RABELAIS ET SON SIÈCLE
Jean d'Albret; Gargantua, Henry d'AIbret, fils du précédent et mari de Marguerite de Valois, auteur de de VEeptaméron; Pantagruel serait Antoine de Vendôme; quant à Jean des Entommeures, ce serait' ce même cardinal Odet de Ghâtillon à qui Rabelais dédia son quatrième livre ; Panurge serait Jean de Montluc, évoque de Valence, etc.
Même divergence pour les personnages secondaires. Suivant les uns, Picrochole, c'est Charles VIU partant pour cette expédition dltalie qui commença si bien et finit si mal. Pour d'autres, c'est Ferdinand d'Aragon arrachant la Navarre à Jean d'Albret, — à moins que ce ne soit l'empereur Gharles-Quint rêvant la monarchie universelle, puis échouant tristement à Alger, en Provence, à Metz, — ou bien Maximilien Sforza, qui fut vaincu par François T' et rudement traité par son vainqueur. En fait de conquérants ambitieux trompés dans leurs espérances, la liste est longue à toutes les époques et l'on n'a que l'embarras du choix.
Bemier, Le Motteux, Le Duchat, Marsy, ont chacun leur système d'interprétation. La palme en ce genre revient toutefois aux auteurs de l'édition variorum en d volumes in-8^ Ceux-là ont poussé le système des interprétations jusqu'aux limites de l'absurde. M. Lenient appelle leur commentaire «une véritable hallucination. »
La divergence des interprétations suffirait à prouver que ces annotateurs se sont lancés sur une fausse piste. Mais pour s'y lancer, pour chercher des personnages véritables et individuels sous les héros de Babelais, il faut s'être fait une idée tout à fait erronée de l'écrivain lui-même. Comment admettre
A-T-IL fAIT UN LIVBE ALLÉGORIQUE? 19
qu'une œuvre aussi franche, aussi joviale, aussi naturelle, soit le résultat d'une laborieuse combinaison de faits historiques transformés et dénatorés? Que Bonaventure Despériers, que d'Aubjgné aient fabri* que des machines de ce genre, on le sent à la gène de leur style, on le conçoit d'après la nature de leurs préoccupations : Tun entreprend de railler non une religion, mais toutes les religions; l'autre s'en prend aux gentilshommes catholiques, qu'il poursuit de sa haine de sectaire. Mais Rabelais a des préoccupations bien autrement étendues; ce n'est pas aux individus qu'il entend s'attaquer, c'est à la société tout entière, à ses idées, à ses habitudes, à ses préoccupations. Il voit les choses dans leur ensemble, il généralise et systématise ses observations. Il ne se contente paa de l'observation extérieure, il va chercher au fond des âmes les motifs qui les font agir, ^s caricatures nous font rire, mais elles nous font encore plus réfléchir, parce qu'elles s'appliquent non pas à un travers passager, mais à un vice de cœur ou de l'esprit. Rabelais est un moraliste, un philosophe ; c'est le rabaisser singulièrement de ne voir en lui qu'un simple écrivain satirique.
Ce n'est pas à dire cependant que, dans les petits détails, il ne fasse quelquefois de la satire. Son livre, au contraire, est rempli d'allusions malicieuse» aux faits contemporains, mais ces allusions ne sont que d un moment, ceux de ses personnages auxquels on peut attacher des noms : la grand jument, Bringuenarilles, Bominagrobis, Rondibilis, ne font que passer dans l'action. Les personnages principaux ne sont pas des portraits, ce sont des types; l'analyse de l'ouvrage en fournira la preuve.
30 SABELAIS ET SON flIÈGLE.
Si Babelaifi a été victime de ses commentateurs, il n'a pas été moins maltraité par ses illustrateurs.
Au premier abord, il semble qu'il est on ne peut plus aisé, avec de Tioiagination et un crayon do* cile, que d'illuatrer un récit aussi fantastique, que celui de Rabelais* Il n'en est rien. Une première difficulté vient de Tinconsistance, de YélasUcité des personnages. Gargantua et Pantagruel changent sans cesse de dimensions. Ici Pantagruel couvre de sa langue toute une armée, il y a des villes et des forêts dans sa bouche; mais, à la page précédente, il argumentait contre tout venant dans les salles de la Sorbonne. Dans un des chapitres, Gargantua est un géant béte qui mange des pèlerins péle*méle avec des feuilles de laitue; quelques pages plus loin, le géant est devenu un simple mortel, qui a la raison d'un sage et la taille d'un homme ordinaire. Le dessin est impuissant à faire comprendre ces changements perpétuels. Une fois qu'un personnage s'est montré à nous sous la forme d'un géant, il faut bien lui laisser cette stature jusqu'à la fin. L'imagination du lecteur se prête, sans trop de peine, aux transformations, la représentation plastique s'y refuse, — ou du moins aucun illustrateur jusqu'ici n'a tenté de résoudre le problême.
Les géants ne sont pas les seuls personnages difficiles à figurer, dans l'œuvre de Rabelais. Passe encore pour frère Jean; mais Panurge, comment le représentera-t-on ? U est savant, adroit, éloquent, mais en même temps, il est poltron, il est cruel; comment faire sentir en un seul personnage ces carac*
SON CAKÀCTftBB. SI
tèiBS qtti sembleit eontradicllires? Persomie nV est eiico96 ftfiirâ.
M. Gtsiaye Dotié fait de Pantit^ tme sorte de Jocrisse^ c'est un contresens oomplet — et c^ndant ii est d«B scènes où Pannrge joue le rtîe de Jocrisse. G, Doré a ilhutré denic fois RaMais, en 1854^ à une ^Mique où il était encore peu conna — et en 1874, dans vne édition de Itixe. Ses dessins sont faits avec une grande maestria: il exeelle à rendre lès fouleSi les fdtes populaires; sm erayoa se délecte henrenseosent dans les créations fantastiques. Mais art*il in-* terpnété Rabelais 9 Noas n'hésitons pas- à dire : non. n nous a donné une œuvre d^snrt excessJvemmt earieuse^ Iftchée iptelipieSm, de graodâ valeur eeped^ dant; nuiis» smif quelques exceptions, ce n'est pas utt aemtaentaire de Rabelais, c'est un ouvrage à ctté^ qui, Ma d'édairdr le texte^ empécbe de le eompren** dar». Ses ilhistratioos rendent bien mue face d» ea^ nctère de Rabelais, la bouffonnerie élevée à la bau^ teor de l'épopée; mais la pensée,, kupbiloso|Éie âe r<Mwe,.où estneUe?
Et eëpeâdant, chez Rabdais, qud que soit le mé^ rite du bouft>n, le pensent est eiùcore au^iei^us. Penseur et bouffon! au premier abord ées qualités semblent s^dare^ On a péîM à se figuifêr sous des tfsits gntves ee tMrieux l'écrivain qui se présente i neus la plaisanterie à la bonc^. 0«i est disposé fr jtvger des hoainea, dee artiete», des écrivains surtéut^ par le daraetère de lenrs oeuvra. Dé métaié qn'on sé rapirfsente Dante sousi la ftgure <de ee pef^onttage^ gfave>et smbrtf que Ie6 Mfsitts se «DdÉtrateËt efr