‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 43 sur 110 · LES FANFRELUCHES ET LES PBOPHÉTIES · texte numérisé non relu

LES FANFRELUCHES ET LES PBOPHÉTIES

Il est évident que ce quatrain — que j*ftî pris au hasard — dira tout le contraire pour peu qu'on se donne la peine de le youloir. Ainsi on peut y montrer aussi ravènement de Napoléon III, en appliquant les verbes «seront chassés et mis à mort» aux républicains de 1851 ; quant au vert, il symbolisera le printemps de leur jeune république*

Arrivons aux «fanfreluches antidotées» de Maître François. On y trouvera le même rhythme, à cela près que nous avons affaire ici au vers moderne de dix syllabes: Le procédé est aussi le même que celui de Maître Michel, mais avec des rapprochements souvent bizarres qui nous avertissent que Taùteur se gausse de nous.

Voici le second huitain :

Aulcnns disaient que leichersa pantoufle Estoit meilleur que guaigner des pardons ; Mais il survint un affecté maroufle.

Sorti du creux où l'on pêche aux gardons, Qui dist: Seigneurs, pour Dieu, nous engardons, L'anguille y est: et en cest estau musse.

Là trouTorez (si de près regnardons) Une grand tare au fond de son aumusse.

Les «pardons», désignent ici les indulgences; «pour Dieu, nous engardons», c'est-à-dire : gardons^ nous; Tétau, c'est une stalle ou même une très petite boutique; quelques éditeurs proposent de lire: «étang», ce qui nous semblerait en effet préférable; «musser», c'est «cacher», ce mot s'emploie encore en Normandie ; une tare, c'est une défectuosité, et l'aumusse, une fourrure que portent les chanoines.

Voici l'explication que donne de cette strophe l'édition variorum:

Bien des gens disaient que baiser la pantoufle (du pape

17=6 OâBOAKTUA. ■— I. L -ÉDUCATION.

Jules II) TAlait mieux que de pratiquer des austérités, mais il survint un rusé personnage (Calvin) échappé du lac de Genève, qui dit à tout le monde : Pour Dieu, messieurs, gardons-nous de Févéque de Rome ; il y a ici anguille sous roche, et nous trouverons, si nous y regai^âons de près, qa'il a leifond du cœur rempli d'emeur et de vices.

C'est ingénieux; mais, pour peu que yous en ayez envie, vous y trouverez aussi Henri VIII et le fechiôme d'Angleterre :

STiumilîer devant Henri, le despote, vaut mieux que rester fidèle à l'église romaine, qui distribue des paradons ; -mais Thomas Morus, qui revenait de son lie d'Utc^etr système creux où se laisseot pêehefr les étdordis, s'écrie: iPrenons garde, seigneurs, si Henri se sépare de Péglise, c'est qu*il a ses raisons ; il y a anguille sous roche; regardez bien et vous verrez que, si le roi se déclare chef de Féglise anglicane , et prend le rôle d'un prêtre enveloppé d'une aumusse, c^est qu'il y a de gr^^nds vices au fond de son &me.

Cette explication vaut Tautre. Avec un peu de bonne volonté on en trouverait facilement une troisième ou une quatrième. Il n^ a donc pas lieu de s^arrêter à cette bagatelle placée par Rabeldis à la porte de son livre. Il est probable cependant qu'il y a bietk jQà et là dans ces vers quelque allusion rapide à tel fait ou à tel personnage du jour, mais il n'y a pas là évidemment de système suivi d'allusions. Babelals a voulu tout Bimplemeut s^égayer aux dépens des faiseurs de prophéties, astrologues, chercbeurs de pierre philosopbale et tels autres dupes et charlatans qui enveloppaient leur ignorance de prétentieuses et inintelligiblee formules. Gest, sous ce rapport, la continuation de la guerre déclarée à ces sortes de gens dans les Almanachs et la Prognostifi*

l'auteur des FANF&ELUCflES. 177

Ch. Nodier s^égaie fort de la peine que s'est don- Bée Esmangart pour explique^ les «fanfreluches antido tées» :

Sa verve hardie (de Rabelais) , qai bravait jusqu'aux croyances les plus solennelles, ne se serait pas gratuitement embarrassée de tous ces mystères inextricables pour exprimer je ne sais quelles idées qu'on lui prête et qui * étaifiït au fond très communes. Quand il prend la forme de l'énigme, c'est ordinaireiBient ponr la débrouiller lui-même, et c'est une véritable dérision que de diercher le mot introuvable de l'énigme des fanfreluches, amphigouri dopt la mode commençait à s'établir de son temps — et qui n'a point de sens parce qu'il n'a pas plu à l'auteur de lui en donner un. Mettez le commentaire historique k la place (de l'énigme) et vous ôtez à la fois à Babelais toute sa raison et son esprit. ^

Mais les vers des Fanfreluches antîdotées sontils bien de Rabelais ? Nous trouvons dans les Œuvres d'un de ses contemporains et amis, Mellin de St-Gelais, une pièce de vers intitulée Enigme^ qui, pour le ton, pour le rhythme, pour le style, rappelle complètement les Fanfreluches. En voici la première strophe:

Le grand vainqueur des hauts monts de Carthaige, '

Accompagné de quatre fins valets, .

Vint l'autre jour demander son partaige

Tout rasibus des portes de Chalais,

Et demanda à Jean de Pont-Alais

S'il y avait des dents de Mégéra.

- Ouy, dit-il, et le coij du Palais

Vous a mandé que bientôt neigera.

Les Fanfreluches, débutent à peu près de la même manière : -

* Ch. Nodier. De quelques ouvrages satiriques et de leur clef. Techener, 1834.

178 GABOANTUA. — I. L*ÉDUCATIOV.

[Il est y]ena le grand dompteur des Gimbres, [Pas]sant par Tair de peur de la roosée» etc.,

LHmîtation est évictente ; mais qiû a imité ? Estee Rabelais ? est-ce Mellin ? Rabelais manâit dif^ ficUement le vers, nous avons déjà eu Toccasion de le voir y tandis que Mellia était paasé maître en fût de versificiitioB. Or nous trouvons à la fin de Gargantua^ une pièce qui, à Fezception des deux premiers vers, figuré dans toutes les éditions des Œuvres de Mellia. Ne pourrait-on pas supposer que VEnigmer^qm ne se trouve que da&s l'éditioti prin^ ceps de St-Gelais — serait une première version des Fanfreluches, version que Rabelais aurait rejetée comme trop tran^arente, que Mellia aurait insérée dans sa premièfe édition pour ne pM perdre son travail^ ^ qu'on aurait supprimée des autres pour ne pas le compromettre ? U n'est pas difficile, en effet, d'y retrouver Clânent Marot, Vmquisiteur Bouebard, DiMie de Poitiers, etc. TbM ce eas^ ou Rabelais aurait écrit hd-méme les Fan* freluches qui figurent dans son livre, <m, ce qui «st plus probable, puisqu'il est impossible de découvrir la moindre différence dans le style, les aurait fait composer par son ami Mdlin.

Ce n'est ni te première ni la dernière fois qu'un prosateur se serait adressé à un poète pour lui demander une pièce de vers dont il jugeait avoir besoin, de même qu'un paysagiste demande à un autre artiste de lui peindre ses personnages^ On sait que les personnages qui figurent dans les paysages de Claude Lorrain ont été généralement peints par une main étrangère, et que Balzac n'est l'auteur d'aucune des pièces de vers qui figurent dans ses romans.

LES l^OPOS DBB «BBtrVBIÏAfik» 179

* Ajoutons comme éclaircfesemeiit ati texte St-Gelais cité plus haut que <Cartliâige» désigne ici Genève, que les dents de Mégéra sont des semences de discorde, et que Jean de Pantalais, oti du Pont-Alaîs, est Tauteur de quelques bouflfonûeries, et que son nom était devenu syntinyme de farceur. VEnîgme se trouve disms Fédition ekévirtenne de Méllin de St-Gelaîs, S v., 1873.

Le père de Gargantua s'ftp^^tle ici Gtandgousier, comme dans la Oèroiiiqnie, miâs sa^ mère a un peu changé de nom, elle s'appelle Gargamefle et non Gallemelle. «Grandgousier, nous dit Fauteur, était bon raillard eu son temps, aimant à boire; net et à manger sdéy ajmt toigoars une bonne provision de jambons de ^Qronne ou ée Mayence et force langues fumées.» Gargamelle, cette fois,, n'est plus une oeuvre de Merlin, mais la fille du roi des Parpsdllote ou papiUoQS. Avant de nous faire assister aux fait? et gestes de Pen&nt du mirafeie, Gargantua, Fauteur nous raconte une grande fête de mangeaille. On tue 367^014 bœufs — remarqiuez la fraction; — o& en sale une partie, puis^ tous les habitants du payH et Keux circonvoisiiiB sont kivités à en prendre leut part. On mange en plein air, puis on va se rigoler et danser sur Therbe. On boit surtout; le vin délie les langues et les fait raisonner et déraisonner. Mbekds, qui se grise fui-méme de ce festin à. la flamande, n&as raconte des «propos de beuveurs» tels qiE^it avait pu en entendre i la «Gave peinte» dftns son en&nee.

. . . Flaconis d'ttller, jambons de trotter, gobelets de voler,

180 OAHGANTUA, — I. l'ÉDUCATION.

coupes de tinter. «Ventre St Qoenet, parlons de boire - Je ne bois qu'à mes heures , comme la mule du pape — Je ne bois qu'en mon bréviaire comme un père gardien ....

II y avait des bouteilles qui avaient la forme d'un bréviaire. C'est ainsi que dans le Buy Bios de V. Hugo, Don César de Bazan, ouvrant une armoire qu'il croit une bibliothèque, et y trouvant des provisions de bouche et du vin, s'écrie en saisissant une bouteille :

Lisons d'abord ceci. C'est une œuyre admirable De ce fameux poète appelé le soleiL

Nous continuons de citer, en abrégeant, et en simplifiant l'orthographe : '

... Je ne bois jamais sans soif, dît un buveur, sinon présente, au moins future. Je bois pour la soif à venir. — Si je ne bois, dit un autre, je suis à sec, me voilà morti mon âme s'enfuira en quelque grraouillère ; jamais l'&me n'habite en lieu sec— Si le papier de mes cédules (ou lettres de change), buvait aussi bien que je fais, mes créanciers auraient de quoi boîré. — Si je montais en l'air aussi bien que j'avale [ce mot signifiait à la fois amaHer et de»cendré]f je serais bien haut en l'air. -Petite pluie abat grand vent, longues buvettes rompent le tonnerre — Je buvais tout autrefois, maintenant je ne laisse rien — Celui qui a perdu la soif n'a pas besoin de la chercher ici. -Un remède contre la soif? <3'e8t le contraire du remède contre la morsure des chiens : Courez toujours après le chien, jamais il ne vous mordra ; buvez toiuoiu's avant la soif; jamais elle ne viendra. — Page, remplis mon verre et couronne le vin : la nature a horreur du vide, etc., etc.

Victor Hugo s'est évidemment souvenu encore de ce passage en écrivant, dans les Misérables, les propos des étudiants en goguette. Le dessin des propos est le même et les propos se ressemblent :

Ne parlons point au hasard ni trop vite, dit Tholomyès. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. Bière qui coule n'amasse

ENFÀNCB DE 6AB6ÂKTUA. 181

pas de monsse. MessieurSi pas de bftte; mêlons la majesté à la xipaîlle, mangeons avec tecueilileiBent • Fe$Una lente, festinons lentement, ne nous pressonis pas. Voyez le printemps; s'il se dépêche, il est flanibé, c'est-à-dire.. gelé. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Eeynière est de l'arâ de Talleyrand^ eta, ele. (Les Miêéràbhs liv. UL) . ,

Victor Hugo, par son faire large et l'ampleur de ses allures, est de tous nos êcrlTains celui qui a le plus de rapport avec Rabelais ; — pour la forme s'en* tend et non pour la pensée.

C'est le j6ur de cette fftte que Gargantua sortit de l'oreille de sa mère. A peine né, il s'écria : <À boire 1 à boire !» Grandgousier accourut : — «Que grand tu às!> s'écria-t-il, supple: le gosier. De là le nom de Gargantua donné à sa progéniture; on lui assigna 17,913 Taches pour l'allaiter, maiisr il aimait singulièrement à boire du Tin et le brait dés flacons suffisait pour le calmer, quand il était en colère. Lorsqu'il fut grand, le père le fit habiller de 'ses couleurs, blanc et bleu, et Taiitear s^'amine à fions raeenter — détail emprunté à la Chronique — combien il fallut pour cçla.d'aûnes de toile pour le Têtir : 900 pour sa chemise, 200 pour .les gousaeta des aisselles, 813 aune» de satin blanc pour le-poo^pKiint'et 1509 et demi peaux de (^hienpour les aiguillettes. «Et c'est alors qu'on commença à attacher les chausses au pourpoint et non le pourpoint aux chausses, ce qui est contre nature, cttmme l'a démontré Ockam sur les Exponibles de M. Hautechaussade» — Ockam, le eélèbre théologien scolttsti^e anglais, a'a pas fait de

il82 GARaAKXUA. — L V^UCJPION.

il «n A fait «ar ées questims q«i a'étaiMt guève plus intéressantes.

Kotts croJ0^8 inutite de cqj^t J93 dimensions deis luitres parties à» v&têmmt^ Ra))(^% omod U n» trouvé un thèsM de plifisaiiteiie, ne raJbaiid^Hne pie qu'il ne Tait épuisé. C'est un rapport de {flOB en* tre Ivi ^ Victor H^gp«

^cn» poi^roQs ]fm^ ^^^ regret Ja dissertation wr la sv^ificatioA iu iAsm^ i$t4^ Mea, })ien qyu^e Fauteur y fasse preuve i'm/à curieps^ érudition — et plusieurs chapitres sur renfance de Gargantua, où quelques phraseç piqaantee sont entremêlées de dé* teils «pliWi mai^ «pu wi|3W aA9i;i^nt.qiw roaeg.»

8îgi«a)ioiip aopei^dwt une p^ge ^npisaote 09^ l'iiuteur entasse >s l(mtiM& proT£r))ia}Qii. J^ premii^ res tont rapport au sujet, omis Tauteur ne tarde jpas i «p grimer tde aen imiter)!^ il tes ^njllp et les «ntasae sans «mb «puifmr dii ppH^ d# t44part. Npaa aturégeon^ 3t HiifkplifiQiis jf(His^<riabie99j9Ukt :

^mmim. §m%. mi.vnm^tmtm^i^ çfmme .tes hMs

svieifi^ 0u p^p, .à bsitfi, m,m^ ,e%àQ(tm^^ à 4Qrmir, manger et bpîre ; a (Lormii;, boire et ^apger.

foQJours se vautroU dans la fange, se saflhsoit le net, se soircûsBOit le tisagê, «setâeitses «<mliers, l>ayolt «m «oaehes» )(piuitH4ii>rèitlesj)«niUMad«taMi|èM«rditl}ei^ sao^oafChoi^ »qr .ses. i^y B fyVfl f , .tyiY^it àê^^ {««ix^pâ» et 99frottQit )js ventre d'^n panier.

ViHlà r£i|ft)fide/de W^uliims pipwrbif^es /çpwinw- Aép; f^le Ta flWfttîM^r jçi^tei^pp ; a) a'j A9 a pa§ ^oîyvo4e7a

U ^aîniseft ses 4««i d^mlMt» iamt •(ii'mi90 4e!]

nilLADS DE F&0¥XlB£fi. 18S

tafe, le pmgnok d'oii ^beiet, ba^oit «d aAngemt sa sonpe, mangeoît son gftteaa sans pais, mordoit €■ riante riok enmardant, se caolioit en F^an de peor de la plnie, songecât ereoz, faisait le tuevé, ôtisoit la patenètre An slsfe, retonmoit à ses moQitons, mettoit la oham^tte devant les besofe, se grattoitoft il n'étoit point démangé, mangeoit son pain Mane le prenâer, ferroît les cigales^ se chatooilloît pour se faire rire, faisoit chanter Magnificat à matines, comptoit sans son li5te, battoit les baissons sans prendre les oisillons, prenoit les vessies pour des lanternes, tiroit d'uii sac deux montures, faisoit P&ne pour avoir du son, de chevid donné regardoit à la dent, sautoit du coq II l'Âne, gardait la lune des loups; si les nues tomboient espéroit prendre les alouettes, faisoit de nécessité vertu; tous les matins il écorchoit le renard [c'est-à-dire: vomissait]; les petHs cliiens de son père tnangeoient en son écnelle et lui<^néme mangeoit avee eux, il leur mordoit les oreilles, et ils lui 4gi:atignoÂent le a^.

Ces denjères i^nuMB nous ramènent au sujet, nuis Mas l'utons ategaUèrrâieat perdu de vae en AemiA. (Tett ^ gne iait pres^tte to^j<HicB Sandio dasis IhH QtHchêttê' Sgaaarelle, dans le Don Juan deilolière, M grise aussi pan à peu des proTerbes qu^il eBftosse. liais la ikai4ê est plw piquante encore, parée fue figatutreUe est permadé quMl Mt im raiseiiMaMiit triompiMAi

Saches, monsieur, que tant va 1^ crQche à l'eau q^i'enfîn elle se brise ; et cosuae dit iwt Mea eèt autent Que Je ne connste pea, rko^mN^est m oé ntonâa ainsi ^e l'oiseau snr la branche; la Innoiche «st attachée à p.arlHB4 qui s'aittaeha à l'arbre sût de bons préceptes; les bonç précaptes valant mieux qne les belles paroles ; les bjélles paroles sont ^ la cour ; à la cour sont les eotûrt&saas ; les coortîsatts suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie; lalà^aîsie est mne laeaUê de Ptee; l'Ame est œ qui Jiotts 4<^e h vie; la w finit far }» mort; la moxfe nous fait penser an ciel; Iç ciel est au-dessus de la terre; ]^ terre n^est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaSsseaux ont besoin d'an boni^iloce) im btai pilMe a delà prudence; iaprintenoe

184 GAEGANTUA. — I. L'ÉDUCATION.

n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens doifent obéissance aux yieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n'a paa de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brate ; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables.

Ce passage est mutilé dans la plupart des éditions de Molière.

vn.

Arrivons au moment où Ton songe à instruire Gargantua.

Il s'agissait de lui choisir un précepteur. Grandgouffler, son père, — <|ui dans ce chapitre et les suivants est redevenu un homme de taille ordinaire — Grandgousier n'est pas tout à fait u» ignorant ; U a lu Plutarque et il cite la manière dont AlexanT dre dompta le cheval Bucéphale <me ;per80niie ne pouvait monter, et cela en le foisant. courir du c6té du soleil et en Tempèchaat de voir sou ombre, dont il avait peur. — Mais Grandgioipsier se défiait de lui* mémci et bien qu'ayant tout bas son avis personnel, il s'en rapportait ordinaireo^nt au jugement des autres. Il jprit nécessairement un précepteur à la mode. U s'appelait Thubal Holoferne.

Le système d'enseignement était alors en France, comme il Test encore aujourd'hui, fort en arrière des besoins. On en était resté aux traditions du moyen âge, et Tart de raisonner, la logique, y occupait la place prépondérante. Ce système avait eu du bon. Il datait de F^oque oi, au lieu de croire tout simplement sur la parole du maître, on s'était mis à raisonner sa croyance, où Ton avait vu la foi chercher sa raison d'être, fides qtusrens inùd-

PBEMIÈ&E ÉDUCATION DE GÂBOANTUÀ. 185

leetuih, suivant le titre d^in traité de St Anselme. On avait peu de faits, et peu de moyens de les observer et de les connaître'; on s'exerçait à raisonner en attendant , on faisait de* la gymnastique intellectuelle. G^était fort bien pour commencer, mais on s^imagina que cette gymnastique était le but, et que toute Téducation consistait à faire des tours de force de raisonnement, sans se préoccuper de la base des raisonnements, de Tobservation des faits. On faisait entrechoquer des mots, on se perdait en distinctions subtiles sur des chimères, on argumentait sur des idées insaisissables et vagues, tandis que le sâècle, qui courait impétueusement en avant, imposait la nécessité de connaître les choses et d'étudier les faits qui servaient de point de départ au raisonnement.

Rabelais va battre en brècl^e cette éducation, qui ne formait que dies esprits chimériques, et poser les règles du vrai système d'éducation rationnelle, non par des raisonnements, mais en faisant passer les. fkits devant nos yeux.

Voyons ce que Thubal Holoferne va faire du jeune Garçantua.

Il lui enseigna d^abord l'alphabet et, avec une telle perfection, qu'il pouviait le dire' aussi bien en commençant par jg qu'en commençant par à. On em- I^ôya à cette étude cinq ans et trois inois; puis il hit avec son élève la Grammaire hïtine abrégée, dé Bonat ; il lui Et appfrendre par cœur et écrire le Facet et le ThéadoUt^ uh recueil dé vers moraui et une églogue latine, où le Mensonge, la Vérité et la Sagesse discutent en mauvais vers. On lut en* suite un petit livre dont Erasme se moque beaucoup :

186 GABGANTUA, — I. L'ÉDUCATION.

JDe modis signifiç<mdi^ Avee les cosuoeotaires àa Heurtebois, FaguiD, Tropdit, Jean le Veau, et autres auteurs de rinveutiou de JRabelais. L'enfaat api^ât ce livre par cœuTi si hieu qu'il pouvait le réciter en commençaot par Je QOjauDfiueement ou par la fin i volonté. Il mit dix-huit ans. 3t onze mois à «ette étude» Il emploja eneore seize aitt at deux sAois k apprendre mot pour mot les autres «mvrages en vo« gne alor^ daas les éec^es».

DVutres maîtres vinrent ensuite, qui continnàrent ce beau système d'éduoatio]!. Le Awmt ^l'appelait maître Jobelin Bridé*

Xi'en&nt étudiait avec zèJe, il apprAiiait bien, il répondait aw examens 4e manière à aatis&ire pleinemexit ses maîtres — mais ptoi il étudiait phts il devenait «fou, niais, resveur et assAté.>

TIIL

Crrandgousier se 4ésaiait. U alla oonter son •eha^* grin à un de ses amis, Philippe ^ Marajs, vio»roi de Papeligosse. Celui-ci lui prouva^ clair comme le jour, que son fite n'apprend^iit jamais rien ayec de tels livres et de tels précepteurs, ^fdrppres twt au plus h abâtardir les b<m^ losprits, parajjrfier VtB^deur de la j^nm^e et l'abétîrv en réd^ant toAt à dw e:KeDcices de pémoire*»

Le vlce'^roi dit à Grandgou^ier ^qn il coanaisBMt un jeuM page cpi a¥ait étudié 4eu^ ans seiikmeAt,. mais par nne antre métheda et sa«B un auti» mat-^ tre, et lui proposa do le Ini amener. Ocimdgoaiwr 7 consent^*

Le jeune page lut amepé. Il s'ap^sjt £udémon [bonne int^Uigençe} et ^op. fialtre PwP^r^^ Ipott-

LB pue m BfiHBT AU PAELEUEKT. IÇT

idanta plaeée j^aafaUoiïs prànde G«i)gwitiia. Il étftià a fcim peigné, «I bien >hPO0«é, si emveiiidi)le ea so» maintien que «miettx ressemblait à quelque petit ajDgelQt qu'à un homme.»

Le iik«rSOî réengagea à s'adi^aaer à £bungMtua «t 4 lui 'demaiidar (ie s'attacher i «a peimmie. ExX" lAémon tie se "fit pas prier, et dans un petit discours^ un peu oratoire pçut-jttre,, fl félicita Gargantua des^ ^ms qu'rOn «timA 4a»Mâi à^oy» éducation ; il M qu'ea .Daeennaflisanieeide ces bons soins, il devait se «lenr ti^er bien respectueus et bien dévoné peur ses pareuts et il le pria jB^alement de vouloir Hen le retenir pour un de.sw <ser¥iteura. Il, ne demandait pour le moment rien autre chose que de pouvoir lui complaire en quelque service agréable.

^ Gargantua lut si humHté de vpir pe jciun? {>ag&

s'e^rîmant m .biei^ ^t telle^ient' ^érieur à Jui,.

qu'il se pn(i pleurer ^flQmme)in0J7ache>; il se U^

,cha.UtjltedeiKmL.lK>Ds^t;f ^i il iut impossihle 4-6ik

tirer uu^jwplft. .

Giugueué X9|^ltfiii A J>i^.9poii ^ cç passii^e de Ba^ hélais^ ce qui ;arriy4 ^Vm deisi fil3 de Leufs J^Y, m duc de BerrjA 4^u?,l|i. ^éapce du pai^temfiQt (kÎi M reno])i(S» à la courcou^ d'Es^ag^e. Voici le z^i% de St-Simou: . ,

"JiOrsqu'il eut ftcl).eyé, .ce fut à C0 prince à répondre. Il ôta à dençii son chapeau, le réunit tout dé suite, regarda le premier président et dit: ' Mofûsieiir . . . Après un moment île pt^use, il répétât Monsieur • . il xef aiéa. ^ comi^ffiie, etpmisditeDcpBre: Mo^r u\im .^ . Il «fe IPimei à Al, H duipid^l^B, plu^.rpiwp ^»^

188 GABGANTTTA.-— I. L'ÉDUCATION.

deux que le feu, puis au premier président, et finalement demeura court sans qu'autre chose que «Monsieur» lui pût sortir 4e la. boudiiQ . . . Enfin le premier présidents voyant qu'il n'y i^vait plus de rei^source, finit cette cruelle scène, ôtant son bonnet à M. le duc de Berry, et s'inclinant fort bas comme si la réponse était finie^ et tout de suite dit aux genéf du roi de parler. Bb rentrant à Versailles, la princesse de Montauban alla au 4eyant de lui et sans savoir on mot de ce qui s'était passé, elle se mit à crier, dès qu'elle aperçut le duc» qu'elle ét^JLt çh^irmée de la grâce et de l'éloquence avec laquelle ^ avait parié an parlement. Il rougit de dépit sans dire une parole, et à la fin n^ tenant plus, il emmena M. dis St-Simon chez lui, puis se mit à pleurer, à crier„ à se, plaindre du roi et. de son précepteur: Ils n'ont songé qu'à m'abêtir, s^rii^-t*il en pleurant de rage, et à étouffer ce que je pouyais être ; on ne m'a rien appris qu'à Jouer et à chasser et ils ont réussi à faire de moi un sot et une èéte, incapable de tout, et qui ne sera jamais propre à rien 1 . . .

La famille de Louis XIY nous offre aussi, toute proportion gardée, un prince élevé à la façon de Gargantua d'après la- métliode traditionnelle, et un prince élevé comme Eudémon d'après une méthode plus rationnelle. Le dauphin, élevé par Bossuet, resta d'une déplorable médiocrité, le duc de Bourgogne» élevé par Fénelon, devint un homme remarquable. Cela tenait aux dispositions des élèves sans doute, inais cela tenait encore plus au mode d'enseignement. Bossuet appliqua le système de Jobelin : beau- >coup apprendre par cœur. Fénelon se rapprocha du ^système de Ponocrates ; il mit son élève en rapport direct avec les choses , et, pour Tétever à sa hauteur» il commença par se faire jieune et ignorant comme luL Les deux systèmes sont écrits dans les ouvrages composés par les deux évéqoes pour leurs élè-r ves. Bossuet présente la science dans toute son ari->

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