IL EST CUBÉ ET MÉDECIN
tel voyage? Où aurait-il surtout trouvé la somme nécessaire, lui qui n'avait au couvent que le prix de ses prédications, qu'il employait à acheter des livres? Il ne s'était probablement éloigné de Ligugé que parce que l'évêque n'avait pas d'emploi à lui offrir, et la cure de Sonday n'avait pu lui donner de bien brillantes recettes. U est probable donc qu'au lieu de faire la promenade coûteuse et pécuniairement inutile qu'on lui prête, Rabelais, médecin malgré lui, et voulant se rendre capable d'exercer les fonctions que le hasard des circonstances lui avait imposées, se rendit plus ou moins directement de sa petite cure à la ville dont la Faculté de médecine passait alors pour la première du monde.
Son apparition à la Faculté est très théâtrale chez ses derniers biographes. Nous citons encore M. Paul Lacroix :
On raconte que, le jour même de son arrivée à MontpeUier il suivit la foule qui se portait à la Faculté de médecine pour entendre une thèse puJslique : là, s'étant mêlé aux auditeurs dans la grande salle, il ne s'occupa d*abord qu'à regarder leg tableaux qui la décoraient; mais comme la discussion s'engageait sur la vertu des plantes et des herbes, il prêta l'oreille et manifesta bientôt son mécontentement par une pantomime étrange qui attira l'attention de toute l'assemblée : il branlait la tête, haussait les épaules, roulait des yeux ardents, grinçait des dents, rongeait ses ongles, se frappait la poitrine. Le doyen lui envoya un appariteur, qui le pria d'entrer dans l'enceinte réservée aux docteurs et de prendre part à la discussion. lUbelais, dont l'air majestueux et la beUe physionomie avaient commandé le respect aux membres de la Faculté, s'excusa d'émettre son avis en présence de tant d'illustres professeurs, lui qui n'était pas même bachelier en médecine. Après cet exorde plein de convenance et de modestie, il' entra de pialn-
64 BIOGRAPHIE DE BABELAIS.
pied d^s la discussion, et abordant une à une toutes les questions de botanique médicales qui avaient été posées, il les traita si éloquemment, si profondément, si ingénieusement, que la surprise et l'admiration des assistants éclatèrent avec transport et accompagnèrent Rabelais à la suite de cette thèse improvisée, qui remplaça pour lui celle du baccalauréat.
Le premier biographe qui a raconté cette scène est Antoine Leroy; son récit est beaucoup plus simple, et bien que son admiration pour son héros ait pu lui faire grossir les faits, Rabelais n'a pas dans les Elogia Eabélœsiana ces allures de bouffon théâtral que M. Paul Lacroix lui attribue.
Le fait, dépouillé de ses exagérations et de sa mise en scène, est assez simple. Les épreuves des candidats étaient et sont encore publiques. Rabelais, qui songeait à se présenter, fut naturellement curieux d'assister à un examen; c'était le jour où le candidat soutenait sa thèse, c'est-à-dire le jour où les assistants^ avec lautorisation du président, avaient le droit de lui adresser des questions et de lui faire des objections. Il s'agissait de botanique. Rabelais, qui se sentait sur son terrain, aura présenté des objections et fait des observations qui prouvaient chez lui une connaissance sérieuse de la matière ; les examinateurs, charmés, lui auront fait des compliments; ils l'auront engagé à passer son examen lui-même et peut-être exempté de quelques formalités.
Réduit à ces proportions, le fait est très acceptable et il n'y a nulle raison de le rejeter. Ajoutons que les formalités furent remplies ; les registres de la Faculté de Montpellier portent l'inscription de Rabelais, comme candidat, sous la date du 1 7 septembre 1530 et, comme bachelier, sous celle du 1*' novembre de la même année.
IL JOUE DANS UfTE FÀBCE- ;65
Les bacheliers étaient tenus de faire un certain nombre de leçons publiques. Sabelais se conforma à rasage et fit, en 1531, à Montpellier, une suite de leçons sur les 4p%^^'^99^^ d'Hippocrate et VArsparva 4e Galien. On ajoute qu'il faisait ces leçons d'après un manuscrit qu'il possédait, et qui lui servait à compléter et à corriger la yersion latine imprimée. Une lettre de Tiraqueau nous apprend que ce n'est pas le premier auteur grec sur lequel Rabelais eût fait le même travail ; il avait corrigé de la m^e façon une traduction d'Hérodote. Cette version est restée inédite, mais une partie du travail sur Hippoerate a été publiée^ comme nous le verrons tout à l'heure.
Ces savantes leçons sur la médecine et Tanatomie n'empêchaient pas Babelais de s'amuser avec - les amis qu'il s'était fûts à Montpellier. Nous avcms sur les coutumes des membres de l'Université à cette époque de curieux renseignements dans un manuscrit conservé à l'académie de cette vjlle pous le titie lAber proeuratùris etudiosarum ^. Ce proourateur était élu par les étudiants, il servait d'intermédiaire ^ntre eux et leur^ professeurs , il tenait le compte •des dépenses. Au premier rang de ces dépenses figuraient celles.de banquetsassez fréquents, auxquels les professeurs étaient invités. Le banquet des Eois était précédé d'une promenade carnavalesque à travers la ville, et de la représentation d'une êottie ou moràlUé <i^ns un carrefour. Estrce idans une de ces
^ Il a été présenté nne analyse de ce manuscrit à l'académie des Inscriptions et Belles Lettres dans les séances des ^ septembre <çt V. ectoJbre 1875.
66 BIOGRAPHIE DE BABELAIS.
cérémonies que fut représentée une moralité dont Rabelais nous a conâervé le souvenir et oii il joua lui-même un rôle ? Tout porte à le supposer. La plupart des acteurs associés à Sabelais sont inscrits, il est vrai, comme professeurs sur les registres de rUniversité de Montpellier, mais on peut admettre, ou qu'ils étaient étudiants encore à cette époque, ou qu'étant professeurs, ils n'ont pas dédaigné de se mêler aux étudiants. La prédilection avec laquelle Babelais analyse ce «patelinage», fait penser qu'il en était probablement l'auteur.
Il s'agit, dit Garpalim (Pantagruel^ liv. ni, chap. XXXIV), d'un mari qui avait épousé une femme muette. Le mari voulut qu'elle parlât. Elle parla par l'art du médecin et du chirurgien, qui lui coupèrent un encyliglotte [vulgairement «le filet»] qu'elle avait sous la langue. La parole recouvrée, elle parla tant et tant que son mari retourna au médecin demander un remède pour la faire taire. Le médecin n'en connaissait qu'un, c'était de rendre le mari sourd. Le remède est appliqué et réussit* La femme voyant que son mari ne l'entend pas et qu'elle parle en vain devient enragée. Le médecin demande alors son salaire, le mari répond qu'il est sourd et n'entend pas sa demande. [U y a ici une réminiscence de la farce de Pathelin.] Le médecin lui jette au dos, je ne sais quelle poudre, en vertu de laquelle il devient fou. Alors le mari fou et la femme enragée se réunissent contre le médecin et le chirurgien, qu*ils laisBent à demi-morts. Molière s'est ^uvenu de cette scène dans le Médecin malgré lui (acte III, scène 6).
«Je n'ai jamais tant ri qu'à cette représentation,»
IL Yk AUX ILES D'HYÈIiES. 67
ajoute Carpalim. On ne connaît la pièee que par cette analyse.
Dans quelques-uns de ses ouvrages, Rabelais s'intitule «caloïer des îles d'Hyères, de ses chères îles d'Hyères>, comnfe il dit ailleurs. Rien dans sa biographie ne donne l'explication de la dignité qu'il s'attribue. Il est probable que c'est & quelques exr cursions agréables dans ces îles qu'il faut rapporter 1 origine de ce surnom fantastique. Voici à cet égard la conjecture très-plausible de M. Eugène Noël:
Il aimait à se promener en mer. Dans ces petits voya^^es, il faisait, lui aussi, ses découvertes. Mais un jour, avec quelques amis, le voilà qui veut s'embarquer à ]a découverte des îles, comme il le disait en riant ; ils s'en vont intrépidement jusqu'aux îles d'Hyères.
Four des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'études: ces îles sont, et étaient encore plas alors, renommées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes, ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation, mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites, lui plurent tellement, qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque île dont ils se feraient rois au empereurs; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœehades ; qu'à partir de cette heure et de son proprio motu, il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi,, mais bien le coHoier, Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais, eaJîoîer des îles d^Hyères. Il conserva il âme ce titre en tête du GargantiM.
Aucun de ses biographes n'a dit un mot de celte promenade, mais (outre ce titre qu'il se donne) j'en trouve partout la trace dans sa Chronique, Il ne parle de ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : mes îles d'Hyères, mes Stœehades. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il no les atait aimées ? Oe voyage ne fait p<iur moi aucun
68 BIOOBAPHIE DE BtBBLAIS.
doute, et même je peuBertiB Tobntiers qu'il visita d'antrec foii encore ses chères tlea. (P. 69, 70.)
Le titre de caloïer se donne aux religieux grecs de \ Si Basile; il équivaut à bon père, bon vieillard,
• (vaKàf ■jifioi'),
SVI.
C'est évidemment aussi à cette époque du séjour de Rabelais au bord de la mer que Be rapporte une découverte érudite et gastronomique qui fut célébrée en vers latins et français par les poètes ^ du tempa. Un ami de Rabelais, Rondelet — peut-
être le Rondibilia de Pantagruel — préparait en ri ce moment le grand travail sur les poissons qu'il
1 * publia plus tard, en 1554. En étudiant avec lui,
^% Rabelais crut reooanattrG, dans un petit poisson qu'il
i avait sous les yeux , une espèce d'an(^is , le ^a-
I rum des Latins, le ràpov ou ^ripa: des Grecs, qui
I , servait à préparer une saumure fortement, aroma-
, , tisée pour saler les petits poissons. Après quelques
f- essais, ît parvint à retrouver la recette de cette
I ' saumure ; il en adressa un fiacon à son ami Dolet
I à Lyon avec une épigramme latine. Dolet lui ré-
I ' pondit par une auti;e épigramme, également en la-
tin, dans laquelle Marot était engagé à célébrer ' JecÛt condiment :
Tuo ingenio, lUbeiœBe, gamm aalBamentom, iState ab antiqua reductom est. Jam noatrie, Marate, vereibus celebretur animose, ] Qaando palatnm otriqne nostram t&m belle
Irritât et atomachnin recréât tam odorato I Sapore . . ,
On ne sait si Marot, qui se trouvait à Lyon à I cette époque et qui était aussi charmé que Dolet
firfrtSM6> de» la d^uyerite, sa rendit. à. riovitation (pà.M était laitei on m, trouve dans. aes œuvres aueime épîgrainme sur h ginmm^ Ge produit, par^iiarenthèse, ne doit pas être confondu avec rélixir.da Garus qui se compose d*aloès, de myrrhe, de sakm^ de eannaUe^ de: girofles et- de mtoscades et porte le- nom- de' son iûfventetf n
CW ai ce. moment ie la vie de Rabelais que la légepde rabelai^ienipe place ope. scène, bouffonnei tott^;au88itiiivraisemhlabieqii6 la;plupact.d«s autre».. A es croire les Pen^Heularitea de la vie de M. Bc^élàiSy.fltLÇé^ en tête de quelques éditions^ le i cbancelier. Buprat. aurait voulu j ratreindre, les pri-
vilèges, de*' la^Baculté de Montpellier: il se serait encontre opfosé' à la réouverttire^ d'un collège dépendant de la Faculté, qui avait été fermé lors de la gujorre entre Charles Vin et Louis XII d'un côté et tes roisr d'Aiu^^^ ^^ Tantre : le collège de Girone. Rabelais aurait été chargé (te porter au cht^nceliei;; Duprat les réclamations de la Facuitél Efeoutons â^ab<;)rrd. IIbs PartictdarUez :
(BfbeUùg) étant à Paris., et: ne. poonranb avoir, acoez pre% dadit Bjeur dumceliçi:, U fit ;le fol, se ley^ît. d'un^ robe yerte^ et d'une grande barbe grise, se promena lona temps devant sa- porter qui estoitlors snrleqaay desAugastins, et quantités dei mrade, meame dea domestiques du^t sieur cbancelîery 1» pressant de dire qualilestoit, ilil^uir dit tq{U estait IVscorciheur deyeauK, et que ceux qij4 tçindroient estr^ lesf. premiers escorcïïe? se bastassent.
Le chancelier ayant entendu ce âîscoun; commanda à ses geiMi dd'tei faire entre# sur Pheure.de son disnef. Kt estant en- I tr^ittabelais luy tt une harangue si docte et fi plrâia d'à»*»
tborité,' qu'il le fit. mettre à sa table» et disner avec luy, avec promesse de faire confirmer lêi privilèges de Montpellier, cOr qui fut depuis exécuté.
70 BIOOBÂPHIE l>fi BAB^AIS.
Ce récit passablement invraisemblable, a été encore enjolivé depuis... i Taide du PcwOoffrud. Voice comment M. Paul LacroîK raconte celte partie de la légende :
Cette r^onis6 (je suis Féootoheur de veaux) pijuua. U oarjosité. Duprat Toulut co^çaître cç qu'il venait faire à Paris ; mais quand un page vint annonçflr à Rabelais le désir du chancelier, Rabelais lui parla en latin ; le page alla chercher un gentilhomme qui comprenait le latin, Rabelais s'exprima en grée; on antre parut sachant' le gree,..Rabelaifl V^pùBtropha en espagnol; puis. en italien, puis en (tUemaad, puis en anglais, puis en hébreu, [changeant de langue] à chaque nouvel interprète qui se présentait. Enfin Duprat donna ordre de l'introduire, et Rabelais; laissant de côté ces langues étrangères, qui avaient si fort endiiarrassé les truchements, commença en français une harangue, adroiteonent préparée^ dans laquelle il exposait les motifs de sa mission.
Dans le roman de Ejabelais (liv. II, chap, IX) Panurge en se présentant à Pantagruel, lui parle treize langues ayant de se décider à, employer Tidiome français, «qui est son langafife mate|:nél». M. Paul Lacroix voit dans ce récit du roman un souvenir de ce que Rabelais a fait lai*mÔme. C'est évidemment le contraire qui est vrai ; on a transporté dans la vie de Babelais une des scènes de. son roman, et cela postérieurement à la publicatioa des Particulariéeaj qui n'en disent rien.
Par malheur, les historiens de la Faculté de Montpellier ont prçuvé que les privilèges de la susdite Faculté m furent jamais meuacés et qu^ par cmséquent, toute' cette histoire n'est qu'un etete' emprunté primitivement à l'hisfoil-e de quelque' bouffon.
LA SOBE ]>S KÀBELAIS. 71
xvn.
Pour appuyer la réalité du voyage de Rabelais à Paris, on a invoqué une coutume qui a été longtemps observée à la Faculté de Montpellier. On avait conseirvé la robe dont Rabelais était revêtu le jour de son examen, et par honneur, on la faisait endosser à chaque candidat ; on ajoute même que les lettres F. R. G. (Frandacus Èabdœsus Ghinonensis) étaient brodées sur lé collet. Ce détail est douteux, mais le fait de la robe conservée et revêtue par chaque candidat n'est pas contesté. Cet. usage existait encore au XVIII*' siècle.
Seulement il avait fallu s'ingénier pour conserver cette robe, dont chaque candidat tâchait de s'attri*buer un morceau. H y a au château de la Wartbourg près d'Eisenach, un appartement où Luther se cacha quelque temps, après avoir été mis au ban de Tempire. Ce fût là qu'il traduisit la Bible en allemand; mais le diable venait quelquefois le tenter. Un jour, dans son impatience le réformateur lui jeta son encrier à la tête; il en résulta une grande tache noire sur le mur. Cette tache, on n'a eu garde de la faire disparaître, et jusqu'à présent on la montre curieusement aux voyageurs. Le temps, a défaut des hommes, aurait dû l'effacer, il n'en est rien,* elle est toujours aussi fraîche et aussi noire. J'en fis un jour l'observation à ceux qui me la montraient. — Oh, monsieur, me dit-on, nous la renouvelons de temps en temps. Il en était de même de la robe de Rabelais. On prétend même (voir les Rabelais de Huet) que les lettres F, R. C. signifiaient François Rauchin, chancelier de l'académie de Montpellier, qui les y
72' BIOGBAPHIS DE BàBÈtAÎB.
aurait fait broder en 1612. Quoi qu'il en soit, la robe a existé, et Ton en ' emportait des morceaux en souvenir de Kabelaie. Mais cela ne prouve nullement que Babelaë eût été chargâ d^ne mission au nom! de la Faculté,' ni mérdef • qu'il lui eût rém,* du'un service spécial. La célébrité aièqtiise par lui'^ plus tard, suffit bieiï à expliquer le culte des can^ (fidats* pour cette relique d'uni grand homime, saM* qu'on séit obligé de faire intervenir une autre cirase.
Dans' les le0tts qu'il faisait à la Faculté de Mont^ peiHer, Rabelais, avons'i^cfus dit, eispliquait les'4p^' rismes d'Hippocrate et VAh pah)aiQ Galien, en fajMtant des- obsêffVatiMs ; il songea à^ faite 'profiter le pbblic de ce tlràvail él s0 reiidit-à' Lyon, eh 1585, pônr*^ lé faire itnpHmer. L'ouvtâ'gé partit *sous ce titre: Hippocf^i&'dt Gàlenî Ubri aliqUot^ etc. C'est ^ Uii mfttiuelà''l\isage des étudiants, contenant les traités les plus important» deâ deux célèbres méded!i8 avec des notes et d^ éeflaitcissementsi On en fit' une secondé édition une dizafue d^années plus * taifd. Ce livre cependant ne pàtaitt pas avoir obtéilu m graud succès^; Rabelais le fît précéder d'ùiie dédicace latine à^ sori^pr^nllër' protéttèdr Gtodefroy d*Estissa^, évéque de Maillessais, et d'une épigraphe lathié, où l'on reconnaît la tournure dëmi-emptaatique demi-plaisante qui régnera dans ses pro^ logiies:
aie medicse fo'ns eiLimdantiiliimtts aTtis Hinc, msgé ni saplst pig^a lactma, bibé.
Veùei: bdire ! de VM qui consenre la Vid, Yold la soitrcé pure; arrière l'eau crofipitf!
SEB PKEIIIÈBEB P0BLt€ATrOllB. 76^
xvin.
Rabelais à Lyon ne' cessa pas de s'oeeaper de mé^ décide. De nôyeflibre 1532 à la fin defévrier 1534, Mê& WtéyùhB méfAetin Ail grand hôpital de Lyon; ilfièt i^emplftcâ-à cette^ ddniièl'e date pfa;r(^ qu'il s'é-^ tait abdènté'déttr fois San» perttliBsion. Mkis il s*oc^ capa>fiQi)toutPdtt livres et de pubiictttiotis. Lyon étééîf ' à cette ^qtie uâ> gratidi centre de prednction litté*^ittire. 11 sortait -chaque année de la ttaison des Gry^ phes et de quelques alitresi Un lioinbre censidérable de livres d^énidition et de science, sans préjudice des écrits de cireonstaMe et de»romanâ« Babeiais dontia sesrsoiits à quelques pubHoatiens érodites, éditéê<s par ' iM'Grypbës'; Il signa entte autres lé sebond voTume ff6 Lettres latàaes du médecin liiTainardi, qu'il dédia inB&a ami Tiraqueau — et deux pièces^ un contrat > de vente et un testament, qvil iiïtitula: JS!fl; rèUqmis' vémirtihdà' aftti^tàtlSy etè., et dédia' à sonaMi Boudiaf d, par uûe lettre moitié grecque et moitié latine. Par malheur, ces deux* pièces n'étaient pas des restes de la cvénérabte antiquité» ; dles- avaient été' &briquéës par Pontautis et Pôteponins' Lselus. L'er-* rëur ftit biéntSt découverte et Babelitis, dé dépit, renonça pour jamais aux publications érudites. Les e^èeÉQplairëiï de cette' i^uMicatioti' étaint devenus ettreffiemieht rares, tout fiât suppbtserque'I^belais us*" tir^^dë )à( vèMe lé&r ei^lliplaires qui restaient encdfe' chez lelibraii^
Les E^lffèi^dédicàtoires ' latines qui précèdent ces trOffi ptôdUctâous noms ap^nnent peu dé chose sur
74 BlOOBAPHIE DJS BABELAIS.
Babelais; il n'en est pas de même d'une fort belle lettre latine, publiée au commencement du XVUr siècle dans ui^ recueil intitulé Clarofrmi virorum Epistolt» centîMn inédites^ et adressée à un certain Bernard de Salignac, sur lequel noua n'avons que des conjectures, ^mais auquel Rabelais attribue une influence pziépondérante sur ses études. Babelais avait été chargé psir Georges d'Armagnac, évéque de Bodez, de lui faire passer un Josèphe par un messager digne de confiance, à cause des ancienb: liena d'amitié qui existaient entre eux (jpro veteri nostra amicitia). .
J'ai saisi avec bonheur, continue Rabelais, cette occasion de vous témo^ner, ô moii père en humanités, mcfu respiect et ma. piété filiale pour ce petit service. Mon père, ai-je dit, j'aurais pu dire «ma mère», si votre indulgence m'y autorisait, car ce que nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs entraînes avant de l'avoir vu, avant de savoir même ce '-qu'il sera, qui le i^rotégent, l'abritent contre l'inclémence de Pair» vous l'avez f^t pour moi, moi dont le visage même vous était inconnu et dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vous. Vous m'avez élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre divin savoir ; tout ce que je suis, tout ce que Je vaux, je le dois h vous seul : si je ne le pnnslamais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois, père chéri« honneur de la pairie, appui des lettres, champion indomptable de la vérité !
Babelais parle ensuite d'un livre calomniateur publié par Aléandre sous le nom de Térudit Scaliger, Cette circonstance a fait pçoser. que ce S&ligiukc pour^ • rait bien être Erasme. Scaliger pubUa en effet en- 1531 contre Erasme un Discours ( Ora^to) qui était attribué à Aléandre. Ce qui vient à Tappui de cette âuppo^tion, c'est qu'une copie de la lettre de Babel^iSf qui se trouve,; dit-on^ à la bibliothèque de Zu*
SA L£TTB£ A SALIGNÀC 7&
Tich, porte le nom d'Srasme» Au moment où cette lettre lut écrite, Eriisme se trouvait à Fribourg ou i B&le, et Lyoa est sur la route de ]B&le à Bodeztesterait à expliquer, la profonde reooni^aissance de Rabelais envers le destioataire ; mais rien n'^mpôche de supp(«er qu'Erasme et Bàbelais s'étajent rencontrés précédemment ; que le Voltaire, du XVI* siècle avait donné à Tauteur de Gargantua des conseils et des encouragements et que, par suite, une rare correspondance s'étqiit . engagée entre eu:^^ correspondance qui se serait perdue, comme tant d'autres* On objecte aussi Tabsence du nom de Rabelais dana les écrits d'Erasme; mais ce silçnce s'explique facilement; lorsqu'Erasme mourut en 1536> la gloire do; Babelais éjtait à peine à son aurore, et les talents reconnus s'empressent rarement de saluer ceux qui doivent les remplacer. Ajoutons cependant qvie M. Ratbery, à qui nou^ devons une partie de ces renseignement?» refuse d'identiâer Salignac avec Erasme, bien ^ qu'il ne puisse dire au juste ce.. que c'était que ce. Sa- Mgnac, . ....
Il est op autre point, sur lequel nous, ne saurions être de l'avis de M. Bathery . U s'agit du motif qui eqgagfea Rabelais à, renoncer auxi publications érudi-; tes, où il né brillait pas,, pour les publications bouffonaes, où il devait se faift la première place. Antoine Leroy attribue, «pe chapgiçment de froqt àl'in-. succès de: ses pre^èresi œuvref J^e, librai;:e, ^iç. serait plaint que, ses- livres se .yçpdaient peu. — i Gonsole^-Yous, avérait dit Rabelaja, je vous ferai, un livre dsLf^. le goût du jour, dont la vent^ vojjfs Mdomm^era^ — et il aurait .tenu parole. Ce récit, qupi qii'en disjB le s^vjmt éditeur, npua semble- réiunir:
76' BIOGRAPHIE DE BÀBBLAIS.
tous lés carâ:etèt^s de la probàfbflité: RalieliiiB s'était mépris au début sur sa vocation : cela- est airrivé à^ tatrt d'autres,' à Moliè^e^ imr' exempte,* qui s'esfiii^a^ plusieurs fois et avec obstination dans-le genre' tra^gique^ et ne se rejeta ^ue, faute' dé ittieux, ters le* domaine comique, dont ilest devenu^ lé' roi; Pduttiuoi'
ii*éit' autaîfr-il pas ^té ainsi de Rabelais?
Hâtait' promis, nous dît-ron, d'écrire un livre dans' le goût dà jour. Mkis quel* était le goftt du jour,' en dehors des œuvres d'éi^uditîon ?
Pour répondre à' cette question, iî n'est pas- abse^^ lùment nécessaire de fouîUei* le» cataloigàeà des Kbraîi'es du XVP' siècle. 8î vous avei eu'oecasîdH tfàssiéter à une dé ces fêtes • qui réunissent les J^ babitants des campagnes, foire, assemblée, pardon, kermesse, etc: •— à côté des vendeurs dé merceries' et menues marcbandîses, à c6té des étaux dé* cornes* tibles, entte les broches- où Ton rôtit les moutons» ettplein vent et les tentes où Ton se met à Tabri de la iflùie oit du soleirpotfr fèstîner à sén aise, yovts avez a;pel:çu^ quelques modestes- étauxoù s'^anwmssent ' des sériéiS de petîti^ Ifvres imprimés sur papier demi* gris et illttsttéis de nMVes gravure» sur boi»; Ilsr sont rognés; piqués et uon coifsus par feuilles, et ded^ur formats peu usités aujourd'hui, petit in-quarto à déur colonnes et petit in-seize n 7 a aussi des in trentedeux' carrés, mais ce àont des almanaclifs.
Ces formats sont ceux que préférait le XVI* sîède ' pour la littérature légère ; les ouvrages siit aussi' ceux que le XVI* siètele préférait. Ils ont été rajeunis, il est vrai, pour lé styles abrégés le plus sotaveut^
CE qu'on lisait de son temps. 77
mais le fonds est resté le même depuis trois eents ans. Il ne faudrait pas ix^ juger de ces opuscules par louvrage en deux volumes que ;M. Charles Nisa.rd a consacrés aux Livres populaires ; il y a dans ce livre, à la fois des longueurs et de graves oublis. U est surtout insuffisant au point de vue chronologique, Fauteur ne s'étant que rarement préoccupa de Torigine des pièces qu il analyse. On peut cependant y trouver quelques renseignements utiles.
On en trouvera davantage et de plus précis dan& deux recueils publiés au dix-huitième siècle : Tun^ d'allures quelques peu frivoles, la Bibliothèque universelle des ronums, 112 vol. in 1 2 ; Tautre, dont le ton est plus sérieux : Mélanges tirés d'une groâtde Mbliothèque^ 68 vol.*in 8°; lun et l'autre ccmtenant l'analyse et (des extraits de la plupart des ouvrage» manuscrits ou imprimés alors connus, antérieurs au XVII" fiiède. En complétant ces sources ' l'une par l'autre, nous pourrons nous former un tableau assez exact de la littérature des fictions à l'époque où Rabelais songea à publier un livre de ce genre.
Au premier rang, nous trouvons l'Histoire des quatre fils Aymon et.de Maugis leur cousin, qui guerroyèrent contre Gharlemagne et le mirent quelquefois dans des situations embarrassantes ou comiques ; les proujesses de «Oallien Restauré» ou <Bhétore», fosion de deux poèmes ' célèbres, le «Voyage de Charlemagne à Jérusalem» et la «Bataille de Roncevaux» où Télite de la chevalerie française périt avec Roland.
Uhistoire de la .belle Hélène . de Constantinople^ fille d'empereur, qui devint mère de St. Martm de Tours.
78 BIOGBÀPHIS DE RABELAIS. ,
L'histoire de Huon de Bordeaux et de son cor enchanté, dont Wieland a tiré son poème d'Ofteron, inférieur à l'original, et Weber un de ses meilleurs opéras.
L'histoire de Gérard de Nevers et de la belle ^uriante, qui est rentrée dans la littérature bourgeoise, grâce à l'extrait enjolivé de Tressan, et sur laquelle Weber a exercé aussi sa verve musicale.
L'histoire de «Baudouin de Flandres» qui épousa le diable — celle de «Robert le diable» dont on a tiré un opéra célèbre, et de «Richard sans peur> son fils, histoires qui figurent également dans la «Chronique de Normandie».
L'histoire des deux chevaliers et amis dévoués Valentin et Orson.
L'histoire du prophète Merlin, enchanté sous une •aubépine par la fée Viviane, où le poète lauréat anglais Tennyson a pris le sujet d'une de ses meilleures Idvlles.
Les exploits de Fierabras, le défenseur des opprimés, les aventures de Jean de Paris qui berne «i gaiement le roi d'Angleterre, celle de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, qu'on prétend «voir été remise en nouveau langage par Rabelais lui-même.
Les livres de ce genre ne sont pas les seuls qui forment la bibliothèque populaire depuis le XVP siècle ; il y a les livres semi-religieux : l'histoire du Juif errant, celle de Judas Iscariote, celle de Ste Anne, mère de la Ste Vierge, de la Glorieuse Vierge Marie, des trois Maries de l'Evangile ; puis des légendes où les croyances primitives de la race aryenne se marient aux croyances chrétiennes, comme la cu-
^CE qu'on lisait DB SON TEMPS. 79
rieuse histoire du bonhomme Misère, dont Mérimée a recueilli, à Naples, une variante, insérée dans ses Dernières Nouvelles^ sous le nom de Fédérigo.
La collection de ces livres populaires ou plutôt rustiques, porte le nom de «Bibliothèque bleue» à cause du papier bleu-gris de la plupart des couvertures. On les a imprimés tour à tour à Troyes, à Epinal, à Montbéliard, à Eouen, à Gaen même. J'ai sous les yeux 80 plaquettes de ce genre imprimées à Gaen.
A côté de ces livres, descendus dans les classes inférieures, leXVP siècle avait sa littérature aristocratique, qui ne parvenait pas jusqu'au peuple. C'étaient au premier rang, de longs récits chevaleresques, les mêmes à peu près qui se trouvaient dans la bibliothèque de Don Quichotte : Perceforêt et les chevaliers du St Graal^ Palmerin d* Olive, Palmerin d* Angleterre j Primaléon de Grèce et autres chevaliers aux grands coups d'épée, qui, partis simples seigneurs de leur pays natal, finissaient, après avoir vaincu des légions de géants, après avoir sauvé maintes princesses et délivré des quantités d'opprimés, par devenir tout au moins empereurs et rois. Et puis l'interminable série des Amadis : Amadis de Gatde^ Amadis de Grrèce^ etc. Les Amadis avaient été rapportés d'Espagne par François?'' et traduits de Ijl^pagnol en français, comme ils avaient été traduits du portugais en espagnol — car la plus ancienne rédaction que nous possédions est portugaise — mais tout porte à croire, quoi qu'en dise M. Baret^ que l'ouvrage avait été importé de France en Portugal par la famille royale^
^ De FAmadis de Gaule et de son influence sur les mœurs et la littérature au Xyi*" et au XVII*' siècles, par £ . Baret 1863, in 8«>.
ao
BIOaBÂPfllE D£ KABBLAX9.
française d'origine. Pourquoi, par temple, aurait-on donné au chef de la lignée le nom d' Amadis de iGraule, s'il n'était pas venu de ce pays?
Babelais lui-même cite .parmi les livres, qui ét^ent le plus à la mode de son temps, Fe^s&i^nie^ Orlaf^ fufiosos le poème de TArioste, dont ime version venait d'être publiée, Jlobert le diable^ Fierabros^ CruUlaume sans peuTf Huon de Bordeaux^ Mowt^viUe et Mctr tàbnme.
Le premier et les deux derniers ouvrages sont maintenant oubliés, mais les autres ont conservé toute leur popularité, sinon dans les classes insti:uites, au moins dans tes populations agricoles de. la France, et il continue à s'en expédier chaque année de Montbéliard d'énormes ballots qi^i vont se disperser dans toutes les régions.
La littérature française de cette ^poqiie était riche ^en récits plaisants, très spirituels, le roman du Be- 4mrd, le roman de la Bose, mis récemment en prose, la vaste collection des fabliaux, les Cefixt Nouvelles Wiuvelles qui n'en sont souvent que la traduction ; la légende ^q Maidre Pierre FaifeUj de Bourdigné, ie Petit Jehan de Saintré, les farces, celles de Pa- (hélin entre autres ; mais ces livres trop fins, ne {pénétraient que par exception dans la grande .masse des lecteurs» Aucun d'eux n'est descendu jusqu'à • la littérature rustiqiie ; ' Ja» partie comique de la Uttéra- ,ture des paysans na remonte guère au-4elà 4u XYII* siècle.
Le goût d(m»ttant était donc celui de la littérature chevÀleresque. On voulait des prodiges^ de grsmds
CE qu'on lisait de bon temps. 81
coups d'épée, des événements extraordinaires, on ne demandait pas mieux que de rire un peu, mais on voulait surtout s'étonner, admirer. Le même goût dominait en Espagne lorsque Cervantes commença son Don Quichotte. Rabelais voulant improviser un livre qui s'adressât à la masse des lecteurs et dont la vente fût certaine avait donc sa voie toute tracée ; il se mit à Tœuvre et, sans se donner beaucoup de peine, car « il n'y employa oncques plus ni autre temps que celui qui estoit estably à prendre sa réfection corporelle, sçavoir est en benvant et mangeant», il fabriqua un livre < dont il se vendit plus d'exemplaires en deux mois qu il ne sera acheté de Bibles en neuf ans>.
Mais quel était ce livre si lestement composé et si lestement vendu ?
Etait-ce le Gargantua qui figure sous le titre de Premier Livre dans les œuvres de Rabelais ?
Etait-ce le Pantagmél qui figure dans cette col* lection sous le titre de Second Livre ?
Ne serait-ce pas plutôt une dès deux ou même les deux Chroniques de Gargantua^ qui ne figurent pas dans les œuvres de Rabelais, mais qui font partie de la Bibliothèque bleue ?
Nous discuterons ces questions plus loin. Contentons-nous de dire ici que le livre ou les livres de Rabelais commencent, comme le roman de Cervantes, par une parodie des romans de chevalerie, pour en venir à une satire très profonde et très mordante des idées, plus encore que des mœurs du temps. Cer* vantés l'emporte au point de vue de l'art, mais Rabelais l'emporte par la quantité d'idées qu'il remue, par une satire plus mordante et par un but plus
82 BIOGRAPHIE DE BABBLÀIS.
élevé. Sabelais est en pleine réaction contre le moyen âge dont il bat en brèche, avec Texagéralion que provoque la lutte, toutes les théories favorites, Tamour de la guerre et des conquêtes, les restes encore subsistants de l'organisation féodale, la vie contemplative, la mortification des sens, la scolastique et les mots ronflants sous lesquels se cache la nullité de Tidée.
xxn.
L'année même où il publiait Gargantua et Panr tagrud^ Rabelais s'en prit à une superstition qui était aussi très puissante à cette époque, la croyance à l'astrologie judiciaire et aux prédictions — en publiant la Fantagrudine prognostificationy et un Almanachpour 153J2, caiculésur le inéridien de la no-* ble dté de Lyon et sur le climat du royaume de France. Sur le titre de cet almanach, Rabelais s'intitule «docteur en médecine», bien qu'il n'eût pas encore reçu le grade de docteur et — «professeur d'astrologie», bien qu'il ne crût pas à cette science. Son éditeur lui conseilla peut-être de prendre ce dernier titre, qu'il conserva par plaisanterie.
Cet almanach fut suivi d'une série d'autres, de 1533 à 1550. Ces ouvrages sont devenus introuvables. Nous savons seulement que, dans le premier, l'auteur protestait contre la prétention de connaître l'avenir, — en entassant des citations de la Bible qui n'avaient qu'un rapport très indirect à son sujet. i> Il se peut, disait-il qu'il y ait cette année notable mutation tant de royaumes que de religion, mais ce sont secrets du Roi étemel, qui modère à son franc arbitre et plaisir tout ce qui est et se fait.» Nous
SES ALVANACH6. 83
avons aussi quelques fragments de son Almanach de 1535. Dans la préface, il commence par constater que les hommes ont toujours eu soif de connaître Tavenir, et îl en conclut que Pâme doit être immor* telle puisque Dieu lui ayant donné ce désir n'a pu vouloir la tromper— et, que par conséquent, il lui ré* serve pour une autre vie ce qu'il ne lui donne pas en oelle^ci (< Prédtie Tavenir, continue- t-il, serait légèreté à moi, et à vous simplesse d'ajouter foi à mes paroles.)) Il se contente donc d'exposer ce qu'il a trouvé dans les docteurs en l'art, grecs^ arabes et latins, mais tout cela «est moins que néant. Si bon temps sera, ee sera en debor» de la promesse des astres ; si, paix; ce sera non par défaut d'inclination des princes à faire la guerre, mais par faute d'occasiotn. Je dis, quant à moi, que si les rois, princies et ré{mbliques chrétiennes observent la parole de Dieu et gouvernent eux-mêmes et leurs sujets d'après cette parole, nous n'avons jamais vu encore une année plus saJubre pour les corps, plus paisible pour les âmes, plus fertile eu bien que le sera celle qui va commencer, et nous verrons la face du ciel, la vêture de la terre et le maintien du peuple joyeux, gai, plaisant et béfiin pks qu'il ne l'a été depuis cinquante ans.»
De Y Almanach de 1541, on ne possède que le titre, acquis à un prix très élevé, par la Bibliothèque nationale de Paris.
La Frognostification est plus étendue. Elle fut d'abord publiée ^spécialement pour l'an 1533, mais, dans les éditions subséqoisntes, la date fut remplacée par
BIOQKAPHIB DE BiBELAlB.
ces mots: «Poar l'an perpétuel." En voici le titre complet:
Pantagrueîine prognostification, certaine, véritable et infaUble, pour Van perpétuel; nouvellement composée au profit et advisement des estourdis et musars de nature, par maistre Alcofriias, architriclin dudit Pantagruel.
L'idée de cette plaisanterie n'appf^ient pas à Rabelais. Au commencement du XVI' siècle, nous apprend Le Duchat, un anonyme fit paraître une prophétie de ce genre en allemand. Cette prophétie fut augmentée et traduite en latin par un certain Henrichmann et on la trouve dans les Facétice de Henri Bebel, publiées en 1515. Ainsi Rabelais en a eu probablement connaissance. Nous devons ajouter que si l'idée est la mâme, les détails sont généralement différents-
L'opuscule est divisé en dix chapitres.
Les Fr&nç&ia vedeot des nouvellea, dit R&belaiB, comme les OauloÎB leoTB aDcétrea. La première chose qa'OD demande à celui gai arriTO de loin c'est : Qn'r a-t-il de Douvean ? quel bniit court par le monde ? Mais plus ils sont pompts à demander nouvelles, plus ils sont faciles à croire ce qui leur est annonce*, et ne devrait-on pas mettre gens dignes de foi à l'entrée du royaume pour examiner les nonveUes qu'on j apporte? C'est ce qu'a fait mon bon maître Pantagruel. Croyez doue tout ce que je vous dirai. <0r mouchez vos nez, petits «nfants, et tous autres, vienz reaveurs. a&ostez vos bezicles flt pezez ces mots au poys du sanctuaire», c'est-à-dire aTcc nue religieuse attention.
«Quoi que puissent voua en dire les astrologues de Lonvain de Nurenberg, de Tubingne et de Lyon* — villes où se publiaient alors les àlmanachs -me croyez pas qu'il y ait cette année d'antre gouverneur du monde que Dieu qui régit et modère tout par sa parole. Saturne, Mars, Japiter, ni Vénus, ni le soleil, ni les autrei planètes, ni les anges, ni les sainta, ni
LA «PANTAGBUELINE PROGNOSTIFICATION.» 85
les hommes, ni les diables, n'auront d'autre influence et puissance que celle que Dieu leur donnera. Avicenne a raison sur ce point , quoique sur beaucoup d'autres il ait resvé outre mesure.»
Cette année il y aura tant d'éclipsés du soleil et de la lune,
c'est-à-dire de l'or et de l'argent,
que j'ai peur que nos bourses n'en pâtissent inanition et nos sens perturbation.
Cette année les écrevisses iront de côté, les cordiers à reculons. Les escabeaux monteront sur les bancs, les broches sur les landiers et les bonnets sur les chapeaux. Les puces seront noires pour la plupart, le lard fuira les pois et carême .
Le lard aux pois était un des mets les plus estimés au XVP siècle.
Les bêtes parleront en divers lieux. Il se fera cette année plus de sept verbes irréguliers, si Priscien ne les tient de court.
Priscîen désigne ici la grammaire. Les verbes sont souTent conjugués d'une façon irrégulière dans les écrivains de cette époque parce que chacun obéissait en cela à l'usage de sa province. Cette irrégularité se faisait surtout au passé défini et à l'imparfait du subjonctif, que, dans la plus grande partie de la France, on terminait en is et en isse. Les Parisiens tenaient alors pour les terminaisons ai, asse^ qu'ils ont fait prévaloir. Leurs descendants n'ont pas hérité de cet amour pour ces terminaisons sonores ; les Parisiens d'aujourd'hui les ont même tellement prises en dégoût que beaucoup d'entre eux aiment mieux faire une faute de syntaxe que de les prononcer. %
Cette année, poursuit Rabelais, que nous continuons à abréger, les aveugles ne verront que bien peu, les sourds oui* ront assez mal, les muets ne parleront guère les riches se
86 BIOOBAFHIE DE BIBEUIS.
porteront on peu mieux qua les paurrea et les aains mieiuc que-
les malades. Plusieurs moutons, bœois, pourceaulz, oyzons, pouletz et canarB mourroat; et ne sera ai crnelle mortalité entre les singes et dromadaires. Vieillesse sera iocnrable ceste annÉe, à cause des années paaaées. Cens qui seront pleuietiqaea auront grand mal on cousté. Les catarrhes descendront ceste année du cerveau es membres Inférieurs : le mal des yeaix sera fort contraire à la veue ; les oreilles seront courtes et rares en Guascongne, plus que de coutume. El régnera quasi universellcment une maladie bien horrible, et redoutable, maligne, perverse, espouiantablï et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont plui-ieurs De sçauront de quel bois faire flescbe, et bien souvent composeront en resvaaserie, sylloEiaans en la pierre' philosopbaie, et es oreilles de Midas. Je tremble de peur, quand je y pense: car je vous dis que die sera épi demiale, et l'appelle Averroya; Colliget.faulte d'argent. Et attendu la comète de l'an passé, et la rctroi^a dation de Saturne, mourra à l'hospital un grand marrault tout catarrhe, h la mort duquel sera sédition horrible entre les ehatz et les ratz, entre les chiens et les lièvres, entre les fanlcons et les oanars, entre les moines et les œufz >
Cette partie de la Prognostification est presque traduite d'un livre latin : De ratione studii, qui parut vers 1513 à Lyon :
Proximo anno, cœci parum ont nihil vîdebunt, surdi tnaïe avdimt, muli non lo^entar, etc. Bellum erit inter cane» H lepores, inter feïea et mures, inter lupos et ews, *»rter monachoB et ova, etc.
L'année sera fertile en biens pour ceux qui sont déjà richeg. Le houblon de Picardie craindra un peu le froid, l'avoine fera grand bien aux chevaulx, il n'y aura guère plus de làtd que de pourceaulx, à cause de la constellation des Poissons qui sera en ascendance. 11 y aura abondance de bimnetons. Uercure menace quelque peu le persil, qui aéra cependant à un pris raisonnable. Mais il y aura plus que de coutume de soucis Iplante] et de poires d'angoisse.
Le chapitre V s'ouvre par une protestatioa contre l'astrologie et en faveur de l'égalité des hommes de- ■vant les astre^.
LA «FANTAOBVELINE PROGN08TIFICATI0N». 87
La plas grande folie du inonde est de penser qu'il y ait des astres pour les rois, papes et gros seigneurs , plutôt que pour les pauvres et souffreteux, comme si de nouvelles étoiles avaient été' créés depuis le temps du déluge ou de Koma* lus ou de Pharamond, à la nouvelle création des rois.
D ne faut pas oublier, en lisant ces lignes, qu'à l'époque où Rabelais écrivait, les rois avaient encore des astrologues officiels bien payés, Ruggieri, NostradamuSy etc. etc., et que, dans notre siècle, de hauts personnages, Napoléon F', Napoléon III, ont cru avoir une étoile.
Tenant donc pour certain, poursuit Rabelais, qne les astres se soucient aussi peu des rois que des gaeux, et des riches qi^e des marauds, je laisserai aux fous pronostiqueurs à parler des rois et des riches, et parlerai des gens de bas état.
Puis vient uçe de ces énumérations dans lesquelles Fauteur se complaît :
Les gens soumis à Saturne, comme gens dépourvus d'argent, jaloux, resveurs, preneurs de taupes, usuriers, etc^ etc. n'auront pas cette année tout ce qu'il voudraient bien; ils b'étadieront à l'invention de sainte croix.
M. Rathery croit que ces mots indiquent qu'ils se livreront à des recherches inutiles, «comme celle de la sainte croix qui n'est plus à trouver. > Il nous semble que c'est chercher une explication bien loin. Il y avait alors des croix sur la plupart des monnaies : chercher la sainte croix, c'est tout simplement chercher de l'argent
A Jupiter sont soumis les gens d'église, les 'sculpteurs, copistes, bullistes, hypocrites, chattemites, clercs de greffe, pattepelues, barbouilleurs de papier, notaires, etc. Il mourra tant de gens d'église cette année qu'on ne pourra trouver à qui conférer les bénéfices, en sorte que plusieurs en tiendront deux, trois, quatre et davantage. ^
y^ 8S BIOGRAPHIE DE KABELAIS.
if' C'est une épigramme contre les cmmilards, qui se
m faisaient adjuger une quantité de bénéfices tandis
^ que les moins intrigants n'ot)teiiatent rien. *Les
chevaux courent les bénéfices, dit le proverbe, mus les ânes les attrapent- n f Les gens soumiB à Mars, bonrreaoz, meortriers, sei^ntB,
* arrachenrs de dents, faux monnayenrs, charlatans, etc., etc.,
seront fort sujets à recevoir des conps de bftton d'emblée. Un des susdits sera fait cette année évâque des champs donnant la bénédiction avec les pieds ; autrement dît : sera pendu.
Rabelais continue à énumérer les gens soumis au soleil, travailleurs pour la plupart, qui seront sains, alègres et n'auront la goutte aux dents quand ils seront de noces ; — les gens soumis à Vénus, déesse des amours ; — à Mercure, dieu dn commerce et des voleurs ; — à la Lune, patronne "âes lunatiques et des fous. Les sujets de Mercure feront plus souvent semblant d'être joyeux qu'ils ne le seront en effet. Mais moins de lifrelofres, c'est-à-dire d'Allemands, feront le pèlerinage de St-Jacques de Compostelle qu'en 1524 — année pour laquelle on avait prédit la fin du monde.
L'auteur parcourt ensuite les divers pays- Voici ce qu'il dit de la France :
Le noble royaume de France prospérera et triomphera ceete année en tons plaisirs et délices, tellement que les nations estrangea volontiers s'; retireront. Petits banquets, petits esbatemens, mille joyensetés s'y feront où nn chascon prendra plaisir: on n'y vit oncqnes tant de vins, ni pins friands; força ntbes [raves] en Limousin, force cliastagnes en Périgort et Dauphiné, force olives en Languedoc, force sables en Olone, force poissons en la mer, force estoiles aa ciel, force sel en Brooage [dans la Charente-Inférieure], planté [abondance] de bledz, lëgnmaiggs, froitaiges, jardinaigea, beurres, laictages. Nnlle part
LA «PAKTAGBUBLINB PBOaNOSTIPICATION.» 89
peste, nulle guerre, nul eniiny, bren de pauvreté, bren de Boulcy; bran de mélancolie. Et ces vieulx doubles ducatz, nobles à la rose, angelotz, aigrefins, royaulx et moutons à la grand laine [monnaies diyersesl retourneront en u sauce avec planté de serapz et escuz au soleil. Toutefois sus le milieu de l'esté sera à redoubter quelque yenue de puces noires et cousins de la Devinière : adeo nihiï est ex omni parte beatum! Mais il les fauldra brûler à force de collations vespertines [du soir].
Rabelais passe en revue les quatre saisons. «Et premièrement du printemps»:
« En toute ceste année ne sera qu'une lune, encores ne seraelle point nouyelle : vous en estes bien marriz, tous autres qui ne croyez mie en Dieu, qui persécutez sa sainte et divine parole, ensemble ceux qui la maintiennent. Mais allez vous pendre ;ja ne sera autre lune que celle laquelle Dieu créa au commencement du monde, et laquelle, par l'effect de sadite sacre parole, a esté establie au firmament pour luyre, et guider les bumaîns di nuit.
« A propos vous verrez ceste saison à moitié plus de fleurs qu'en toutes les trois autres. Et ne sera réputé fol cil qui en ce temps fera sa provision d'argent.
«EIn esté, je ne sçay quel temps ny quel vent courra: mais je fiçay bien qu'il doit faire chanld et régner .vent marin. Toutefois, si autrement arrive, pourtant ne fauldra renier Dieu. Car il est plus sage que nous et sait trop mieulx ce que nous est nécessaire que nous-mesmes. »
Kn automne on vendangera. Ceux et celles qui ont fait vœu déjeuner quand les estoiles ne seront plus au ciel, peuvent bien se repaître à l'heure présente, car elles y resteront encore attachées seize mille et je ne sais combien de jours. Et n'espérez plus prendre les alouettes à la chute du ciel, car il ne tombera pas en notre siècle, sur mon honneur.
En hiver les sages ne vendront pas Jours pelisses pour acheter du bois; s'il pleut, ne vous attristez pas, il y aura moins de poussière par le chemin. Tenez-vous chaudement, évitez les catarrhes, et buvez du meilleur.
Babelais ne se risquait pas beaucoup en faisant de telles prédictions. Les conseils étaient sages, du
90 BIOaKAPHIE DE RABELAIS.
reste; les ëyénements le furent moins. Les Anabaptistes, assiégés dans Leyde, se rendirent et furent condamnés à de cruels supplices ; l'auteur de V Utojpie^ Thomas More, fut supplicié en Angleterre comme catholique, tandis que nombre de gens furent suppliciés en France comme luthériens. C'est cette année-là aussi que la guerre recommença au sujet du duché de Milan, que Genève s'érigea en république, et que Calvin publia la première rédaction de son Institution chrétienne.
Il y a d'assez bonnes plaisanteries dans la Prognostification pantagruéline, mais des plaisanteries de pure joyeuseté. On n*y trouve qu'un petit nombre de ces railleries à la façon de Molière, à la fois gaies et profondes, qui font rire et réfléchir. La Prognostification fut souvent réimprimée au XVI« siècle, et elle figure dans la plupart des éditions des Œuvres de Tauteur.
Au moment oîi Eabelais était occupé de ces publications, Jean du Bellay, le plus jeune des trois frères, passa à Lyon, se rendant à Borne. Jean du Bellay fut plus tard cardinal, évêque de Paris, archevêque de Bordeaux, etc. Il était ambassadeur du gouvernement français près Henri VÏÏI, lorsque celui-ci maniiesta l'intention de se séparer de l'Eglise romaine. Henri voulait épouser Anne de Boleyn et &ire casser son mariage avec Catherine d'Aragon, nièce de • Charles-Quint , qu'il avait épousée une vingtaine d'années auparavant, mais qui avait été mariée précédemment à son frère, La demande était vivement appuyée par François!", qui avait obtenu