‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 48 sur 110 · EMPLOI DES JOUBS D£ PLUIE · texte numérisé non relu

EMPLOI DES JOUBS D£ PLUIE

Les grâces dites, on allait chanter, faire de la musique, ou bien, avec des cartes, des gobelets, exécuter des tours d'adresse et de combinaison. Ces récréations utiles se prolongeaient quelquefois jusqu'à l'heure de dormir ; quelquefois aussi, on allait faire visite à des gens instruits, à des voyageurs qui avaient parcouru des pays étrangers et qui aimaient à raconter leurs voyages. Puis on se rendait dans un lieu d'oîi Ton voyait le ciel à découvert, et là on iiotait les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres, les comètes et les autres phénomènes astronomiques qui pouvaient se rencontrer. On repassait ensuite, à la manière des Pythagoriciens, ce qu'on avait vu, lu, appris, fait et entendu dans la journée.

Enfin le maître et l'élève priaient «Dieu le créateur en l'adorant et le glorifiant de sa bonté immense ; et lui rendant grâce de tout le passé, se recommandaient à sa divine clémence pour tout l'avenir. i>

xxm.

Tel était remploi de la journée lorsqu'il faisait beau. Les études restaient les mêmes les jours de pluie, mais les exercices physiques variaient.

S'il advenait que lair fut pluvieux et intempéré, tout le temps jusqu'au dîner [déjeuner] était employé comme de coutume, excepté qu'on faisait allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'air. Mais les exercices habituels en plein air de Taprèsdînée étaient remplacés par d'autres analogues. On s'amusait à botteler du foin, à fendre et à scier du bois, à battre les gerbes dans la grange.

Itemarquez qu'il s'agit d'un fils de roi. On s'est

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beaucoup récrié au XYIU'' siècle parce que Bousseau Youlait que son Emile apprit à menuiser. Rabelais va plua loin et moins loin aussi : les exercices qu'il propose sont plus vulgaires, mais ils ne demandent pas un long ^apprentissage. Au reste, Babelals tient essentiellement au caractère utilitaire de tout ce qu'il propose. Parmi les exercices physiques indiqués, il n'en est pas un qui soit oiseux; jamais son élève ne fait de mouvement pour le simple plaisir d'en faire: la promenade sert à recueillir des plantes ; tous les exercices indiqués réclament l'emploi de Tintelligence aussi bien que celui des forces corporelles et présentant une utilité pratique. Rabelais sait ce que vaut le temps, il ne le gaspille jamais.

Son élève étudie aussi les beaux arts, la peinture, la sculpture ; puis il va voir comment on exerce les métiers, comment on étire les métaux, comment on fond Tartillerie ; il visite les ateliers des lapidaires, orfèvres, tailleurs de pierreries ; — des alchimistes et monnayeurs ; — des tisseurs, des volontiers, des horlogers, des ouvriel^ en glaces, des teinturiers, récompensant généreusement les ouvriers qui lui fournissent des explications sur leur industrie.

Quelquefois Ponocrates et son disciple allaient écouter les legons publiques des professeurs, les plaidoyers des avocats, les sermons des prédicateurs ; — ils entraient dans les salles d'escrime, et Gargantua faisait quelques passes en chemin ; — ils allaient voir les boutiques des droguistes, marchands d'herbes, apothicaires, et examinaient les fruits, raisins, feuilles, gommes et semences apportés de l'étranger ; — ils ne dédaignaient pas même les bateleurs, faiseurs de tours, etc.

LE PLAN P£ PONOCBâTES. 223

Ces jours-là, comme on avait déposé moîns d'aetivité physiqiie^ on mangeait plus sobremeirt au souper, et des viandes de plus &cile digestion.

C'est ainsi que se passaient les journées de Gargantua. Ce régime sesibla un peu difficile au commeneement^ nous dit Tautenr ; par la suite, il devint tant doux, léger et délectable que « mieux ressemblait un passe-temps de roy que Testude d'un escolier. »

Toutefois PoDoerates, pouf reposer son âève de tette véhémente tension d'esprit, choisissait, lune fois par mois, une journée belle et sereine ; on sortait dès le matin de la ville, et Ton se rendait à Gentilly, à Boulogne, à Montrouge, à Charenton, à Vanvres ou à St-Cloud, et là on passait la journée à s'amuser, « raillans, gaudissans, beuvans d'autant, jouans, chantans, dansans, se roulans dans quelque pré, dénidians des passereaux, prenans des cailles^ pesehans aux grenouilles ou aux écrevisses. »

Mais enooire que cette journée fût passée sans livres et lectures, elle n'était point passée sans profit On se récitait par cœur quelques passages latins et grecs de Virgile et d'Hésiode, ou les vers plus modernes de Politien sur l'agriculture; on faisait des épigrammes latines qu'on mettait en français sous fonne de rondeaux et de ballades ; on faisait de petites expériences de physique, etc., etc.

Le programme des études de Gargantua parait fort chargé au premier abord, il Test moins qu'U n'en a l'air. Bemarquez qu'il n'y a par jour que huit heures d'études régulières. H n'est pas d'établissement

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ni de pays qui n'en impose davantage. Dans les lycées de France, huit heures sont consacrées aux leçons et aux préparations; dans les gymnases allemands et russes, il y a dnq leçons consécutives, et c^est bien le moins de supposer troi& heures de travail pour s'assimiler ces cinq leçons. Mais Babelais trouve en outre le moyen de consacrer cinq heures au moins aux exercices physiques, tout en laissant quatre heures pour les repas et les récréations utiles. L'avantage de ce programme, c'est qu'il n'y a pas un moment de perdu, c'est que les dix-sept heures de vie journalière sont complètement mises à profit pour l'étude, pour les exercices physiques, pour les amusements, et qu il n'y a pas de place pour l'oisivetéi^uand l'esprit est moins actif pour le travail intellectuel, c'est le corps qu'on exerce ; quand le corps en a assez, on revient à l'esprit ; les repas servent d'entr'actes entre les divers exercices, et» quand on est fatigué des uns et des autres, on dort. Toute cette vie est arrangée et distribuée de la façon la plus rationneUe.

Mais pour que le temps puisse être utilisé de cette façon, il faut que l'étude soit agréable. Avec le système de Ponocrates, elle ne peut pas ne pas l'être. Si dans les cas ordinaires, l'étude est pénible, c'est la faute de la méthode ou la faute du maître, — de la méthode qui ferme les yeux pour ne pas voir les aptitudes et les tendances de l'enfance, du maître qui ne sait pas y adapter son enseignement^ par manque de flexibilité d'esprit, ou le plus souvent parce qu'il n'est pas assez pénétiré de la science qu'il enseigne.

En réduisant l'étude à huit heures par jour, Rabelais croyait probablement faire une notable cou'-

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