‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 108 sur 110 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

A ce chapitre un peu sérieux vont succéder les actes et surtout les discours de Panurge, car, dans le troisième livre, on parle beaucoup plus qu'on n'agit. Nous trouvons, dès le début, Panurge en possession de cette même châtellenie de Salmigondin* en Dipsodie que, dans le livre précédent, Pantagruel a donnée à Rabelais lui-même. Babelais ne nous dit pas comment la transmission s'est opérée; mais il aurait trop à faire s'il tenait à nous expliquer comment une foale de choses qu'il nous a prédites dans le second livre ne se font pas dans les suivants, ou se font tout au* trement qu'il ne l'avait annoncé.

Salmigondîn rapportait par an à son propriétaire 6,789,106,789 royaux, revenu certain, sans compter le produit des hannetons et caquerolles (escargots) — qui était bon an, mal an, de 2,435,769 moutons à la grand laine. Quelquefois cette somme s'élevait jusqu'à 1,234,554,321 seraphs, quand il y avait bonne année de caquerolles et hannetons, mais cela n'arrivait pas tous les ans. — Le royal était une monnaie d'or du temps de Philippe-le-Bel ; le mouton à la grand laine , une monnaie d'or du temps de St Louis, et le seraph une monnaie orientale. Il était fort indifférent à Rabelais, etj il nous est très indifférent à nous-mêmes, dejsavoir la valeur précise de cette somme ; Rabelais a seulement voulu dire que Panurge se trouvait très riche, et il l'a fait avec cette précision dans l'absurde qui lui est habituelle.

Eh bien, le nouveau châtelain gouverna si bien et si prudemment qu'en moins de quatorze jours , il dilapida le revenu certain et incertain de sa châtel'-

BIIPBUNTEUBS £T C&ÉANCIERS. 437

lenie pour trois ans- «N'allez pa3 croire qu'il employa cet argent en créations pieui^es ou philantropiques, qu'il fonda des monastères, qu'il érigea des temples, qu'il établit des collèges pour instruire la jeunesse, des hôpitaux pour soulager les malheureux, ou qu'il jeta son lard aux chiens; non, il dépensa tout en mille petits banqi^ets et festins joyeux, ouverts à tous venants, surtout à tous bons compagnons, jeunes fillettes etmignonnes galloises, abattant les bois, brûlant les grosses souches pour en vendre les cendres, prenant argent d'avance, achetant cher> vendant bon marché et mangeant son blé en herbe. >

Cette phrase est devenue proverbiale depuis que Molière l'a citée dans VAvare^ en l'attribuant à Panurge. C'est l'expression exagérée, mais exacte, des faits et gestes de bon nombre de dissipateurs.

Tout cela fut rai^rté i Pantagruel ; il aurait pu reprendre à Panurge une fortune si mal gouvernée, il n'en fit rien; c'était le meilleur petit et grand bonhommet qui onc ceignit une épée — il avait le respect de la.liberté des autres, et comme, en ceci, Panurge ne nuisait qu'à lui-même, il ne crut pa& quece fût le cas d'employer l'autorité. Quoique fils de roi et maître à peu près absolu, nous ae le voyons jamais interposer son pouvoir, hors le cas où il s'agit d'empêcher quelqu'un de nuire»

Mais à défaut de la force, il eut recours à la persuasion ; il prit Panurge à part et lui remontra doucement que, s'il voulait vivre ainsi et ne pas ménager davantage, il serait impossible ou pour le moins biea difficile, de le faire jamais riche.

Page 1