BIOGSAPHIB DE AÀBBLAI
entre la défense prOTfsoiïe et Taotôrisation de vente, il se passa un fait notable^ que M. Kathery a signalé le premier. . ;
Rabelais était titulaire de deux eurea. Tune aju Jambet, dioctee du Mans; où il se faisait remplacer, et l'autre à Meudon, diocèse '^de Paris, où 11 officiait lui-môme. Il résigna ces .deux cures le 9 février J 552, quinze jours avant la permission accor*dée par le parlement de mettre le livre en vente; Les deux actes de résignation sont identiques et passés devant les mêmes témoins. M. Ratliery suppose — et avec toute raison, ce semble — qu'avant de permettre la vente du livre, t)n exigea de Rabe*< lais la renonciation à ces deux cures.
Ainsi, quand le IV" livre de Pantagruel fut mis en vente, Rabelais n'était plus curé à Meudon. Il avait éié pourvu de cette cure en 1550^ il ne l'avait don<^ occupée qae deux années.
Mais en remplit-il en effet les fonctions ? ïj'évêque de Paris s'étant rendu un jour en visite pastorale à Meudon, n*y trouva pas Rabelais; cela prouve que le curé s'absentait quelquefois — mais non pas qu'il ne demeurât pas habituellement à Meudon. Les contemporains, au contraire sont unanimes à nOusmon«trer le zèle avec lequel l'auteur de Pantagruel i^^acquittait de tous les détails de^ sa ' charge. Antoine Leroy,' qui n*était séparé de lui que par une génération et 4ui a reeueilli minutieuseoBent ^ re*- Hgieusement lé témoignage des gens .du peuple qui avaient connu Rabelais, oouç fournit sur ce point des détaÂAs circtmstanéiés. Il prêchait le dimanche, faisait le catéchisme et apprenait lui-même à lire aux petits enfiants ; il enseignait ajussi le plain-chant
SA MOBT. 129
à ses clercs. Aucune femme n^était admise chez lui, mais il se plaisait à réunir des amis, de doctes amis; il aimait aussi à faire accueil aux visiteurs, témoin ce dicton, qui se répétait encore un siècle après, au dire d'un biographe :
« AUons à Meudon ; nous y verrons le ch&teaa, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, qui reçoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien.
On vit quelque temps sur la porte du presbytère de Meudon un buste assez grossier de Rabelais avec
cette inscription : (c'est l'écrivain qui parle).
Cordiger et medicus, dein Rector, et intus obivi Si nomen quœris, te mea scripta docent
Cette inscription supposa que Rabelais mourut à Meudon, mais il y a lieu de croire que l'auteur de l'inscription s'est trompé. D'abord la tradition locale est muette sur le fait; puis en 1553, date probable de sa mort, Rabelais avait résigné ses fonctions depuis plus d'un an. Avait-il été nommé curé de St-Paul, comme le croit l'abbé de Marsy ^ sur le t^oignage d'un chanoine de St-Maur, qui donnait le Mt comme une tradition constante dans son chapitre ? Etait-il un simple prêtre habitué de l'église ? on ne sait. Ce qui paratt certain, c'est qu'il mourut à Paris, rue des Jardins, paroisse St-Paul, et qull I fut enterré dans le cimetière de cette paroisse, au pied d'un grand arbre qui a longtemps conservé son nom, et qui fut détruit entre 1647 et 1662. Antoine Leroy prétend que Rabelais yécut jusqu'en 1559 ;
^ Le Eàbélais moderne^ I, p. bdij.
130 BIOGRAPHIE DE AÀBELÀIS.
mais plusieurs indices, que M. Bathery a pris le soin de recueillir, nous prouvent que cette date est inacceptable.
La légende, qui s^est attachée à quelques parties de la vie de Rabelais, s'est aussi attachée à sa mort. Ainsi Ton a dit qu'il avait voulu mourir dans un froc ou domino de bénédictin, à cause de cette parole 'du psalmîste : Beati qui moriuntur in Domino. Il aurait dit au prêtre qui lui présentait Thostie : € Je crois voir mon Dieu tel qu'il entra à Jérusalem triomphant et porté sur un âneï>. H aurait fait ce testament burlesque : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. > Il aurait répondu à un page du cardinal du Bellay ou du cardinal de Lorraine, qui venait s'informer de sa santé : < Je vais quérir un grand peut-être. Monseigneur est au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne; pour toi, tu ne seras jamais qu'un fou. » Puis il aurait expiré en disant : « Tirez le rideau, la farce est jouée. >
Rien, dans les contemporains, n'autorise ces récits. Plusieurs même nous disent que Rabelais se repentit et fit une fin édifiante ^ Le testament burlesque se trouve déjà dans Erasme, mort longtemps auparavant. Les derniers mots attribués à Rabelais sont empruntés au récit de la mort d'Auguste, etc. Tout cela fait partie de la légende rabelaisienne.
Cette légende commence peu de temps après la mort de l'auteur. Ceux qui ont le plus contribué à faire verser la tradition de ce côté sont les poètes de la Pléiade, et surtout Ronsard et Joachim du Bellay.
^ Antoine Duverdier, Proêographie, ht4^^ 1673.
J. DU 6ELLAT ET BONSÀBD. 131
Babelaîs et Joachim du Bellay, étaient à Borne en même temps ; ils deyaient se voir tous les jours puisque tous deux demeuraient chez le cardinal, mais leurs préoccupations ne se ressemblaient guère . Babelais étudie les antiquités, la botanique, les langues; il observe les hommes et les institutions; il imagine des fêtes, construit des machines, fait des bons mots, rit et s^amuse.
Joachim, au Contraire, jette sur le monde un regard mélancolique: il pense aux ruines, comme Chateaubriand ; il a, comme lui, le mal du pays ; il s'attendrit sur ce qui est loin dans l'espace et dans le temps; l'un agit, l'autre rêve,
Babelais nous a dit ce qu'il a fait à Bome. J. du Bellay, de son côté, nous dépeint ses impressions dans une série de sonnets. Ifous en reproduisons un, qui donnera la note :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un long voyage, Ou comiiie cestuy-là qui conquist la Toison, Et puis est retoomé, plein d'usage et raison, Vivre eoÈre ses parents le reste de son âge 1
Quand revoiray-je, hélas ! de mon petit yillftge Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-je le clos de ma pauvre maison Qui m'est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaist le séjour qu'ont basti mes ayeuz. Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine:
Plus mon Loyre gaulois, que le Tibre latin, Plus mon petit Lyre que le moht Palatin, Et plus que Taii* marin la douceur angevine.
Ces vers sont charmants, et Rabelais eût été in-
182 BIOGRAPHIE DE BÀBELAIS.
capable d'en faire de tels, mais ils Telèvent d'une inspiration opposée à la sienne, et qui devait lui être antipathique.
Rabelais et Joachim du Bellay s'étaient rencontrés à Borne et s'étaient déplu ; ils se rencontrèrent de nouveau à Meudon et se déplurent davantage* Ronsard, le chef de l'école poétique où J. du Bellay n'occupait que le second rang, était voisin de Rabelais. On lui avait donné pour logement une tour isolée qui dépend du château de Meudon et qu'on appelait encore naguère Tour de Ronsard. L'auteur ^ de Pantagruel et celui de la Franciade se voyaient souvent, et l'opposition était encore plus vive entre eux qu'entre Rabelais et J. du Bellay. Ronsard conseillait l'emploi de mots empruntés au latin et Rabelais s'en moquait. Ronsard mettait toute sa gloire à bien tourner une période poétique, et Rabelais voyait là un véritable enfilage de mots. L'un cherchait avant tout l'élégance et la distinction, l'autre ne reculait pas devant la vulgarité piquante.
L'opposition entre les personnages n'était pas moindre que l'opposition entre les idées. Ronsard ^tait maigre et grave, Rabelais était gros et rieur ; Ronsard était souvent négligé dans sa toilette et Rabelais le raillait de cette négligence. Rabelais était revêtu d'un emploi honorable, Ronsard était traité en subalterne ; l'auteur de Pantagruel était fêté, choyé, recherché, et l'on abandonnait volontier Ronsard à ses travaux poétiques; or le poète a beau dire: Odi profanum vulgus et arceo^ et se renfermer dans la tour d'ivoire, comme ce pauvre Vigny de mélancolique mémoire, le fait est que le poète a besoin de la foule, et quand, elle
ÉPITÂPHES SATIRIQUES. 13^
lui fait défaut, il en meurt, comme Vigny en est mort.
xvn.
Ronsard • était donc jaloux de Rabelais, et J. du Bellay aussi ; vivant, ils ne se jouèrent pas à Pattaquer ; mais, à peine mort, ils se jetèrent sur son cadavre, et lui firent à Tenvi des épitaphes injurieuses, en latin et en français.
J. du Bellay s'adjugea le latin, et fit deux épitaphes, une dans laquelle il appelle Rabelais, le docteur Pamphage ou Avale- tout, l'autre où il le désigne sous le nom d'Œnophile ou ami du vin.
La première commence ainsi :
Hoc tamulo tumalus tegitur. Miraris ? at ipse Plus etiam audito nomine credideris, etc.
En voici la traduction:
Dans ce tombeau git un tombeau. Cela t'étonne ? Tu comprendras quand tu auras appris mon nom.
Je suis Pamphagus» accablé ici sous la masse écrasante d'un ventre démesuré {sesquipedalis venter).
Le Sommeil, la Gloutonnerie, Bacchus, Vénus et le Jeu ont été mes seules divinités tant que j'ai vécu.
Qui ignore le reste ? J'exerçais l'art de guérir ; mais l'art de faire rire était mon seul souci.
Ainsi, ne répands pas de larmes, voyageur, ris si tu veux être agréable à mes m&nes.
La seconde épitaphe n'est pas beaucoup plus méchante. C'est un récit:
Consulit Œnophilus vatem et sua fata requirit; Est ab acquis, dixit, mors metuenda tibî, etc.
Boivlu va consulter un devin sur le sort qui lui est réservé. Tu mourras par l'eau, lui répondit le devin.
Depuis lors Boivin fuit les fleuves et les étangs, les fontaines et les lacs ; il a peur même de leur ombre.
134 BIOGRAPHIE DE BABELilS.
Mais en vain nuit et jour il boit le Falerne pur, et regarde l'eau comme un cruel poison,
Le devin n'avait que trop raison : ce n'est pas un torrent rapide, mais c'est l'hydropisie ^ui a emporté Boivin.
Il y a une cçrt^ine élégance dans les vers de J. du Bellay" Il n'y a que de la grossièreté dans ceux de Ronsard. Il avait été piqué plus au vif. Ses vers ont pour titre: Épitaphe d^un biberon. En voici quelques bribes :
Si d'un mort qui pourry repose Nature engendre quelque chose, ....
Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la panse Du bon biberon qui beuvoit Toujours cependant qu'il vivoit . . .
Jamais le soleil ne l'a veu
Tant fust il matin qu'il n'eust beu,
£t jamais au soir la nuit noire .
Tant feust tard ne l'a veu sans boire ....
Le galant bu voit nuit et jour ....
Mais quand l'ardente canicule Ramenoit la saison qui brusle, Demi-nus se troussoit les bras, Et se couchait tout plat à bas Sur la jonchée entre les tasses, Et parmi des escuelles grasses Sans nulle honte se touillant' Alloit dans le vin barbouillant Comme une grenouille en la fange.
Pour qu'on ne se trompe pas sur son intention,
1 En citant ce passage plusieurs auteurs, notamment M. Lenient {La satire en France au X VI^ siècle) écrivent «se roulant». C'est une faute : se touiller, signifie «se salir». Ce mot est d'usage ordinaire dans le patois bas-normand, «Qui de rien ne manie, de rien ne se touille» (qui ne touche à rien, ne se salit pas), dit un proverbe de ce pays, fréquemment cité.
ÉPITAPHfS SATIfilQnES. 135
BoDsard rappelle les ouvrages de Babelais, y corninris la Chronique Qargantuine.
Il chantoit la grande massue
£t la jument de Gargantue,
Le grand Panurge et le pays
Des Papimanes ébahis.
Leurs lois, leurs façons, leurs demeures,
£t frère Jean des Entommeures
£t d'Epistémon les combats
toy, quiconque sois, qui passes, Sur sa fosse répands des tasses, Kepands du bril et des flacons.
Des cervelas et des jambons ....
Il les aime mieux que les lys, Tant soient-ils fraischement cueillis.
Bonsard a voulu faire des vers méchants ; il n'a fait que de méchants vers.
Les autres poètes furent plus bienveillants. Ce-, pendant aucune des épitaphes qu'on ôt alors à Babelais n'est digne de lui. Voici la moins mau* vaise, elle est de Baïf, Télégant traducteur d'Anacréon.
Pluton, Rabelais reçoy Afin que toi qui es le roy De ceux qui ne rient jamais.
Tu aies un rieur désormais.
Celle que lui a composée Jacques Tahureau fait allusion à Tinsouciance qu'on lui prête à ses dernières moments :
€e tfocte né, Rabelais, qui piquoit Les plus piquans, dort sous la lame (tombe) ici i Et de ceux mesme en mourant se moquoit.
Qui de sa mort prenoient quelque soucy.
Tahureau ne survécut que deux ans à Babelais.