ŒUVRES DIYEBSES DE RABELAIS
cédé les aatres parties de Fouvrage. On peut admettre pour la première année une activité exceptionnelle ; mais cette activité a dû avoir ses limites.
D'un autre côté, si nous examinons les deux ouvrages, nous reconnaîtrons facilement que la publi* cation du second livre a dû précéder celle du premier. Dans le Gargantua, par exemple, après avoir annoncé dans un titre la généalogie de Gargantua, pourquoi nous renverrait-il à Pantagruel ? Si Panr tagruél n'avait pas existé, Rabelais n'aurait eu aucune raison, absolument aucune, de faire ce renvoi. H nous raconte au premier chapitre de Gargantua comment il s'est procuré cette généalogie, c'était le cas de Tinsérer si elle n'avait déjà été connue; elle eût même été beaucoup mieux placée en cet endroit que les fanfreluches antidotéeSf sorte d'énigme intercalée au second chapitre du livre sans rapport avec les événements qui vont être racontés. Il est à remarquer, en outre, que dans Gargantua^ on nous renvoie à Pantagruel; mais dans Panta-gruel^ on ne nous renvoie jamais à Gargantua.
Nous n'insisterons pas sur ce point, la plupart des commentateurs admettent Tantériorité du second livre sur le premier. M. Bathery fait presque seul exception.
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Mais Pantagrud (second livre) suppose un Gargantua déjà connu. Nous croyons avoir établi que ce ne peut être le Livre premier du roman, il faut donc chercher ailleurs.
Nou8 ne chercherons pas longtemps. La Bibliothèque bleue a aussi son Gargantua qui, depuis des siècles^
LSS CHBONIQU£S. QAROANÏUIKES. 144
se transmet de génération en génération, elle en a* même deux, — nous les analysons plus loin — et ces deux rédactions ne sont que la reproduction un pea mutilée et rajeunie pour le style, de deux pu«^ blications du XV? siècle, que la libt'airîe des Bibliophiles a réimprimées en 1868 et 1872; Ces deux opuscules diffèrent complètement des Livres ] crémier et second deBabelais, mais on trouve, dans le plus ancien, plusieurs aventures qui reparaissent dans le Gargantua, et, dans le second, trois chapitres piresque - textuels de Pomtograel,
L'un a pour titre: Les Grandes et inestimables Chroniç^^ du grant et énorme géant Gargantua \ Tautre s'appelle : Les Chroniques admirables durci Gargantua^ Ou simplement la Vie de Gargantua.
Les Chroniques admirables existaient en 1534^ puisque l'exemplaire que possède: la Bibliothèque nationale de Paris porte ces mots d'une éoriture dU' temps: «ageté (acheté) à Paris en 1534»; les Grandes Chroniques^ qui sont reproduites dans les- Chroniques admirables^ étaient nécessairement an^* térieures.
La rédaction de ces secondes Chroniques s'explique facilement ; c'est une compilation de troi^ ou*^ vrages différents, assez maladroitement réunis, comme~ nous le montrerons plus loin. Nous n'avons à nous occuper ici que des Grandes Chroniques.
De deux choses, l'une', ou les Grandes Chroniques existaieut avant Rabelais, et c'est sur ce petit ouvrage qu'il a greffé son* roman, on il est lui -même l'auteur des Gteùndes Chroniques.
Cette greffe d'un arbre à végétation splendide sur un sauvageon, d'un chef-d'œuvre sur uue œu-
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vre imparfaite n^est pas sans exemple dans la littératare. VOrlando furioso de PArioste, n'est-il pas la contâmiatioii de YChiando mnamaratù de Bo*jardo, rade et rugoeux poème, que les Italiens eut refiait pour qu'il n'ait pas trop à perdre du voisinage? Les Caractères de la Bruyère n'ont-il pas été puMiés comme un annexe des Caractères de Théophraste?
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On objecte que le nom de Gargantua, — dont Rabelais donne une étymologie si burlesque — n'est pas de son invention. Nombre de monuments gigantesques et bizarres qui sont semés en diverses parties de la France sont attribués à Gargantua. B y a des rochers qui s'appellent «tes lunettes de Gargantua,, les bottes de Gargantua, le fauteuil de Gargantua». Chez les Grisons, c'est un géant qui, debout sur deux rodiers, se penche au-dessus d'un précipice où coule une rivière, qu'il veut avaler pour se désaltérer.
En Bretagne, on raconte diverses histCHres sur son compte. C'était un bon géant qui portait ses serviteurs dans sa poche ; quand il voulait s'arrêter, il leur domiait la liberté; ils allaient quérir des provisions et ils lui préparaient ses repas. Cette tradition se retrouve, avec quelques variantes dans le nom, dans tons les pays où les Celtes ont habité. M. Gaidoz * voit dans ee personnage, qui ne se rattache ni à la tradition romaine ni aux légendes du moyen âge, une divinité celtique, une
^ Oargantua, essai de mythologie celtique, in 8^ 1868, tiri^ à part d'an article de ut Bévue archéologique.
OÀROANTUA. P^SOKNAQE MTTHIQÏÏE. 147
Vansformatioi^ de THercule gaulois et, par suite, uu dîea solaire : le soleil toujours altéré, buvant les :â§pyes et asséchant les fontaines»
A Tappui de cette opipion, on a décomposé le lïom de Gargantua,, et ou Ta rattaché à une racine sanscrite qui signifie «avalen. Aujourd'hui encore ^argati^f en italien, garganta en espagnol, gargante e^ languedocien, désignent le gosier. M. Baudry * «<pç]^t: de la présence ,^de ce mot dans les langues ronaai^e^ ^n midi que la tradition de Gargantua est languedocienne et que Rabelais a recueilli ce mot à Montpellier. Ilabelaîs aurait tout aussi bien pu le recueillir ect Êasse-Normandie où le gosier s'appelle encore aH|purd'hui garganû ou plutât, par suite de la prononciation locale, guergant (on prononce aussi «Guergantaa»;. La légende serait donc française, ou celtique si Ton veut, plutôt quç lan- ^edocienne. Restait une objection, ce nom de Gargantua se rencontrait-il dans uu monument authentique antérieur à Rabelais ? car après la succès de TpuyjifagQv oUi aurait bien pu donner au géant lé* ge^^iMre le nom du géant littéraire. On connaît l-ép^r^mipe faite à propos, d'iin administrateur cou*e\issionaÂi?e de la Suisse :
Le pauvre Sai^e qa'on r^îne, Yaudi^^t bien, qoe. Ton ^écidÂt Si Eapijaat vient de rapine Ou rapine de Rapinat.
Les aventures qui figurent dans le roman de Rab^aÂs sont en effet devenues très-populaires, et j^ nie rappelle avoir, dans mon enfance, entendu raconter à des paysans normands des historiettes
' JSfvne de VinstrUiCtion pul>iiquù, 17 mai 1859.