‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 57 sur 110 · GARGANTUA. — II. LA GUEBBE · texte numérisé non relu

GARGANTUA. — II. LA GUEBBE

quelles il était complètement étranger, avaient des prédécesseurs dans les conseillers de Picrochole.

Vous partagerez votre année en deux, continue le conseiller. Une partie se jettera sur Grandgousier et ses gens. 11 sera battu au premier abord. Vous trouverez chez lui de l'argent à tas, car le vilain a de l'argent comptant. Nous l'appelons vilain parce qu'un noble prince n'a jamais un sou. Thésanriser est fait de vilain.

Tous les commentateurs voient ici une allusion à François P', dont les prodigalités et le désordre financier sont passés en proverbe. Les courtisans taxaient au contraire Louis XII d'avarice, parce qu'il était ménager des deniers de l'état.

L'autre armée, continuent les conseillers, tirera du côté de PAunis, de la Saintonge, de l'Angoumois et de la Gascogne, sans oublier le Périgord, le Médoc et les Landes, et prendra sans résistance les villes, châteaux et forteresses. Vous prendrez tous les navires qui sont à Bayonne, à St-Jean de Luz et à Fontarabie ; vous côtoyerez la Galice et l'Espagne et pillerez tous les lieux maritimes jusqu'à Lisbonne, où vous trouverez renfort de tout ce qui est nécessaire à nn conquérant. Par la corbleu, l'Espagne se rendra, il n'y a là que des malotrus. Vous passerez par le détroit de Gibraltar et là vous érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d'Hercule, à perpétuelle mémoire de votre nom. Ce détroit prendra le nom de «mer Picrocholine». La mer Picrocholine passée, voici Barberousse qui se rend votre esclave.

Picrochole qui voit déjà tous ses rêves réalisés, exprime une idée bienveillante pour le disciple de Mahomet.

Je le prendrai à mercy, dit-il. — Sans doute, dirent les conseillers pourvu qu'il se fasse baptiser. —

Vous prendrez par force les royaumes de Tunis, d'Hippone, d'Alger, de Bone, de Cyrène et hardiment toute la

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Barbarie. En passant , vous retiendrez en votre main Majorque, Minorqne, la Sardaigne, ]a Corse et les autres îles de la mer Ligurienne et Baléare. En suivant la côte à votre gauche, vous prendrez la Gaule narbonnaise, la Provence, le- pays des Allobroges [Nice], puis Gênes, Florence, Lucques, et vous direz bonjour à Rome. Le pauvre monsieur du pape meurt déjà de peur.

Voilà le verbe au présent ; nos personnages sont à Rome.

Par ma foi, dit Picrochole, je ne baiserai pas sa pantoufle.

— L'Italie prise, voilà Naples, la Ca labre, laPouilleet la Sicile à sac, et Malte avec Je vaudrais bien que les plaisants chevaliers Rhodiens vous résistassent!

On sait qu'après s'être appelés «chevaliers de St- Jean de Jérusalem, chevaliers hospitaliers > , les chevaliers rhodiens avaient été forcés de se retirer à Malte ; ils y restèrent jusqu'à Texpédition du général Bonaparte en Egypte ; à cette époque il se réfugièrent en Russie, à St-Pétersbourg, où leur église existe encore.

— J'irais volontiers à. Lorelte en pèlerinage, dit Picrochole. — Non ! non , dirent les conseillers , ce sera au retour.

Picrochole approuve et les conseillers continuent:

— De là nous prendrons Candie, Chypre et Rhodes, et les îles Oyclades; puis nous tomberons sur la Morée. Nous la tenons, Saint Treignan ! Dieu garde Jérusalem ! car le soudan est hors d'état de résister à votre puissance. — Je ferai donc rebâtir le temple de Salomon? dit Picrochole. — Non pas encore; attendes: un peu. Ne soyez pas si prompt dans vos entreprises.

Cette observation des projétistes ne vient-elle pas bien à propos ?

248 aABOAlITUA. — IL LA OUBBBB.

— Sayez-Tôns ce que disait OctaTîan Angoste, repfft un des conseillers : FesHna lente , hftte^toi lentement II voas faut d'abord avoir l'Ane minemre, la Carie, la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie, la Bitbsmie , et antres lienx et provinces jnsqn'à l'Enpbrate.

— Verrons- nons Babylone et le mont Sinal? — Il n'est pas besoin à cette hemre, dirent-ila N'est-ce pas assez tracassé d'avoir traversé la mer Hyrcanienne [Caspienne] chevauché les denz Arménies et les trois Arabies? — Par ma foi, dit-il, nons sommes fons! — Ponrqnoi, dirent-ils.

— Que boirons-nous dans ces déserts ? Car Julien Auguste et toute son armée y moururent de soif, à ce que l'on dit — Nous avons d^à donné ordre à tout, direntils. Dans la mer de Syrie, vous avez neuf mille quatorze grands navires, chargés des meOleurs vins du monde; Us aborderont à Jaffa. Là nous avons trouvé . . .

Remarquez ces verbes au passé

deux cents vingt mille chameaux et seize cents âéphants que vous avez pris à la chasse aux environs de Sigeilmes,

Quelle est cette ville ? on l'ignore.

lorsque vous entrâtes en Lybie; vous avez aussi pris toute la caravane de la Mecque. Ne vous ont-ils pas fourni du vin à suffisance ? — Oui , dit Picrochole , mais nous ne bûmes pas frais.

Ce passé défini nous recule encore plus loin dans le passé.

— Par la vertu non pas d'un petit poisson ! dirent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant à l'empire de l'univers ne peut pas avoir toujours ses aises. Dieu soit loué que vous soyez arrivés sains et saufs, vous et vos gens, jusqu'au fleuve du Tigre !

Picrochole sourit, mais il poursuit, l'oeil allumé par tant de merveilles qui se déroulent sous ses yeux.

Mais, dit-il, que font pendant ce temps la partie de

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nos soldats qui ont desconfit ce vil&in bnyear de Grandgoosier? — Ils ne chomment' pas, direot-ils, nous les rencontrerons tantôt. Ils Tons ont pris la Bretagne, la Normandie, les Flandres, le Ilaynant, le Brabant, l'Artois, la Hollande, la Zélande; ils ont passé le Rhin sur le ventre des Snisses et lansquenets, pendant qa'nne partie d'entre eux sont allés dompter le Luxembourg, la Lorraine, la Champagne, la Savoie jusques à Lyon, où ils ont trouvé vos garnisons revenant des conquêtes navales de la mer Méditerranée.

Ces conquêtes ne se disposent pas dans un ordre parfait sur la carte, mais il ne faut pas y regarder de trop près.

\ros armées, continuent les conseillers, se sont rassemblées en Bohême après avoir mis à. sac la Sonabe, le Wurttemberg, la Bavière, TAutriche, la Moravie et laSUésie. D'autres troupes se sont fièrement lancées sur Lttbeok, la Xorvége, la Suède, Rugen [ou Riga?], la Dacie [ou plutôt la Danie ou Danemark], la Gothie, le Groenland, les Estrelins [ou Esthoniens?] jusqu'à la mer Glaciale. Cette expédition terminée, ils conquirent les lies Orcades, subjuguèrent l'Ecosse, l'Angleterre et l'Irlande. De là navigant par la mer sabuleuse [semée de bancs de sable] et par l'océan Sarmatique [ou Baltique], ils ont vaincu et dompté la Prusse, la Pologne, la Lithuanie, la Russie» la Yalachie, la Transylvanie, la Hongrie, la Bulgarie, la Turquie, les voilà à Constantinople. — Allons les rejoindre au plus tôt, dit Pîcrochole, car je veux être aussi empereur de Trébiz(mde. Ne tuerons-nous pas tous ces chiens.de Turcs et de Mahomet ans? — Cela va sans dore» Et vous donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront honorablement servi. — La raison le veut, dit-il ; c'est justice. Je vous donne la Caramanie, la Syrie et toute la Palestine. — Ah , Sire , c'est bien aimable à vous, direat-ils, grand merci! Dieu vous fasse toujours prospérer!

* Chommer, n'av©ir rien à ftiii^ quand on voudrait travailler; ne pas confondre avec chômer, fêter.

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