VUI
L*évêque de Maillezais, chez lequel Rabelais s'était réfugié, s'interposa en sa faveur auprès du pape, et il obtint, la même année, un induit qui autorisait son ami à passer dans l'ordre des Béné- ' dictins de Maillezais, le relevait de son vœu de pauvreté et l'autorisait à posséder tous les bénéfices qu'on voudrait bien lui conférer.
Rabelais ne se hâta pas d'entrer dans le couvent de Maillezais. C'était un couvent d'ordre savant à la vérité, mais il n'avait pris ce carjictère
S4 BlOaiUPHIG DE RABELAIS.
que depnia peu de temps et les doctes occupations n'y étaientsaos doute que très imparfaitement organisées. Rabelais d'ailleurs devait être avide de liberté; il devait avoir besoin de travailler à ses heures, et non plus aux heures de la communauté, d'échapper à la tyrannie de la cliîthe, d'étudier quand il lui plairait, et ce qu'il lui plairait, en dehors d'une inqui-ition devenue insupportable. Il rencontra chez G. d'Estissac, nombre de savants et d'émdits, et il s'y trouva si bien qu'il y resta assez
Nous avons sur la vie qu'il menait chez l'évoque, deux épîtres, l'une de Rabelais lui-même, l'autre de son ami Jean Bouchet, le jurisconsulte , poète infatigable et médiocre, mais excellent ami.
Quoique les contemporains se soient montrés irrodigues d'éloges pour les vers de Rabelais, nous n'en citerons qu'un petit nombre, et pour cause; ses vers nous semblent aussi faibles et prosaïques que sa prose esfr pittoresque et vigoureuse.
Voici une partie de l'épître de Rabelais; pour l'intelligence de cette pièce et de la suivante, il faut savoir que Jean Bouchet était avocat et qu'il avait quitté Ligugé pour s'occuper d'un procès.
Mais quajit ponrras bonuement délaisser
Ta tant aimée et caltivée eatude,
Et différer ceste sollicitude
De litiger et de patrociuer,
^QS plus tarder et sans plus caibiaer,
Apreste toy proraptement, et procure
Les tallonierB de ton patron Mercure,
Et BUS les venta te metz alegre et gent.
Car Eolue ne sera négligent
De t'enToyer le. bon et doux Zéphyre, .Pour te porter où plus on te désire,
IIi QUITTE LE COUVENT. 55
Qui est céans, je ne m'en puis bien vanter.
Jà (ce croy) n'est besoin t'assavanter De la faveur et parfaicte amitié Que trouveras : car presque la moitié Tu en cogneuz quant vins dernièrement.
Dont peuz le reste assez entièrement Conjecturer comme subsecutoire.
Un cas y a, dont te plaira me croire.
Que quant viendras, tu verras les seigneurs Mettre en oubly leurs estatz et honneurs Pour te chérir, et bien entretenir.
Rabelais termine ainsi son épître :
A Ligugé, ce matin de septembre Sixième jour, en ma petite chambre, Que de mon lict je me renouvellais Ton serviteur et amy Kabellays.
Ces vers sont les meilleurs qu'ait faits Rabelais ; il faut croire que l'amitié Ta inspiré.
Jean Bouchet répond sur le même ton et le même rhythme ; il regrette fort que les affaires le retiennent. Si je pouvais, dit-il,
De trois jours l'un j'irais à Ligugé,
tant il trouve le lieu délectable ;
Car d'une part les >'ayades y sont
Dessus le Clan, doulce rivière, où font ,
Chères tresgrans àvecques les Hymnide^
Se guaillardans es prez verds et humides.
Après y sont, par les arbres et bois, Aultres qui font resonner hault leur voix :
C'est assavoir les sîlvestres Dryades, Portant le verd, et les Amadryades, Et d'advantaige Oréades aux mons, Dont bien souvent on oytales doulx sermons; A puys après les gentilles Nappées, Qui rage font, par chansons decouppées, De bien chanter aux castallins ruysseaux Par les jardins nourissans arbrisseaux,
66 BIOOBAPHIE DE B&BELAI8.
Et lors qu'Aurore est en son appareil, Pour dénoncer le lever du soleil, En clieminant soubz les verdoyons umbres.
Pour oublier les ennuyeux encombreB, Tu puis ouyr des nymphes les doulx chantB, Dont sont remplis bois, boucagea, et champs.
Et qui Touldra prier Dieu (ce que prise).
On trouvera la tresplaisanle église Où sainct Martin fit habitation Par certain temps, en contemplation, Et ou deux morts, par fureur et tempeate, Eesuscitez feurent à sa requeste.
Apres y sont les bons fruicts et bons vins.
Que bien aymons entre nous Poictevins,
Puis vient l'éloge de l'évêque. Rien ne me retient continue Bouchet,
De retourner voir le tien hermitage, Fors seulement le petit tripotage De plaidz, procès et causes que conduis De plusieurs gens, où peu je me desduis.
Mais conctrainct sois le faire pour le vivre De moy, ma femme et enfans. Car le livre D'un orateur, ou son plaisant deviz Mieulx aimerois, ajasi te soit advia.
Ces épttres, écrites par Rabelais à Ligugé, au milieu de loisirs studieui, rappellent celles que J.-J. itouBseau rimait aux Chàrmettes et dans lesquelles il résumait ses études. La poéne est médiocre dans les deux cas, mais les deux admirables prosateurs ne perdirent pas leur temps en soumettant ainsi leur pensée aux règles des vers. On n'écrit bien en prose qu'après avoir assoupli son langage par la versiâcatioa-
Est-ce en se promenant sur les bonis du Clain,
comme le conjecture M. Rathery, que Rabelais prit
SON SÉJOUR A LIGUOé. 57
goût à la botanique ? Ce serait un nouveau rapport entre les occupations de Babelais à Ligugé et celles de J.- J. Rousseau aux Charmettes. Ce qu'il y a de certain, c'est quei cette étude les captiva tous deux. Rabelais eu parle à plusieurs reprises dans son roman. Là il aime à nous représenter Gargantua herborisant avec son professeur Ponocrate et son valet Rhizotome [coupe-racines]. «Passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes et en emportoient les mains pleines* au logis» (livre I", chap. XXI il). Plus loin il nous entretient de la culture des plantes et de leurs ennemis naturels :
Le lin a pour ennemis les teignes (insectes) et les cuscutes, plantes parasites à longs filaments rouges qu'on appelle en quelques pays les cheveux de |an, parce qu'elles apparaissent vers l'époque de f Jean.
Le froment a pour ennemi l'ivraie, autre céréale, l'orge a pour ennemi VœgïlopSy ou œil de chèvre, graminée qui lui ressemble. Les lentilles ont pour ennemie la securidaca ou coronille; les pois sont souvent rongés par l'orobanche, qui croît sur les racines et sort dejterre sous forme d'une tige roussâtre et feuillée. Dans les prairies il faut éviter les prêles ou queues de cheval. On ne doit pas planter les choux au pied des vignes ; ces deux végétaux se nuisent mutuellement.
Le nénuphar et le nymphéa, qui ornent les étangs de leurs belles fleurs jaunes ou blanches, ont des vertus réfrigérentes ; l'aconit empoisonne les léopards et les loups, de là le nom vulgaire de tue-chien, donné à cette plante élégante et pittoresque ; l'ombre des ifs est funeste à ceux qui dorment dessous.
58 BIOaB&FHIE DE BABELAIS.
Dans un autre chapitre (liv. IIÏ, chap. L.' RabelaÎB discute eu forme sur l'origtae des noms des plantes. Le botaniste de Candolle a fait remarquer que Rabelais est le premier qui ait traité ce sujet, comme il est le premier qui ait fourni^le [modèle de la description exacte et minutieuse .id'unjvégétal, dans les cluipitres sur le *pantagruéliou>,4qui n'est autre que le chanvre.
Cette connaissance des plantes lui fut très avanti^euse lorsqu'il se présenta à la Faculté de médecine de MontpeUier, ainsi que nous le verrons plus loin.
Combien de temps Eabelais resta-t-il à Ligngé ? Pourquoi s'en éloigna-t-il ? Nous n'avons à cet égard que de simples conjectures. Le bénéfice promis par d'Ëstiâsac ne venant pas, alla-t-il en demander' nn aux frères du Bellay ? Le fait est qu'il paraît avoir passé quelque temps au château de Crlatigny, dans le Perche, en qualité de chapelain et de secrétaire rédacteur, ou tout au moins correcteur, de leurs ouvrages.
En effet, les frères du Bellay ne se contentaient pas d'être des militaires et des diplomates distingués, ils aspiraient aussi à la réputation d'écrivains. L'alné, Guillaume du Bellay, sieur de Langey, le troisième. Martin da Bellay, ont laissé si^r l'histoire de leur temps des Mémoires estimés. Ces Mémoires sont exclusivement militaires. On disait de Guillaume :<I1 ne sait quand le roi se lève ou se couche, mais il sait bienoil sont les ennemis.» Peu soucieux de l'étiquette, quand il avait chaud, il ôtait sa fraise et se mettait en veste devant François I". Cela ne l'empêchait pas d'être adroit dans sa conduite et dans sea
IL ÉTUDIE LA BOTaNIQUB. 50
écrits, etMoDtaigne l«i reproche, avec une certaine amertume, d'avoir gardé le silence sur les intrigues de la cour, qu'il connaissait bien, et d'avoir trop ménagé les souverains avec lesquels il s'est trouvé en contact ; il faut convenir que le reproche est mérité. Rabelais écrivit en latin, mais beaucoup plus tard, les Stratagèmes ou Ruses de guerre du sieur de Langey. L'ouvrage fut traduit en français et publié en 1542, un an avant la mort du héros ; cette traduction, quoique indiquée d'une manière précise par un bibliographe, est devenue introuvable. L'original latin n'a jamais été imprimé.
Quant à Jean du Bellay, le diplomate, le cardinal^ révêque de Paris, SHr lequel ûoùs aurons plus d'une fois à revenir, on a de lui des Poésies en latin et des Discours dans la même langue. Rabelais, J^aît avoir revu minutieusement tous ces ouvrages et Ton prétend même avoir retrouvé plusieurs de ces poésies corrigées et recopiées de sa main.
Guillaume de Langey donna au futur auteur de Gargantua une p^/:ite maison dans le village qui se trouvait en face de sou château et portait aussi le nom de Langey. Nous citons M. Paul Lacroix:
Rabelais fit reconstruire et décorer cette maison sur ses propres dessins. Cette maison, qui n'a pas entièrement changé de physionomie, rappplait sans doute à son propriétaire la métairie de la Devinière où il avait passé son enfance et qu^il regrettait au milieu des agitations de sa vie errante et tourta^t^Mf^. Elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée divisé en. deu^ chimbres, dont Tune était Vétude^ l'autre la saïlCj une Vis en bois conduisait au grenier où devait être l'observatoire astronomique de Rabelais. Des fenêtres inégaies éclairaient le
60 BIOQBAPHIË DE BABELAIS.
rez-de-chaussée^ où l'on trouve encore une vaste cheminée en pierre, tout à fait semblable à celle qui est figurée dans les vieilles estampes représentant la chambre de Kabelais à la Devinière. L'observatoire avait une espèce de balcon, formé par une grande mansarde, qui s'élève jusqu'au sommet de la toiture, et qui est couronnée par des sculptures grossières en bois ou en plomb. Le faîte de cette mansarde est orné de deux lamproies qui se dressent en baldaquin et se réunissent par l'extrémité de leurs queues. Rabelais avait adopté pour armes parlantes la lamproie, comme s'il était fier de montrer à tous les yeux l'enseigne du cabaret de son père. Enfin, au fronton de la mansarde, un médaillon en pierre, fruste et dégradé par le temps, offre l'image d'un homme barbu, qui reproduit assez naïvement les principaux traits du masque rabelaisien.
M/ Paul Lacroix cite ensuite ce passage d'un manuscrit de l'abbé Bordas, rédigé en 1780 et qui se trouve à la bibliothèque publique de Cbateaudun :
François Babelais n'est pas encore dans l'oubli à Langey . On montre, dans ce bourg, une maison, la dernière à gauche en allant à Boisgosson, que l'on dit avoir été bâtie par le cardinal ; elle porte encore son nom (ïe Eahelais)\ on y donne pour sa figure un buste en pierre tendre, un peu mutilé, qui est au-dessus d'une fenêtre de cette maison et dans son couronnement.
Est-ce pendant qu'il vivait dans cette retraite, est-ce plus tard que Marot lui adressa ces jolis vers, imités de Martial ? Ils ne furent publiés par Marot qu'en 1532, mais ils sont d'une date plus ancienne et probablement antérieurs au séjour de Rabelais à Montpellier, eu 1530 et années suivantes:
A. F. BABELAIS.
S'on nous laissoit nos jours en paix user, • Du temps présent à plaisir dispoAr, Et librement vivre comme il faut vivre
YERS DE VABOT. 61
Palais et Cours ne nous faudroit plus suivre, Plaids, ne procès, ne les riches maisons Avec leur gloire et enfumez blasons :
Mais sous belle ombre- en chambre et galeries Nous pourmenans, livres, et railleries Dames, et bains, feroient les passetemps, Lieux et labeurs de nos esprits contens.
Las, maintenant à nous point ne vivons, ,
Et le bon temps périr pour nous sçavons Et s'envoler, sans remèdes quelconques; Puisqu'on le sçait, que ne vit-on bien donques.
Il y avait dans le domaine des frères du Bellay dans le Perche, un petit village, Sonday, dont les du Bellay avaient le droit de désigner le curé. Rabelais paratt avoir été invqpti de cette fonction. Une tradition, transmise de curé en curé, veut que Tauteur de Gargantua ait autrefois desservi cette église. On prétend même retrouver son portrait sur Tun des vitraux, mais cela est peu probable. Rabelais n'était pas alors un assez grand personnage pour qu'on lui ait accordé cet honneur.
On croit que c'est à Tépoque où il était à Sonday qu'il commença à exercer la médecine, non de propos délibéré, mais par la force des circonstances. Cette conjecture est très plausible. Aujourd'hui encore, quoique le nombre des médecins se soit singulièrement accru, les paysans s'adressent souvent à leur curé dans leurs . maladies ; le fait était nécessaire* ment bien plus fréquent au XYP siècle. U a dû se passer alors en France ce qui se passe encore aujourd'hui en Russie. Là, pour peu que vous ayez étudié, on vous juge expert en médecine, et si vous refusez vos secours à un malade, on attribuera votre