LES SONGES DROLATIQUES
Le quatrième livre eut plus de succès encore que les précédents, mais le cinquième, promis dans la préface, ne fut pas achevé par Tauteur et ne parut qu'assez longtemps après sa mort, partiellement en 1562, et tel que nous Tavons, en 1564.
Quelques années après la mort de Rabelais, en 1565, on publia sous le titre de Songes drolatiques de Pantagruel, une collection de 120 figures sans explication. Le titre porte que les dessins sont < de rînvention de M. François Rabelais » et TAvis au lecteur indique ces dessins comme étant la dernière de ses œuvres. Rabelais a-t-il dessiné lui-même *ces figures ? Les a-t-il foit dessiner sur ses indications ? Est-il étranger à leur composition? C'est ce quit'il est impossible de décider en Tabseoce, soit d'un document précis, soit d*un point de comparaison. On nous dit bien que Rabelais dessinait, mais nous n'avons de lui aucun dessin authentique, qui nous permette de reconnaître son coup de crayon. Les 1 20 figures sont isolées et non en action, le dessin en est lourd et ne rappelle en rien le style à la fois leste et savamment guiUoché de Rabelais; mais si dans Texécution, elles ont de la lourdeur, la pensée en est ingénieuse, raffinée, les emblèmes y sont combinés de manière à rappeler beaucoup d'idées en quelques traits. Comme art, elles manquent d'élégance et de charme, mais il en est qui forment des caricatures très plaisantes; seulement il faut prendre la peine de les étudier, car le premier coup d'œil ne leur est pas toujours favorable.
Ces figures sont allégoriques et chargées d'attri-
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bats compliqués. Le costame des gens d'alise, la nûtre de réyéqae, le chapeau du cardinal, la robe da moine y reparaissent fréquemment On y TOit des caidinaox débauchés, des papes armés en guerre, des cbeyaliers de Malte gourmands et fon&rons, dea prédicateurs préchant à des oies, des ambitieux^ des ayares, des gloutons, des niais de toute sorte, de vieilles femmes ridicules qui poomient bien représenter FAbstinence, rinquisition, la Pragmatique- Sanction, ou cette c chevêche » compagne du pape^ mentionoée au Y* livre. On y retrouve aussi avec un peu de bonne volonté, frère Jean encapuchonné, Panurge Tindévot superstitieux et débauché, midtr& Jobelin Bridé, précepteur de Grargantua, et une foule d'autres types empruntés, soit i la société, soit au^ roman.
Ces dessins, dans leur ensemble, offrent une certaine analogie de ton avec le V" livre de Rabelais et pour* raient bien être, en partie du moios, Tœuvre de ceux qui ont présidé i cette publication.
En les rééditant dans leur IX* volume, les commentateurs de rédition variarum ont entrepris d'expliquer un à un tous ces dessins. Leurs explications sont souvent ingénieuses, tant qu'ils ne veulent j voir que les personnages du roman, ou des types généraux empruntés aux mœurs du XVI* siècle, mais ils s'^arent évidemment lorsqu'ils tentent d'y rattacher des noms historiques. Il n'y a pas dans tout le recueil, plus de cinq ou six de leur coiyectures qui soient acceptables.
Trois éditions nouvelles des Songes drolatiques ont été publiées en 1868 et 1869, une à Genève, une à Lyon et la troisième à Paris. Les deux pre-
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SES BIOOBÀPHES. ÎB9
miôres ne eontieniient que les figures ; ce sont des éditions d'amateurs, et d'un prix fort élevé. Celle de Paris (1869), qui est une publication populaire, est accompagnée d'un texte, où Ton s'est contenté de reproduire, en d'autres termes, les explications de rédition variorum.
Pour en finir avec les ouvrages attribués à Rabe- 'lais» mentionnons encore, outre l'édition modernisée de Pierre de Provence, que lui "attribue une brochure citée par M. Rathery, — le roman Du vruft et parfait Amour (Paris 1599), prétendue traduction d'un manuscrit grec, dans "^lequel on trouve mariées les doctrines de la philosophie alexandrine, les mystères des sanctuaires égyptiens expliqués par le néoplatonisme, les rêveries de Talchimie, et les préoccupations architecturales du XVr siècle. On soupçonne Rabelais d'avoir travaillé à cet ouvrage avec l'architecte Guillaume Philandrier, son ami, et quelques autres. Huet, dans son traité De V origine des roman$y s arrête avec une précUlection visible sur cette production, qu'il voudrait et ne peut cependant reconnaître pour authentique. La Bibliothèque des romans (août 1775) en donne une analyse assez étendue.
La plus ancienne Vie de Rabelais Va été composée que près de cent ans après sa mort. Antoine Leroy, qui occupait à cette époque la cure de Meudon, s'éprit d'une vive admiration pour son prédécesseur et il entreprit de recueillir toutes les traditions, de rassembler tous les souvenirs qu'on avait conservés de lui. La légende avait déjà fait son œuvre à cette
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époque; cependant les renseignements qu'il donne snr les dernières années de l'écrivain, sur son séjour à Mendon paraissent authentiques et conservent i Rabelais le caractère que nous lui voyons dans les documents contemporains.
Antoine Leroy consigna ces renseignements dans un gros volume latin, en six livres, intitulé Elogia BaMœsianaj qui est resté manuscrit, et se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris. La plupart des biographes de Rabelais y ont puisé largement; Antoine Leroy en a fait ]ui-méme un extrait, imprimé en tête d'un volume in-4'', qui parut en 1649 sous le titre Floretum philosopMcum^ seu Ludus meudonianus m terminas totius philoscphiœ. G est un recueil de définitions philosophiques, qui n'ont rien à faire avec le curé de Meudon; mais le titre ajoute: praemissis diversis Meudonii élogiis et amplissima Franeisci Bahétœsii commendatione. Cette commendatio est en effet très ample puisqu'elle forme près d'un quart de l'ouvrage. Il y a dans ce livre des exagérations, des puérilités, mais aussi beaucoup de renseignements utiles.
Bemier (1697) a donné, en tête de son Ràbdais réformé^ une assez longue analyse du manuscrit latin de Leroy, en y ajoutant diverses anecdotes recueillies par lui et qui sont loin d'être toutes authentiques.
Pendant que Leroy faisait ses recherches à Meudon, l'un des poètes que Richelieu employait à rimer ses œuvres, Guillaume Colletet cherchait aussi des renseignements sur Rabelais ; il les a consignés dans ses Vies des poètes français restées aussi manuscrites à la Bibliothèque nationale. Antoine Leroy
OBDBE DE COMPOSITION DE SES (EUYBES. 141
était un digne prêtre, qui remplissait gravement ses fonctions ecclésiastiques; GoUetet fréquentait moins l'église que le cabaret de la Croix-de-fer; l'un et Tautre ont un peu tiré Rabelais dans leur sens. Col* letet cependant est du nombre des biographes qui ont vu dans Babelais le savant et Thomme sérieux.
La plus judicieuse et la meilleure biographie de Babelais avant les publications modernes, est celle qui se trouve dans le tome XXXII des Mémoires pour servir à V histoire des hommes illtcstres de la république des lettres j avec un catalogue raisonné de leurs ouvrages (1727-45) par le P. Niceron. L'auteur proteste énergiquement contre ceux qui veulent faire de Rabelais un bouffon et un débauché. « Si Rabelais, dit-il très sagement, avait eu le penchant au plaisir et à la débauche qu'on lui prête, il n'aurait pas eu besoin pour s'y livrer de quitter son monastère yf . Son livre est bouffon, à la vérité, mais ses lettres sont constamment sérieuses. Il a fait parler ses personnages comme on parlait communément. Les prédicateurs eux-mêmes ne se gênaient pas sur ce point et usaient constamment des termes les plus crus sans que l'on en fût autrement scandalisé.
L'abbé de Marsy a reproduit cette biographie en tête de son Babelais moderne.
Quand on procède à lexamen du roman ou, si Ton veut, du poème de Rabelais, la première question qui s'impose est celle-ci :
Dans quel ordre ont été publiées les premières parties de l'ouvrage ?
Les éditions primitives étant sans date, les preuves
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matérielles nous manquent; mais nons pouvons y suppléer,
Rabelais arrive à Lyon en 1532; îl publie d'abord les traités d'Hippocrate et de Gallien, leâ Mainardi EpistolaBj et puis deux pièces latines qui sont reconnues apocryphes, et c'est après l'insuccès de cette dernière publication qu'il renonce aux éditions savantes.
Il a dû préparer son édition dllippocrate et Gallien à Montpellier ; l'édition des Lettres de Mainardi a pu se faire assez vite; mais où s'est-il procuré le Testament de Cuspidius et le Contrat de 'vente ?
M. Paul Lacroix pense qu'il est allé chercher ces pièces à Paris pendant une de ces absences que l'administration de Thôpital de Lyon lui reprocha plus tard, et que ces pièces, il les a trouvées à la Bibliothèque de St- Victor. Cette conjecture, qui explique l'acharnement de Rabelais contre cette bibliothèque, nous semble tout à fait probable. Mais alors il faut retrancher lé temps de ce voyage à Paris — et les voyages étaient longs alors, — des loisirs dont Rabelais a pu disposer pour écrire en 1532.
Ajoutons encore à l'actif de cette année-li, ua Alimmaeh pour 1533, Ce ne fut pas un grand travail ^ns doute, mais encore doit-il être compté.
La Prognostification pantagruéline fut aussi composée pour Tan 1533, et par conséquent publiée à ]a fin de 1532, ou, tout au plus tard, au commencement de 1533.
Voilà des dates acquises.
Mais le titre seul de Prognostification pantagrué^ Une indique que Pantagruel était déjà connu et bien connu. Il serait donc impossible, à défaut même
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d'autres preaves, de placer la publication de Pan* tagruél plus tard que 1532-
Or Fantagrud est la suite d^un autre ouvrage, Rabelais nous raconte dans son prologue, avec ce petit ton légèrement hâbleur qui lui est familier, qu'il a été vendu plus d'exemplaires du précédent livre en deux mois, qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans.
n s'agit de savoir quel est ce livre que les ache* teurs se sont arraché.
Est-ce le Gargantua qui figure maintenant en tête des Œuvres de Rabelais?
Remarquons que le Gargantua est très long et très soigné dans la formé, qu'à côté de gigantesques folies, il contient un grand nombre de pensées profondes, de charmantes scènes de comédie, et qu'il est écrit d'un style magistral, qu'on y sent à toutes les pages un souffle plus vigoureux, une plus grande sûreté de main que dans le Panta* gruél lui-même (livre II de l'ouvrage complet).
Nous demandons maintenant comment, en une seule année, Rabelais aurait pu exercer les fonc* tiens de médecin de l'hôpital de Lyon, faire probablement un voyage à Paris, éditer trois ouvrages en grec et en latin, composer le V livre de Pantagruel^ VAlmanach, la Prognostification — toutes publications dont les dates ne sont pas douteuses — et avoir encore lé temps de composer et de faire imprimer le Gargantua^ qui forme son premier livre ?
Il y a dans cette supposition une impossibilité matérielle.
Cette impossibilité paraît plus évidente encore qucmd nous voyons avec quelle lenteur se sont suc-