puisque la seconde partie de rœntre de eha^ eun d'eux est, avivant les uns. supérieure à la pre^ mière, et tout au ^UHuns égale, suivant les autres, tÉndis^ que s'ils avaient peisévéré danb la mÉme voie, Us àurment probablement été ratralnés i se répéter, comme Ta fait Babelais qui, dans Gargantua, a r^ produit exactement l'économie générale du premier livre de Pantagruel.
XVHL
O'est à la collégiale de St>-llif aur dea Fossâs que RGdi)elaâs reprit son travail après un silence de treize
LE LivBS m. 427
anoées. Il arait alors 63 ans seloa les uns, 51 .ana selon ks autres. D était heoreux ^ on le sent anci: preBiièires pages du III'' Ime, qui:soiit 4'iuie verye folle i mais il était devenu plus réâéeh» aussi, il avait vu et observé davantage et il sentit, en reprenant son récit, la nécessité de âé veiner une idée, de se faire un plan. Il y a dans les deui iRromiecs livres des Bcônes [iMpiantes, des sentimeiits élevé», des obsei^vations pratiques d'une grande valeur, maià il n'y a pas de pian à {Nroproment parier , G>est utie simple suecession d'érvénementSi II n?en est plu» ainsi dans les trois livres suivants. Nous alkms y trouver une idée philoisopiiiqtie qui va se déroulaivt iknperturbablement au milieu des ectees les plus folles, des discussions les pha saungreaues, des digressions et des écarts les plus matteodu^ ea àp* pareace; si les oommentatours ne. Font pas viie, c'est qu^'ils se sont laissé distraire par l^exuliéFanee des détails, c'est que la verve poétique, eti bouffons» de Fauteur les aura- déroutés. Nous nous attache^rofts, tout en^ ne négligeant aueini datait intéresaant de la riche broderie dont Rabelais a recouvert bod œuvre 9 à mettre en relief cette idée reetrice, et à montrer partout/ à traders: les dévetigondagea d^une imaginatkm h^perboUquè , le proMèoie qu(^ Fauteur s^sst posé et dont la solution, énigmati^iie il est vrai en 'aniarenM, mais claire aii» fond ce^ pendant, forme» la coMlmsion de j'ouvrage.
Toutf^d&lesiBix ptenMrs.cÉq»itr0B du lifrelII'saBi^ en dehors du nouveau plan que l'auteur s'est tracé, et forment le eomplémeot de la première partie. C'est ce qui nous â décidfé à les faire epirer dama ce chai^re< La seoonde partie "Ué eoiaiBence en
«ip
428 III. PANTAGRUEL. — PfiOFITS DE LA CONQUÊTE.
réalité qu'au moment où Panurge pose, avec la question de son mariage, celle qui va relier le reste de l'œuvre en cette majestueuse unité qu'on cher* cherait en vain dans les premiers livres.
Nous avons déjà analysé le prologue (p. U8}» Rabelais est ici dans un de ces moments de galté folle où Ton a besoin de rire à tout prix. Il e'en prend aux mots, avec lesquels il jongle, ^^ aux sons, qu'il fait s'entrechoquer ; il contourne sa pensée afin de vous donner le plaisir de la saisir, il multiplie les allusions pour vous les laisser deviner. Ici il fait une véritable orgie de noms dans une énumération qui couvre une page; plus loin, c'est une orgie de verbes qui tient plus d'espace encore.
Donnons quelques exemples. La guerre venait de recommencer avec Charles-Quint, non pas seulement en Italie où les Français avaient gagné la bataille de Gérisoles, mais dans la France même que l'empereur venait d^envahir, sans grand succès, il est vrai. On faisait de toutes parts de grands préparatifs, mais, lui Rabelais, n^avait pas, été requis parce qu'il avait été estimé faible et «impotent»; il re* gTQtte qu'on ne l'emploie aucooement, « fustrce portant hotte,^ cachant crotte, ployant rotte [lien de boist)oul- des fagots] ou cassant mj»tte«.« Il aurait pu tout au moins, >le repas terminé^ » au son de sa mu: sette, mesurer la muaarderie des. muaars » [fi^ire danser les oisife], etc^
Il multiplie > les tournures compliquées pour faire entendre les choses les plus simples :
Avez-vous vu Cdogènes le cynique, demande- tnil en
BABELAIS EN GAItÉ. 429
commençant à ses lecteurs — < bonnes gens, buveurs illustres et goutteux très précieux » — ou si vous ne Tavez pas vu, vous avez tout au moins ouï parler de lui, car il a fait grand bruit dans le monde. Et
Vous êtes tous du sang de Phrygie extraits (on je m'abuse)...
Cette apostrophe étonne bien quelque peu aujourd'hui.^Elle n'avait rien d'étonnant au XVP siècle. Il était assez généralement admis alors — et cela se trouve consigné dans les Grandes Chroniques de France, rédigées et conservées à St-Denis — que les Français descendaient des Troyens; qu'après la chute de la cité phrygienne, Francus, fils d'Hector, avait amené en Gaule une colonie de sa nation en même temps qu'Ënée, fils d'Auchise, en amenait une de la même nation en Italie, ce qui faisait des Français les compatriotes des Romains. Quelques panées après la publication du livre de Babelais, Bonsard, d'accord avec Charles l^ entreprit de faire sur ce voyage de Francus, un poème épique, la Franciade, qui devait faire pendant à VEnéide de Virgile, mais que lauteur ne poussa pas au-delà du quatrième chant, faute d'encouragement de la part du public. Ajoutons qu'un de nos contemporains, Viennet, morten 1868, amené à bien, à Tâge de près de qmtre-vingt-dix ws, un poème en dix chants sur le même sujet.
Mais voyons où Babelais veut nous conduire. La Phrygie rappelle le roi Midas, qui régna jadis sur cette contrée.
£t si vous n'avez autant d'escus comme avait Mîdas, si avez de luy je ne icay quoy que plus jadis louoient les Perses en tous leurs otacustes [espions] et que plus souhaitoitPempereur
430 m, PANTAaKUtL, — profits wl là conquête.
Anbonin [Caneàlla) ; àmt depuis fut la aecpentine BoluueLwrnommêe Belles oreilles...
Cette longue phrase que Rabelais d^oule deva^rt; vottSs et oii il fait intervenir Francua^ les Phrygiens^ Midas et ses oreilles d'âne, les espions persans re^ nommés pour leur adresse à écouter aux portes, et la l^eode de cette pnnceaee de Boliaii, qjui, eonme Mélusine, était serpent la nuit et femme le JQur, -cette longue phrase a ponr bat de voua dite tout simpleoMait : Voua a^^e? des oceilles, et voua av^7. dâ entendre parler de Diogànea. Il continue :
Si Tqvsn'en avcflouyparto, de loiToairealsprefeateiiienl mie histoire oiorrer:, poiu: entrer en via (beaveedo^) et propos (écoutez donc). Vous advertissant (afin que ne soyez en simplesse pippés, comme gens mescréans) qu'en son temps il /eut pbiIo> sophe rare et joyeax entre miHe; S'il av^it quelques kupèrfeto^ tions, aasn avez^Toas, aoasi avonsiiiDaB.
Vous avez aussi les vôtres ' et moi les miennes.
Bien n'est, sinon Dieu, perfaict. Si est ce qu'Alexandre le Grand, auoy qu'il east Ariètoteles pour précepteur et dOmestic, Vavoit eat^keestivatioB, qu'il saiihadtoit, en cas qu^ Alexandre ne feusti estre I>iDi!rèn98 ^opiea. . ,
C'est alors qu'apparaissent detec longues phrases composées r«ne de noms^ l'autre de -verbes^ daaui lesquelles noua voyons d'un aâté Diogèoe rmilor.aia tonneau peoéailt que les Corinthiens fourbisseiit leurs armes. Nous revieadrons sur ces de«x phrase$ en parlant du style de Rabelais.
L'ardeur déflorée par Diogèoe en cette eîroonstance, il veut la déplog^c auesi , il a Ifi fiàvrç ida travail. A la première page de son livre v a«-des«-
sous du titre, il a inscrit l'avis suivant :
L'auteur £umiit prie lea le«beura beuevwlea sogr réserver i ciie au soixante et das JiuiAièiae }ivTBk
BÀBELAIS SN GaItÉ. 431
Soixante-dix-hait Uvyee! vcûlà ce qu'il promet; U n'en est encore qu'au troisième^ U est vrai, mais le quatrième suîyra de {^rès, en at^o^nt les aotresv £t comparant son liifce à un tonneam — le. tom&M de ûiogène sert de ii^nsitiien — il s'écrie :
ËnfftOB, beuivfls .à pkina godets.. Et peur ne ft^ez que le vin fejll6r oqmnie fit eg iM>çe9 de 0^a« ai GaHljé^. Aiit«Dt que vous en tireray par la dille [fausset, robinet] autant eu entonneray par le bondon. Ainsi demeurera le tonneau inexpuisible. Il a source rive et Téine perpétuelle. Tel estoif Icf breuvage eontenu dans la coupe de Tantaliis reprtsenté par figure entré les sages Brachmanes. .
Il s'agit d'une coupe inépuisable qu'Âpottoniua dé Tyane, si nous en croyons son très peu véridique kistorien PUIostrate, yii cbess les sages de llnde; ^it se trouvait dans la main d'une statne de Tantale, qui symbolisait pour eux Famitié. Tous tes cenvivei» s'j désaltérèrent les uns après les autres et elle resta toujours pleine ^
... Telto estoit en Ibéiie la moutaigne di» sel taitt «etebrée
par Caton [et par Pline] ; tel estoit le rameau d'or eoosaevé à la déesse sousterraine, tant célébré par Virgile :
y [... Primo avuJjsan^n déficit altar
Aureus, et simili frondescit virga métallo. jSÈneis YIJ
[Le premier enlevé, un autre rameau d'or le , Remplace et se couvre de feuilles de semblable métal.]
... C'est un vray coniucopie Lcome d'abondanceMe joyeuseté et raillerie. Si quelquefois vpiu» lemUe estve e^imia^ juçaues À 1& tie, nxm pourtant s^ra il a 9^. JBon espoir gist au foftd, Qomme en, la b9utei(l^ deFaiMiora: non d^espoir^ «dnwe ou bussart [tombeau] des Da^MSdefi^ .
C'est dans ces joyeuses dis^posîtions qu'il reprend sa tâche, et qu'il la mènera à bien, tant que Dieu
' ^ Apolloftitts âe !t\fane, sa vie et ses voyages par Ffdlostrate, trad.. par A. Gh&ssaug, 2« éd. 1862. livre. IlL 25 et SU.