‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 47 sur 110 · UNE HÀBÂN6UE MODÈLE · texte numérisé non relu

UNE HÀBÂN6UE MODÈLE

et voUa, à vous aussi, messieurs,

il s'adressait à la compagnie.

Ce ne serait qae bon que vous nons rendissiez nos cloches» car nous en ayons besoin, hen, hen, hascb! — Nons en avons refnsé de bon argent autrefois, des habitants de Londres en Cahors et de Bordeaax en Brie.

Maître Janotus, comme on voit, n-est pas très ferme sur la géographie ; il eût été de force à répondre comme le poète Pradon à qui Ton reprochait d'avoir placé une ville d'Europe en Asie : Je ne sais pas la chronologie.

On voulait nons les acheter, continue Janotus, pour la substantifique qualité de la complexion élémentaire qui est intronifiquée en la terrestrité de leur nature quidditative pour extraneîzer les halotz et turbines [les orages et les bourrasques] snr nos vignes, vraiment non pas nôtres, mais d'ici auprès,

Janotus qui s'est lancé dans les expressions abstraites et inintelligibles de la scolastique, retombe brusquement dans la prose vulgaire :

Car si nous perdons le piot — c'est-à-dire la boisson — nous perdùns tout, sens et loi*

Il va nous confesser maintenant la véritable raison qui Ta décidé à présenter sa demande :

Si vous rendez 1^ cloches à ma requête, ou l'on ne me tiendra pas la promesse que Ton m'a faite, ou j'y gagnerai dix pans de saucisses.

On mesurait les saucisses et le boudin à Taune et cet usage s'est conserré dans le XVn* siècle, témoin les trois aunes de boudin des !Pym Souhaita: (Perrault).

£t de plus une bonne paire de chausses qui feront

198 GAReÀMTUA. — I. I^'^OÏÏOATtON.

grand bien à mes jambes. Ho pardiea! Domine, une paire de chansses est bonne — et vir sapiens non cLbhorrehit eam. Ha, ha, ha ! n*a pas qtti Teat une paire de chausses, je le sais par moi-iQême«

Jaootus s'est écarté de son sujet, il j revient :

Songea, Domine, qu'il y a dix-huit jouis que je suis & méditer cette belle harangue: Beddite qua sunt CasariSj Gasari, et qués sunt Dei, Deo. [Rendez à César ce qui est à César et % Dieu ce qui ei^t i Dieu.] Sic jaeet l^s^s, [o*est là queglt le lièvre.] Par mafoy, Domine^ si voulez souper avec moi in caméra charitatis, [dans la chambre de charité] par le corps Dieu, nos faciemus honam chérubin [nous ferons bonne chère, latin de cuiâne]. JS§^ oecidi unum porcum' et ego habet bonum vina [au lien de ego habeo bonum vinum : J'ai tué *un porc et j'ai de bon vin]. Quand il s'agit de bon vin, on ne peut faire de mauvais latin. Or sus, de parte Dei [de par Dieu], date nobis cZochas nostras [Donnez-nous nos cloches, latin de cuisine.]. Vultis etiam perdonos ? Per diem vos habebitis et nihil payabitis. [Voulez-vous des indulgences? Vous en aurez et vous ne payerez rieo, tolûourB en latin de cuisina.] moQoi^ur, Jfominej çlochi donaminer nabis.

Janotus, dans son troulda, coioUmA fà mte les formes des verbes tes unes <laas les autres.

Dea! est bonum urbiSy [c'est le bien de la ville]. Tout le monde s'en sert. Si votre jument s'en trouve bien, ainsi fait notre Faculté, qua comparata est jumentis insi^ pientibus et similis facta est eis^ [qui a été oomparée aux animaux san^ jugement et qjoi s'est rendue sepihlable à eux]

C'est un fragment de la Bible quMI applique ainsi peu polimant à la Faculté dont il fait partie. Il a pitf laalheur oublié de O0ter mt son pafiier le numéro du psantbe et il le regrette, car il y avait là pour lui l'argument d'Achille, un argument sans r6pUqjue.

tire HABÀNiSUE MO&ËLIS. 199

Hël^î héa, lt6% hàftch. Çii jd vmi promue qnâ Toas hie lêiâ devez bailler. J'argumente ainii : OihHiscl&ùha clocha^ IfiUà iii elochério tîoehtin&o, dodfMin$ àhphativo, elochaf^ ftxei$ i^ochnaUitier dotkanteSé PbrânW habet eïoehas;

Cette locution, usitée autrefois daas rUuiversitéi (Correspondait à peu près à eelle que Molièlre a mise en vogûë : «Voilà pouf (luoî votre fille est muette.» M. Barré Texplitlue ainsi : Èrgo gîu (de glus^ glui$) capiuntur aves. [C'est ainsi qu^on prend les oiseaux à là glu. j

Ha, ha» ha, c'est parlé «ela. Voilà «n syllogisme dtins les règles, en Barii,

[Composé d'une proposition génârale et de deux propositions particulières.]

Par mon âalciy j'ai yo lé temps où je dispntois eoiiiine un beau diable. Mais à présentée ne fais plus que rêvas'ser. A présent il ne me faut pluk qtie "Ion vin, bon lit, lé dos au fén, lé vetitre â tàbiti et tine éctielle biëti ^t&' fonde [pour manger la soupe]. H&y, Èùihirie, je vdus èiî prie^ in nomine Patris et FUii et Suiritus Sctncii, Amen; et JDieu vous garde de mal, idnsi que Notre-Dame de Santé»..

Il y a ici une équivoque qu'il est inuÛIe de faii^ remarquer. Rabelais en fait souvent de ce genre.

Qui tKviifc et t^egnat pet omna 99eMa tecudokiMm. Amè\*

Cette terminaison de prière ne se met qu'après le nom de Dieu ou de Jésus- Chrii^t.

Heu, hasch, grrenhen hasoh.

Ici JanotuSy comme Sgsàare^e dans le MéSeûifi malgré M^ débite une Bérié d^adverbea et de jM^tionSy qui semble eminiiiitée à une^Gmlnmairei

dOO OÀBOAHTVA* — !• l'ÉDITCATION.

Verum enim verOj quanào quiéem, dulfioproeMl, Edepoly quoniam ita^ certe, meus deus fidius, une Tille sans cloche est comme an avei^e sans bâton, nn âne sans cronpièrey et one yache sans dochette. Josqnes à ce qae vous nous les ayez rendues, nous ne cesserons de crier après yods, comme an ayengle qai aperda son bâton, de braire comme aa âne sans croopière, de bramer comme ane Tache sans cymbales. On qoidam latmisatear, demeanint près THôteL Diea, dit ane fois qa'il désirait qœ les cloches fassent de plnme, et le battant d'ane qaeae de renard, parce qa*élleB lai engendraient la chronique aux tripes da cerreaa, qaand il composait ses Ters. Mais nac, petetîn, petetac, ticqne, torche lorgne . . .

. Tons CCS mots indiquent qa'on frappe à droite et à gauche sans regarder.

. . il fut déclaré hérétique. Nous les fiedsons comme de cire ....

Faire «comme de sire^, c'est ordinairement faire dans la perfection ; mais il y a peut-être ici une malice: que nous traitons comme s'ils étaient de cire, que nous brûlons.

. . . £t plus n*en dit le déposant. — Valete tst pïaudite,

[Portez-Yous bien et applaudissez], comme à la fin des comédies,

. . . Oalepinu$ reoÊnsui*

Comme i la fia des cahiers retus par un copiste.

La harangue de Maître Janotus réjouit fertiles assistants. Ponocrates et Eudémon en riaient à rendre l'âme; si bien que Janotus ne put y tenir luimême et se nût à rire {dos fori que les antres.

On se damanda enaaite oe quW doTait fsûe poiur

LA BÉGOHPENSE BU HABANaUEUB. 201

le harangueur. Ou décida que d'abord on TeUTerraît boire de nouveau, puis, comme il avait fort amusé l'assemblée, ce qui n'est pas l'ordinaire des harajigîieurs, on convint de lui donner la paire de chausses et les dix pans de saucisses que les Parisiens lui avaient promis, pour sa haïaDgue^ On y ajouta trois centa de gros bois de mesure, vingt-cinq muids de vin, un lit à triple couchette de plume d'oie, et une écuelle vaste et profonde, comme il en requérait une pour sa vieillesse. Gependût, au lieu de lui donner 1^ chausses toutes faites, on lui donna sept aunes de drap noir et trois de < blanchet » pour, la dou^ biure, afin qu'il pût faire tailler ses chausses à s<^ fiuitaisie. Le bois fut emporté par les bedeaux, les maîtres es arts portèrent les saucisses et recueil e. Quant au drap, Janotus prouva syllogistiquement m modo et figura, qu'il devait s'en charger lui-mâme, puiàqlie ^ drap était destiné à abriter ses jambe» et que le suppositum éoit soutenir Vàpposihmj au*trement dit que le dessous doit soutenir le dessus i^ et il emrporta le drap en tapiuois, comme Patelin emporta celui du marcfaftnd.

Il avait réussi dans sa missioti; ' il crut avoir droit à la récompense promise pari l'Université, et il la réclama. On refusa de la lui donner sous prétexte que Gargantua Tiuvait déjà payé. Il soutint que le don qui lui avait été fait par un autre, ne dégageaitpas les sorbonnistes de leur promesse. Il lui fut ré^ pondu qu^on ne lui donnerait riea.et qu^il devait se contenter d'une récompense raisonnable .

Raisonnable 1 dit-il, est- ce que la raison est dé nysie chez nous? La terré ne porte pas d^être*?* pftus méchants que voun: Je le •sai» bien : ne ebobez pas devant - les- boi^

1102 GASGAKTITA. — I. ^'ÉDUCATION.

teax. J'ai exeroé la mécbuiofté avec vous. Par la rate Dieu, j'avertirai le roy des énormes abus qui sont £orgés céans par vos mains et menées , et qne je devienne léprenx 611 ne vous fait tons brûler vifs, cdmfne tràistres, hérétiques et iSêducteurs ennemis de Dieu et de vertu.

Rabelais en roolait à la Sorbonne qai poarsai* yait avec adutrnement la libre peoaée et avait dé* jà provoqué de BOmbrevBes exécutions ; il avait €n <MiKtre ses gviefs personnels contre eette société. Une lettre de Calvin, éorite en lôSS^ nous af^nrend que la fiorbonne avait vm de cOté, pour l'examiner, 1» Miroir de Vâme pécheresse de la reine Marguerite de Valois^Biaffî qu'elle Avait tend pour décidément con^ damoablefi certains livres, parani tesqnds Paniagf^ âgtire M premier rang. Les soibonnistes ponrsuift BabelaiSf prirent acte des paroles de Jamotoe pont le pours^uivre en justice ; hii de son cdté les ât dter. Le procès fut fètenu par la eonr du pariement Les ntagiàtree fisent vœu de ne pas se décrotter, maître Janotut et ses amis âreat vom de ne pas se moucher, nvstnt qu'un arrdt définitif fàt rmdu. C'est pour cela que i\pus voyonB cee messieurs de la Faculté toiQOurb crottés et morveux, ^ear l'arrêt n'est {las. encore irendts. Il le aen^ dîtron, aux prochaines calendes grecques^

«On asBture que Dieu seul peut fairfe des ehoseis in^ :fiilies : la Nature me fait rien d'immortel ; elle nwt un à tout ce qu'elle a produit : amnia. orta caduntj mais ie»;g6na de justice font mentir l'axiome. Les procès qu'on porte devant eux sont infinis et immortels. »

Voltaire a comme Babelais, cette raillerie fine et piqnaate, qui n'appuie pas et se contente d'ua

EIiAfiTICITÉ D£ «AB&ANTUA. â08

mot jeté en passaBt; il • ces alluBions à peiae în^ diquées, qui briUeot oomme des éelairs et frappent oomme la foudre Mais te faire est différent. Vol* taire est plus conds et craint de dire un mot de trop ; Babelais est plus large et plus abondant. Il prolonge davantage sa raillerie. Voltaire lance un trait et se dérobe. Babelais enveloppe son trait d'une grosse bouffonnerie qm m lui ôte rien de sa foicce, mais qui la dissimule, détourna Tattention et fournit un^ ^cuse mi ximna*

xva

BabeiiaiSi dans ce ohapitre. a d^à oublié que Gargantua est un géant; il, n'a plus que tes proportions ordinaires. Il en est ainsi dans tout l'ouvrage^ Quand iWteur 3e aouvient de la Chronique et lui emprunte des scènes, les personnages grandissent à vue d'ceil. <3e sont atehi des sortes d'àtres interméiUaîres entre Thomme et ranimai, qui ont i'intellir gûQce et les faasaioaM de Tenfant, réiocajniations du ïiolTphème du neuvième chant de VQdtfsaés ou de Tlnéocrite, placées dans d'autsea oirconatancca, et animées de cette Ueftveittwiee malioieime que Rabe* lais prâte à la pli^art de ses . peiisûnaages, ^qba- Uément paiœ .qu*eUe éta^t jto.TbfiL: La scène 4»ù figure Janotas de firagmardo est une transition* Il y a encore idi un reste de géia^t naSf cbed âar-. giuitua. Toiàt i rhenns nous allons retrouver l'HomBWL

Les cloches remises en pkbce^ tes PiarjaienB^ pour namercier Ccairgantna de ne fSfi les avrâr gardéea après les avoir prises, s'offrirent d'entretenir et de nohrrir sa jument tant qu'il lui ptekiftH. . Gargan*

204* OÀBGANTUA. — I. L'ÉDUCATION.

tua accepta avec reconniissance. On envoya la béte dans la forêt de Bière on de Bîàvre — où en effet Diane de Poitiers avait un château, qui passar plus tard entre les mains des Jésuites. — Je croia qu'elle n'y est plus, ajoute Rabelais.

xvm. N

Ponocrates va maintenant entreprendre l'éducation de Gargantua» mais avant de commencer, il veut» comme Montaigne le conseillera plus tard, fiûre trotter le jeune esprit devant lui pour juger de son train ; il veut voir i l'œuvre cette éducation qui en tant d'années — nous allons les oublier maintenant — n'a fait de Gargantua qu'un niais et un ignorant

Yoid comme les choses se passaient du temps de mattre Jobelin.

Gargantua s'évdllait ordinairement entre huit et neuf heures du matin^ jour ou non. — N'oublions pas qu'à l'époque de Rabelais on se levait à quatre ou cinq heures du matin. Huit heures, c'était à peu près comme midi maintenant. Les mots: «jour ou non> dans cette locution, sont toiqemrs ironiques. — Le précepteur lui avait laissé prendre cette habitnde en s'antorisant du psaume: Ym/wn^ est wbi9 anie luoem swi^gere, [D. est ittutile de vous lever avant le jeur] ; négfigeant le ni^qui précède. ^ Gar* gaatoa gambadait et jouait quelque teiq^' sur le lift» puis il s'habillait selon la saison, mais portait le- I^ns sauvent une grande et large robe de grosse frise fourcée de renard; pois il fe peignait <4n

^ Nisi Dùminus ctutodierû eioitcUem^ frustra vigilat qui cuêMMeam. VtmtmcÉt vohiê, etc Psalm, GXXYI-.

GARGANTUA ET SES PREUIBBS INSTITUTS ÏÏBS. 205

peigne des Allemands, les quatre doigts et le pouce». Les précepteurs prétendaient que le temps qu'on passait à se peigner, à se nettoyer, à se la^er, était 'du temps perdue

Il se rendait ensuite à la salle à manger où, pour abattre la rosée et chasser le mauvais air, il mangeait de belles carpes frites, des viandes grillées, du jambon, des volailles en capilotade, et de bonnes soupes de prime.

[Ces soupes sont des tranches de pain couvertes de fromage ou de gras de bœuf persillé, que Ton mangeait après l'office de prime. — Le mot soupe dans Babelais et ses contemporains désigne toujours des tranches de pain, trempées ou non dans du bouillon].

Ponocrates lui dit un jour que ce n'était pas sain de manger aussitôt qu'on était descendu du lit et avant d'avoir fait quelque exercice. — Comment? disait Gargantua, j'ai sauté et gambadé six ou sept fois sur le lit avant de me lever, est-ce que ce n'est pas de l'exercice ? Le pape Alexandre V faisait ainsi chaque jour par le conseil de son médecin juif: il s'en est très bien trouvé et a vécu jusqu'à sa mort , en dépit des envieux. Mes premiers maîtres prétendaient qu'un bon déjeuner ouvre la mémoire et ils me donnaient l'exemple en buvant les premiers. Je me trouve fort bien de ce régime et je n'en dîne que mieux. Maître Thubal, qui fut premier de sa licence à Paris, me disait toujours : Ce n'est pas tout de courir vite, il faut partir de bonne heure ; la santé ne vient pas de boire en quantité comme des canes, mais de commencer à boire de bon matin.

206 OÀttdANTUA* ^ I. L'fiD17CATI0N.

Après avoir bien déjeuné, Tenfant géant se ren^ dait à l'église accompagné â*nn gros bréviaire qu'on loi portait dans un grand panier. Ce bréviaire^ graisse, fermoir, parchemin et tout, pesait à peu près onze quintaux et six livrée. Là, it entendait vingt et six ou trente messes ; son diseur d'Heures survenait, empaletoqué comme une huppe et très bien parfumé du sirop Hqui<fe de la vigne. Grargaur tua marmottait avec lui toutes les litanies et les épluchait si curieusement qu'il n'en tombait un seul grain en terre. Au sortir de l'église, on lui amenait sur une charrette à bœufs un tas de patenôtres de St- Claude, aussi grosses que le moule d'un bonnet chacune, c'est-à-dire aussi grosses que la tête — et il se promenait avec ces chapelets par les cloîtres, galeries ou jardins, et disait à lui seul plus de prières que seize ermites n'en auraient pu dire. [Saint- Claude, ville du tfura, était et est encore célèbre pour ses chapelets. ]

Au retour, on se mettait à Tétude, on étudiait une méchante demi-heure ; les yeux étaient fixés sur le livre, mais l'esprit était à la cuisine, comme dit Térence.

On se remettait à table, et comme Gargantua était naturellement flegmatique, il coinmen^it son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, d'andouilles et d'autres avant-coureurs du vin.

Cependant quatre de ses gens Ini jettoient en la bonehe l'un après Pantre contmnement de la mcnitarde à pleines pelletées.

Ce détail se trouve également dans la Chronique

gargantuine.

GABGAHTUl BT SES PBEMIEB8 INSTITUTEUBS. 207

En général quapd une plaîaanterie vient noua rappeler — souvent hors de propos — que nous sommea en présence d'un géisit, c'est la Chroniqtte qui Ta fournie.

Puis il buvait un hocrifique trait de via blanc. Après il mangeait^ diverses viandea à son appétit^ selon la saison, et ne cessait de manger que lorsqu'il lai était impossible d'avaler davantage. Quant à boire, il n'y avait m. fin ni règle. B disait qu'il fallait cesser de boire quand le vin pénétrait dans le liège des paAtwufles et le &isait enfler d'un demi pied.

Après le d^enner, on marmottait un boitfr de prière pour remercier I>iieu du repas ; Gargantua se lavait les mains de vin ârais^ se curait les dents avec un pied de p(Hrc et devisait joyeusement avec ses gens.

On étendait ensuite un tapis vert sur la table ^ on apportait des d^, des castes, des damiers, et Ton jQusit à toutes sortes de jeux. RaJbelais n'en énumère pas moins, de 214. Il est évident qu'il a voulu faire la liste complète de tous crax qu'on connaissait de sou temps. Le même jeu se trouve quelquefois désigné sous des noms difféoreats.

Puis après avoir bien sassé, passé et beluté le temps, il fallait bien boire encore, puis banqueter^ puis s'étendre sur un banc ou dans som lit et dor^ mir là deux ou trois heures «sans mal penser ni mal faire.» Quand Gargantua était réveillé, on apr portait du vin frais et l'on buvait de plus belle. Ponocrates lui représentait bien que c'était mal de boire ainsi, aussitôt après avoir dormi, Gargantua répondait que le sommeil était pour lui ce que la. Vie des

208 OAEGANTITÀ. — • .1. L'ÉDUCATION.

Pères était pour les moines. Puisqu'apfès avoir entendu cette lecture, les moines avaient le droit de boire, il devait bien avoir le même droit après avoir dormi.

On se mettait ensuite à. étudier un peu ; puis les patenôtres reparaissaient; pour mieux les expédier, Gargantua faisait comme les membres du parlement qui disaient leurs prières en se rendant au palais sur leurs mules ; il montait aussi sur une vieille mule qui «vait servi neuf rois, et, marmottant de la bouche et dodelinant de la tête, il allait voir prendre des lapins aux âlets.

Au retour il allait savoir à la cuisine ce qu*on avait mis à la broche pour le souper.

Puis il soupait consciencieusement, et pour ce repas on invitait quelques amateurs du voisinage à venir déguster les vins vieux ou nouveaux. Après souper, on ne Usait pas les Evangiles comme chez les moines; ceux qu'on apportait étaient de beaux évangiles de bois, c'est-à-dire des damiers, des échiquiers, des cartes ; on jouait quelques parties, ou bien on allait courir les aventures, faire de petits soupers en joyeuse compagnie ; on rentrait tard, on se couchait et Ton dormait sans débrider jusqu'à huit heures du matin.

Ainsi une heure, une heure et demie tout au plus par jour, était accordée à Tétude, — à une étude distraite, et le reste de la journée était consacré à des 4unusements ou à des actes abmtissants .

On peut résumer cette éducation d'un mot, dit Sainte-Beuve :

Le jeune Gargantua se conduit déjà comme le plus cancre et le plus gloutoa des moines de ce temps là... En lisant ces

OABGAJKTUA ET FONOCHATES. 209

descriptions comme on sent bien le dégoût que Rabelais dut éprouver de cette* ignoble vie quand il était cordelîerl (Cause' ries du lundis III.)

Au reste, ce tableau de Téducation d'un- jeune gentilhomme, d'un jeune prince, abandonné à un gouverneur paresseux ou vicieux, n'est pas une fantaisie de Tauteur ; il a été pris sur nature, et les Mémoires que noua ont laissés quelques personnages sur leur vie nous montrent que Rabelais s'est borné à forcer un peu les traits. Ces mœurs ont disparu en France depuis la grande révolution; elles se sont maintenues beaucoup plus tard en Russie, si nous en croyons les comiques et les romanciers russes. Lisez entre autres leHe;i;opocj[bdeFon-yisin6, ou même quelques pages de la FUle du Capitaine^ de Pouchkine»

Ponocrates va prendre le contrepied de ce qu'ont fait ses prédécesseurs.

On laissait languir Gargantua dans la paresse, et il ne s'amusait guère ; on va l'occuper, et il ne s'ennuiera plus.

On le faisait peu étudier, et l'étude était pour lui une pénible corvée; on va le faire étudier beaucoup, et l'étude sera pour lui un plaisir.

On ne développait ni son. corps, ni son âme ; il serait devenu maladif et stupide. On va développer son corps par l'exercice, son âme par la réflexion, il va devenir sain et robuste, de corps comme d'intelligence. On développait chez lui les instincts de l'animal, et Ton en faisait une brute, Ponocrates va développer en lui les facultés supérieures : il en fera un homme.

210 GAEGANTUA. — I, L'ÉDUCATION.

Le peu qu^l étudiait, il le cherchait dans les H* vres, Ponocrates va lui ouvrir le livre de la nature, le mettre en rapport direct avec les choses, lui faire inventer la science au lieu de la lui donner toute faite, une science vraie, et non une science fausse et toute en paroles.

Tout le système de Ponocrates ou de Babelais, en fait d'éducation peut se résumer en trois principes :

1. Développer à la fois le physique et le moral de Penfant, en mêlant, à dose convenable, les exerdces physiques, qui fortifient et développent le corps — et les exercices intellectuels, qui nourriss^t et développent l'esprit ;

2. Mettre Télève en rapport avec les objets, lui montrer directement les produits de la nature et de Fart, les lui faire étudier en eux-mêmes, ne se servir du livre que pour vérifier si ce qu'il dit est exact, pour suppléer, par ses observations, à ce qu'on n*a pu observer soi-même. Le livre, dans tie cas, au lieu d'être l'agent principal de l'enseignement, n'en est que l'auxiliaire ;

3. Bendre l'étude agréable et transformer en jouissance de chaque instant ce qui, mal présenté, peut devenir un objet de répugnance et d'ennui«

Toute la pédagogie est là. Montaigne, Locke, J.-J. Rousseau, Pestalozzi, Fourier, Frœbel, M"' Oarpantier-Pape, tous les pédagogues enfin dignes d'être cités, sont venus s'abreuver à ce large fleuve. La plupart se sont bornés à en dériver im petit filet d'eau, qui cependant a suffi à leur faire une popularité. Rabelais contient tous leurs systèmes, d'autres encore peut-être; ils n'ont été le plus souvent que ses vulgarisateurs. Ils n'en ont pas moins inventé

OABaÀNTVÀ ET PONOCRATES. 211

leurs méthodes : la plupart n'ayaieut pas même lu Babelais, mais les idées qui leur sont venues, Rabelais les avait eues avant eux.

Seulement chez Eabeiais, en éducation comme en tout, les projets prennent une forme colossale qui peut tromper au premier abord. Il nous présente des géants, nous croyons avoir affaire à des mannequins ; pas^ du tout, ce sont des hommes. H nous développe des projets, nous croyons avoir aâaire à d^amusantes billevesées ; pas du tout^ ces projets sont aussi pratiques que séduisants ; la preuve c'est qu'après en avoir ri plusieurs siècles, on a fini par les appliquer, et Ton s'en trouve bien.

Ponocrates commence par faire oublier à son élève tout ce qu«' les sophistes précédents lui ont enseigné ; on nous re]>résente cette opération par un fait matériel : un médecin donne à Gargantua une liqueur d'oubli, qui lui enlève tout souvenir des dioBes apprises. Ponocrates l'arradie ensuite à sa compagnie de corrupteurs abrutissants^ et il Tintroduit en la compagnie de gens doctes, qui élèveront son âme et lui feront bientôt trouver toute autre comps^nie insupportable.

Puis il lui enlève msei les longues années qu'il a dû employer à l'étude des inutilités dont on a chargé sa mémoire; ces années, du reste, n'ont jamais été que symboliques et n'ont eu pour but que d'exprimer par un chiffre exagéré, l'extoéme lenteur des progrès de l'âève. Pendant quelques chapitres, Gargantua va redevenir un adolescent et non un homme de 60 ans, et un individu de taille ordinaire et non plus un géant ^ •

^ Gargantua avait étudié sous la direction de Thubal Holo-

212 , GARGANTUA. — I. l'ÉDUCATION.

Gargantua, qui était habitué à tuer péniblement le temps et à ne faire aucun cas de cette richesse , — est «institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdait heure du jour.»

Gargantua s'éveillait à quatre heures du matin environ. Pour la plupart de nos contemporains, ce serait une heure excessivement matinale. Il n'en était pas de même au XYI^ siècle. On avait alors rhabitude — que nos paysans ont conservée — de vivre surtout pendant les heures où le soleil brille et de dormir pendant qu'il est sous Thorizon. On se levait de bonne heure et Ton se couchait de même. Le dtner coïncidait avec le milieu de la journée solaire et se faisait à midi- Peu à peu on s'est habitué à faire durer la soirée, et par suite il a fallu retarder la matinée; le repas du milieu a été reporté successivement à une, deux, trois, quatre, cinq» six, sept heures, et l'après-dînée s'est prolongée alors jusqu'à minuit. Il est certain que si l'on s'est couché après minuit, on ne peut se lever à quatre ni même à six heures, de sorte que ce qui s'appelait autrefois dormir la grasse matinée, c'est-à-dire se lever à sept ou huit heures, est considéré maintenant comme une habitude très matinale. U est probable que si Ponocrates vivait aujourd'hui, il tenterait de réagir contre le système des longues veillées et des grasses matinées, et que tout au moins il insisterait pour que

ferne 55 ans 10 mois 2 semaines. On ne dit pas combien 40 temps avec maître Jobelin Bridé, mais c'est être bien modeste de supposer que cet enseignement a dur6 un peu plus de quatre ans. '

qu'il SST BOK DX SB LfiTEB MAtlN. 21S

les études sérieuses se fissent le matin et non le soir. «Les anciens philosophes, dit Bouhours, croyaient que les heures du jour les plus précieuses ^pour les gens de lettres étaient celles du matinS > Voici d'un autre côté ce que dit au sujet du travail du matin M. Perrot dans un excellent écrit sur Démosthènes^

Démosthènes se mettait-il à l'ouvrage après un frugal repas arrosé d'eau claire, et prolongeait-il ses études jusqu'à une heure avancée de la naît, ou plutôt, s'endormant tout de suite après souper, ne se relevait-il pas vers les trois ou quatre heures du matin pour travailler jusqu'au moment où la ville recommençait à s'agiter et à bruire autour de lui ? Peut-être cette dernière combinaison demande-t-elle au début, tant que l'habitude n'est pas bien prise, un plus pénible effort de volonté ; mais elle eat de beaucoup la meilleure, pour l'esprit et pour le corps tout à la fois. Plusieurs hommes éminents de notre temps, dont la verte e^ laborieuse vieillesse fait notre admiration, lui doivent peu^-être le rare privilège d'avoir conservé, jusque dans leur graind âge, l'entier exercice de leurs hautes facultés. La veille, du matin échauffe bien moins le sang, irrite bien moins les yeux et les nerfs que ceUe du soir. Le soir, on sent peser sur sa tête le poids des tatigues et des tracas du jour ; pour s'appliquer à l'étude, il faut faire en quelque sorte violence à des organes déjà las, à une intelligence distraite et préoccupée. ' Le matin, au contraire, l'homme tout entier sort du sommeil reposé et comme renouvelé. L'eau dont il baigne ses mains et son visage, les fraîcheurs de l'aube auxquelles il entr'ouvre bientôt sa fenêtre, tout concourt à un même effet: c'est alors que la conception est le plus vive^ et le plus ludde, la vue le plus nette. Si nous en croyons Gicéron, qui reproduit là quelque renseignements empruntés à ses sources grecques, Démosthènes aurait été de cet avis. L'orateur, dit-il, s'irritait contre lui-même quand il arrivait par hasard qu'il ne fût point levé au moment où les ouvriers, avant le jour, partaient pour leur travail

» De la mamère de bien penser dans les ouvrages d^esprit, second Dialogue. — > Bévue des Deux-Mondes, juillet 1&72.

214 GAB6ÀNTU1. — I. l'éducation.

Gargantua s'éveillait donc vers quatre heures du matin, et, pendant qu'on le frottait, on lui lisait quelques pages de la divine Ecriture, hautement, clairement, avec prononciation convenable à la matière. Un jeune page, natif de Basché, nommé Agnostes, était chargé de cette fonction. — Cette lecture, d'après ce que nous voyons, était surtout tirée du Nouveau Testament. « Selon le propos et argutnent de cette leçon, dit Rabelais, Gargantua et ses maîtres se mettaient à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, dont la iecture qu'on venait de faire montrait la majesté et la sagesse. Après avoir vaqué à quelques fonctions de toilette — que Rabelais ne sous-entend jamais, observe Sainte-Beuve — le maître et rélève allaient examiner le ciel, et regardaient s'il était tel qu'ils l'avaient noté le jour précédent. C'est là une première leçon de cosmographie, dira plus tard J.-J. Rousseau en développant cette indication; puis on reconnaissait le point du ciel qu'occupait le soleil, on notait dans qud signe du Zodiaque il se trouvait, et quel était l'état de la lœie pour cette journée, c'est-à-dire les heures de son lever et de son coucher et par conséquent la phase dans laquelle elle se trouvait

Cela fait, le jeune garçon était habillé, peigné, coiffé, arrangé, parfumé, mads ce temps n'était pas perdu pour l'étude : on lui répétait les leçons données la veille; lui-même les redisait par cœur, c'està-dire sans l'aide d'un livre; il en tirait des conséquences et les commentait de manière à les faire entrer dans la pratique de la vie.

BlIPLOI DE LA MÂTINÉS. 215

Le grand tort en effet des enseignements tels qu'ils sont le plus souToit donnés et re-* fus, c'est qu'ils n'entrent que dans la mémoire et qu'on ne les tn^ pas; pour k plupart des enfants, l'étude est un domaine, la vie pratique en est un autre : ils se développent parallèlement^ mats ils ne se pénètrent pas, ron n'entre pas sur les terres de l'autre. B n'en était pas aiasi pour Grargantua, pais* ^ue les conversations, commentaires, réflexions sur la leçon de la veille se prolongeaient parfois pendant deux ou trois heures; le plus souvent pourtant elles cessaient, elles avaient donné toute leur substance au moment où la toilette était tout à fait terminée. H ne fiant pas oublier, pour expliquer le temps accordé à cette toilette, que les vêtements du XVI* siècle étaient plus compliqués que les nôtres.

On se mettait ensuite à lire, avec commentaires et interregations, pœdant trois bonnes heures. C'eût été long si la leetnre eût roulé sur le même sqjet ; mais il faut supposer, quoique Rabelais a'en dise rien, que les lectures étaient variées et que, dès que l'atton* tion commençait à se relftcher sv un siqet, on pc^ssait à un autre.

Puis on sortait en eausant de ce qui venait d'être lu et l'on allait, suivant le temps, soit dans un établissenent feormé, soit dans les préSj et là on jouait à la balle, à la paume, à la pile trîgone [où les joueurs, au nombre de trois, se disposent en triangle] -^ et Ton exerçait le corps comme on avait auparavant exercé l'intriligettce.

Tous ces jeux, du reste, se faisaient avec pleine liberté, poursuit l'auteur et cessaient ordinairement dès qu'en se mettait à traospicer ou qu'on se trou-*

216 GARGANTUA. — I, l'ÉDTJCATION.

vait las. Les joueurs étaient alors essuyés, frottés; ils ehangeaient de chemise et allaient en se promenant voir si le dîner était prêt; en attendant ils redisaient en bon style, pour s'habituer à bien parler, quelques parties de la leçon, quelques maximes qu'on en avait tirées ou retenues.

Cependant « Monsieur Tappétit venait, i» le dîner était apporté et Ton se mettait à table. Au eommencement du diner, on lisait quelque histoire agréable des anciennes prouesses, jusqu'à ce qu'on eût bu le premier verre de vin. On poursuivait môme quel^ quefois cette lecture après, mais le plus souvent on se mettait à deviser joyeusement ensemble, d'abord < de la vertu, propriété, efficace et nature » de tout ce qui était servi à table. On faisait l'histoire du pain, du vin, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines et des moyens de les préparer. Par suite de cette coutume, le disciple apprit en peu de temps tout ce qu'avaient dit sur ce sujet Pline, Athénée, Dioscoride, Pollux, Galien, Porphyre,* Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Elien et autres. A l'appui de ces propos, on faisait souvent apporter le livre sur la table pour connaître les paroles des auteurs et les comparer avec l'objet. De cette manière Gargantua retint si bien en sa mémoire les choses dites que « pour loris n'était médecin qui sût moitié autant que lui. > — Le dîner se terminait ordinairement par des confitures de coings.

Les repas étaient toujours longs autrefois, mais on voit qu'avec Ponocrates ce temps n'était pas perdu.

Après le repas, on s*écurait les dents avec des racines aromatiques de lentisque, on se l&vait les mains

SMPiiaz DK l'après-dIné]::. 217

et les jeux dé belle eau frakhe ; on rendait grâce à Dieu par quelque beau cantique à la louange de la magnificence et de la bénignité divines; puis on ai»portait des cartes, non pas pour jouer, mais pour faire toutes sortes de combinaisons qui se rattachent à Tarithm^ique et au calcul. G'efift de cette manière que Gargantua entra en affection de la science numérale, et après (ttner, après souper, il passait le temps à ces combinaisons et solutions de problèmes^ aussi agréablement qu'autrefois il passait le temps à jott^ aux d^ ou aicx cartes. Il devint si fort en théorie et en pratique que TéTéque anglais Toustal, qui a écrit en latin un livre sur l'art de compter, déclarait que, comparativement à Gargantua, il n'y entendait que le haut allemanâ»

Ce n'est pas seulement de l'arithioétique que Garguitua s'occupait en se jouant, il étudiait aussi les^ autres sciences mathématiques :. géométrie, astronomie et musique. La musique était comptée alors parmi les sciences, mais Gargantua étudiait aussi !& musique comme art. On s'amusait à chanter musicalement à 4 ou 5 parties, ou sur un thème « à plaisir de gorge. > Quant aux instrumaoïts, il apprit k jouer du luth, de l'épinette, de la harpe, de la àûte d'allo-, mand, de la flûte i neuf trous, de la viole, de la saqueboutte, qui était une sorte de tr<HnbQQe.. Tout cela ne l'empêchait pas de faire parfois mille, joyeux instrnmœts et figures .géométriques et de pratiquer, les canons astronomiques. ,

Cela durait une heure à peu près, puis on se; .cer mettait à l'étude trois heures ou davantage, si l'on était d'humeur. On répétait la lecture du matin, on poursuivait l'étude du livre commencé, on s'exerçait

218 GÀBaAimrA« -^ i. L*ÉDirciTroK.

à écrire; pois Gargantua sortait atec fécayer Gymnaste, qui M enseignait à monter à dieval. Le jeune homme changeait de yètements et montait snr an coarsier, sur an ronssin. sur an geaet, sar un cheval barbe, sar mi cheval léger ; il donnait cent carrières à son cheval, il le faisait voltiger, il hii fiôsait franchir an fossé, sauter une barrière, tourner brusquement en rond, à droite^ à gauche. Puis il prenait une lance et rompait — non la hince, le pins maladroit charpentier en est capable ^-*- mais a?ec sa lance il rompait une porte, un hsmois, il reawr* sait un arbre, enfilait un anneau, enlevait une selle d'armes, un haubert, un gantelet, tout cela, étant armé de pied en c^i. Nul ne savait mifuz fanfaver et siffler que lui sur un cheval ; il savait sauter d'ua cheval à Tautre sans prendre terre, et monter de chaque côté, la lance au poing, sans étriers, et guider le cheval à son gré, sans bride. D^atres fois il s^exerçait à manosuvrer la hache, et il en jouait si bien qa^l fut bientôt passé maître dans l'art de manier les armes de campagne.

L'auteur emploie pluneurs pages à énumérer les exercices physiques auxquels se livre Gargantua^ et il y met autant d'entrain, que lorsqu'il &it passer devant nos yeux les détails dHm festin. La langne est pour M d'une souplesse merveillease, et il a'y a eu d^uis Rabelais que Y. Hugo pour fûre aoeompHr de tels tours de force à notre idiome quelque peu rebella Nous copions, en traéoieaat parfois, et en simplifiant :

Il ooundt la cer^ le cbevreoil, Powa, etc. IL jooait k la grosse balle et la faisait bondir en Pair autant da pied que dtt poing.

EMPLOI DE L'APBÈg-DtNÉB. 319

n luttait, courait, sautait, non à trois pas un saut, nm à cloche -pied; . . . mais d'an saut tratensait un fossé^ volait sor une haie, monlâ^it six pas contre nno mn*^ raille et rampait en cette façon k, nne fenêtre de la hauteur d'une lance.

D nageâît en profonde eâu, à rendrbît, à TenVers, de cfôté, dé tdut k corps, des pieds seuls, une main en Pàif dans laquelle il tenait' un livre; il travtnsait toute da Seine sans mouiller ie livre, tirant so^ .manteau à Taide de ses dents comme faisait Jules César \ puis d'une main B^êlançàit dans uh bateau, de là 11 se jetait derechef dans Peau, la tête la première, sondait le fond, explorait les rochers, plongeait dans les abtmes et gouffres. Puis il remontait sur le bateau, le faiisait tourner, le gouvernait, le menait vite ou lentement, au û\ de Teau, contre le cou- ' rant, il le retenait en pleine écluse, il le guidait d'une mam, et, de l'autre, il s*escrimait avec un grand a^on, il tendait la voUé^ grimpt^ aux mats par les cordages, courait sur les vergues, ajustait la boussole, etc., etc.

En sortant de l'eau» il gravissait la montagne et la re* 'descendait lentement, il grimpait aux arbres comme un chat, sautait de l'un à l'autre comme un écureuil, abaissait les g^s rameatit coniihe un autre Mîion de Crotona ; avec deux poignards w^vés let deux poinçons éprouvés, ii montait au haut d'une maison comme un rai, descendait ensuite du haut en bas sans jamais se faire de mal. Il jetait le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'épieu, la hallebarâe, îl tirait de l'atc, de l'arquebuse, etc., en haut, en tas, âevaHit, de 'cfOté, en arrière, comme les Parthes.

On lui attachait un cable «n que^pie haute tour, pendant en terre; il y montait des deux mains et en redes^ cendait aussi lestement que vous pourriez courir par un prê bien nivelé. On lui mettait une grosse perche appuyée entre deux arin-es , il la saisissait des deux mains , et il coumit si bien ainsi, sans iàtiétLcr terre, qae rout n'eusiâez pul'attdndre à Ja ooune.

Ces exercices ne sont intéressants que si nous avons affaire à unliomm^ de talille ordinaire, et Bâbdais, dans tout c6 ^ul pr'écède, ïi complètement

220 ôABGANTUi, — I. l'Éducation.

oublié que Gargantua est un géant II s^en souvient tout à eoup et gâte Teffét qu'il veut produire. Si c'est le géant que nous connaissons, il n'y a rien d'étonnant, il n'y a même rien de curieux à lui voir faire l'exercice avec des haltères de huit mille sept cents quintaux, et à défier ceux (^m voudraient tenter de lui enlever une grenade de la înain.

Heureusement le géant ne fait ici qu'une brève apparition, — en musique, on appellerait cela une modulation en éclair, — et nous nous retrouvons en présence d'un adolescent vigoureux, mais fait comme nous tous en spnfune.

Ces exercices terminés, après s'être frotté, nettoyé, après avoir changé de vêtements, on s'en retournait tout doucement à la maison, mais en passant par les prés et les bois , et là on examinait les arbres et les plantes , sur pied , et au moyen . d'ébhantillons qu'on emportait à pleines mains. Un page nommé Rhizotome [ou Coupe-racines] avait pour charge de porter les outils nécessaires à cette récolte et la récolte elle-même. Au retour, on consultait les auteurs qui ont parlé des plantes et Ton comparait ces échantillons avec leurs descriptions. Cette étude et des réflexions sur ce qu'on avait vu et observé dans la journée conduisaient jusqu^au souper.

Le dîner (notre déjeuner) avait été sobre, n'ayant pour but que de calmer les abois de l'estomac, mais le souper était copieux et abondant. «C'est là la vraie diète, ajoute Rabelais en sa qualité de médecin, et ceux qui en conseillent une autre sont dans leur tort. »

La leçon du dloer était continuée pendant le souper, puis on causait de choses utiles et d'érudition.

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