‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 109 sur 110 · III. PANTAGRUEL. — PROFITS DE LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

III. PANTAGRUEL. — PROFITS DE LA CONQUÊTE

— 'Riche 1 répondit Panurge. Avez-vous jamaî? ci» cette idée là ? Avez-vous formé le projet de'me rendre riche en ce monde ? Pensons à vivre joyeusement de par Dieu et les bonnes gens. Ne donnez accès dans votre cerveau à aucun autre soin ou souci, — ne vous tourmentez pas, ne vous inquiétez pas. Tant que vous vivrez joyeux, gai, à souhait, je ne serai que trop riche. Tout le monde crie : Ménage, ménage, et tel crie ménage (économie) qui ne sait mie ce que c^est.

«C'est de moi qu'il faut prendre conseil. Remarquez que ce que vous m^imputez à vice n'est que Timitation de ce que font l'Université et le parlement de Paris, les sources de la panthéologie et de la justice. Hérétique, qui en doute ? Le jour où l'évéque fait son entrée, ne dépense-t-il pas ce que rapporte Tévéché en une année et souvent en deux ? Il serait lapidé à l'instant, s^il voulait s'en dispenser.»

Panurge tente ensuite de démontrer qu'en agissant comme il agit, il fait acte des quatre vertus cardinales : prudence, justice, force et tempérance.

«D'abord, en prenant argent d'avance, je fais acte d'homme prudent On ne sait qui meurt ni qui rue. Qui peut dire si le monde durera encore trois ans et, quand il durerait davantage, est-il homme assez fou pour se croire sûr de vivre encore trois ans ?»

Figaro a emprunté cette phrase à Panurge. «Vive la joie ! qui sait si le monde durera encore trois semaines?»

C'est aussi ce que disait LomsXV: cGed (l'état, lé gouvernement) durera toujours bien autant que moi ; après moi le déluge I» Et le déluge est venu, la révolution de 178^.

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«Passons à le^ justice^ poursait Panurge. En achetant cher à crédit, et en vendant à bon marché, argent comptant, je fais acte de justice commutative* Que dit Caton à ce propos dans son traité De re rustica ? «n fi^ut qu'un chef de maison vende continuellement.» Je vends aussi, et il est impossible que par ce moyen je ne devienne riche, tant que la boutique tiendra.

< Mais je fais aussi acte de justice distrïbtUwe^ puisque je donne à repaître aux bons — notez bons — et gentils compagnons, que la fortune a jetés comme Ulysse sur le roc de bon appétit sans provision de mangeaille — et aux bonnes — notez bonnes — et jeunes galloises — notez jeunes, car Hîppocrate nous apprend que la jeunesse supporte difficilement la |aim, surtout lorsque cette jeunesse est vîvace, alègre, vive, mouvante, voltigeante. »

Un dissipateur de l'école de Panurge, Don César de Bazan, exprime les mêmes idées dans Buy Blas :

S'il tombe par hasarcL des écos de tes chausses, Laisse tomber ; — et si des essayeurs de sauces, Des clercs, des écoliers, des gueux qu'on voit passer, Les ramassent, — mon cher, laisse-les ramasser. Ne sois pas un mortel de trop farouche approche, Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous, Et puis, il faut, vois-tu, c'est une loi pour tous. Dans ce monde rempli de sombres aventares, Donner parfois un peu de joie aux créatures.

Tous ces gens là seront peut-être un jour pendus ; Ayons donc des égards pour eux !

(Acte IV, scène S.)

«Je fais acte de force^ reprend Panurge, en abattant les gros arbres, comme Milon de Groton^; en ruinant les forêts obscures, retraites des loups, des* sangliers , des renards , réceptacle de brigands et

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meurtriers, taupinières d'assassios, officines de fauxmonnayeurs, retraites d'hérétiques, qui vont faifo là Fécole buissonnière ; je remplace tout cela par de belles plaines couvertes de claires broussailles, de belles bruyères, jouant du hautbois et de la musette, et faisant place nette pour la nuit du Jugement. >

Le jeu du hautbois , dont il s'agit ici , n'a rien de musical ; jouer du haut bois, c'est abattre de hauts bois, de grands arbres pour en tirer peu d'argent,

Panurge trouve d'aussi bonnes raisons pour prouver qu'en dépensant son bien à tort et à travers, il fait acte de tempérances la quatrième des vertus cardinales.

« En mangeant mon blé en herbe comme un erniite qui vit de salade et de racines et s'émancipe des appétits sensuels pour faire plus belle part, aux estropiés et souffreteux, j'épargne beaucoup d'argent. J'épargne d'abord les sarcleurs, qui n'enlèvent pas les mauvaises herbes pour rien, les moissonneurs, qui boivent volontiers et sans eau, les glaneurs auxquels on donne de la fouace ; les batteurs en grange qui, si Ton en croit Virgile, ne laissent dans les jardins ail, oignon ni échalotte ; les meuniers, qui sont larrons, comme le dit la chanson, et les boulangers, qui ne valent guère mieux. Est-ce là une petitQ économie ? Encore ai-je oublié les mulots qui mangent le blé daos les champs, les charançons, les rats et les souris, qui le dévorent dans les greniers,

«Avec le blé en herbe, vous faites une belle sauce verte, de légère coction, de facile digestion, qui vous épanouit le cerveau, ébaudit les esprits animaux, réjouit la vue, ouvre l'appétit, délecte le. goût,

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