‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 46 sur 110 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Les Parisiens s-assemblèrent en grand émoi aux abords de la Tour de Nesle — à l'endroit oîi est aujourd'hui rifôtel des monnaies, et là^ après avoir bien ergoté pro et contra^ il fut conclu en haralipton que Ton enverrait le plus vieux et le plus respectable professeur de la Faculté vers Gargantua pour lui remontrer le malheur que coûterait à, là ville de Paris la perte de ses cloches ; quelques-uns prétendirent; que cette mission revenait de.droit à un orateur, ce-

là*** JANOTUS DE BBAGMABDd. 195

pendant ce fat un sophiste qu'on en chargea, Maître Janotus de Bragmardo.

Nos lecteurs igtioreftt peat-ôtre ce que c'est que rai^ment en Mralipton^ que Molière fait atssi intervenir dans une de ses comédies. On donne ce nom à un syllogisme dont les deux premières propositions sont générales et affirmatives, et la troisième particulière et égalem^t affirmative. Tel est le raisonnement suivant: /

Les cloches sonnent l'heure, (prop. générale) Il est utile à tous de savoir l'heure ; (id.) Donc l'emlèvement de nos cloches nous cause tin préjudice (prop. particulière).

Si les trois propositions étaient générales et affirmatives, on aarait un argument en larhafa- Ces classifications sont longuement exposées dans la Logique de Pof*t*Roîfah

Revenons à notre pédant, maître Janotus.

Maître Janotus, les cheveux coupés en empereur romain, vêtu de son liripipion ou capuchon de docteur, l'estomac antidote de confiture et d'eau bénite de cave — [c'est-à-dire de vin] — chassant devant lui trois bedeaux à rouge trogne, et suivi de cinq ou six maîtres inerts (in artîbus) [c'est-à-dire maîtres es arts ou magistres], bien crottés à profit de ménage. En les apercevant^ Ponocrates crut d'abord que c'était une mascarade, puis ayant appris des maîtres inerts qu'on venait réclamer les cloches, il alla avertir Gargantua ; un conseil sommaire fut tenu, à la suite duquel il Ait résolu qu'on commencerait pas renvoyer leâ cloches pendant qu'on ferait boire la députation y et qu'on écouterait ensuite la harangue de maître Janotus.

196 OABGANTUA. — I. Ii'ÉDUCATION.

La harangue de maître Janotus est une parodie plaisante des harangues et discours à la mode i cette époque dans le corps enseignant. Il y avait alors une fureur de discours doctes et fleuris, de compliments solennels où, pour montrer son savoir, on entremêlait le latin au français, mais un latin corrompu où le vocabulaire romain était aussi peu respecté que la syntaxe.

Entre les phrases en mauvais latin que nous allons rencontrer, il en est une qui serait inintelligible si on ne connaissait l'historiette à laquelle il est fait allusion. On faisait un jour goûter du vin à un jcnré. — Comment le trouvez- vous ? — Hum ! Bonum mnum. — Et celui-ci, qu'en pensez-vous ? — JBonum vino. — Et cet autre ? — Oh, celui-ci, bontés vintés. — Bonum vinoj bonus vinusy quel est ^ latin là? — n est comme votre vin, mon ami. A bon vin, bon latin.^

Maître Janotus commence par tousser. Cela faisait partie de la rhétorique du temps. Dans les sermons qui nous ont été conservés, Tendroit où il faut tousser est souvent indiqué.

£hen! ehen! ehen! mna dies, monsieur.

C est ainsi qu'il prononce bona dies, bon jour, —

^ On trouve une plaisanterie analogue dans un vau de vire •de Jean Le Houx (ou si l'on veut d'Olivier Basselin) :

Certes hoc vinum est bonus!

De mauvalEL latin ne nous chaillel ......

Escolier, j'appris que bon vin Aide bien au mauvais latin.

{Les Vaux de vire de Jean Le Houx, édition de 1875, Vau-de-vire XIV, p. 16.)

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