GABOAKTUÀ. ^ II. LA 6U£BK
Un vieax gentilhomme nommé Echéphron [ou rhomme de sens] écoutait tous ces beaux projets. C'était un militaire éprouvé par divers hasards, un vrai routier de guerre :
J'ai grand peur, leur dit-il, que toute cette entreprise ne soit semblable èi la farce du pot au lait d'où un cordonnier espérait tirer toute une fortune et qui, en se renversant, le laissa sans dîner *. Que prétendez- vous par ces belles conquêtes? quelle sera la fin de tant de travaux et traverses ? — Ce sera, dit Picrochole, que nous retournés, reposerons à nos aises. — Et si par hasard, vous n*en revenez jamais ? Le voyage est long et périlleux. Ne seraitce pas mieux de nous reposer dès maintenant? — Oh, dit le comte Spadassin, par Dieu, voici un bon rêveur ! allons nous cacher au coin de la cheminée, et là passons notre temps avec les dames à enfiler des perles ou à filer comme Sardanapalus I Qui ne s'aventure n'a ni cheval ni mule, a dit Salomon. — Qui trop s'aventure, perd cheval et mule, répondit Malcon.
Les commentateurs ont cherché ce proverbe dans Salomon et né Pont pas trouvé ; quant à Malcon, c'est pour eux un personnage inconnu. L'un y voit un nom en l'air, forgé par Rabelais ; un autre y veut trouver le roi Malcolm d'Ecosse, qui figure dans Macbeth, ou St-Malc, dont La Fontaine a chanté les vertus en vers médiocres. Salomon et Malcon, Marcou, Marconi — le nom varie avec les manuscrits — sont les interlocuteurs d'un dialogue en proverbes, très célèbre au moyen âge. Ce dialogue apporté
^ Cette fable du Pot au lait renversé est antérieure à celle que La Fontaine a rendue célèbre. Celle-ci est prise de la XIl« nouvelle des Bécréatiom et joyeux Devis^ de Bonaventure Despériers,
PIGBOCHOLE BT PT&BHU8. 251
de rOrieat, fut mis en latin sous lé nom de Cm" iradictio Salomonis^ et traduit en français au XII* siècle. Le Grand d^Aussy a cité une des versions, attribuée à un comte de Bretagne. Méon en a publié une autre dans son Nouveau Bectml de faUiaux\ mais il en avait été fait plusieurs éditions au XVP siècle. Salomon prononce un proverbe sérieux, Marconi lui répond par un autre proverbe généralement plaisant en opposition avec le premier. Le comique résulte de Topposition des idées du roi beau, riche et puissant et de celles du vilain, grossier, laid et narquois.
Qui sages hom sera Jà trop ne parlera, Ce dit Salomon.
Qui jà mot ne dira Grand noise ne fera, Marcol 11 répont.
Il y a de ces réponses qui sont piquantes. Nous traduisons :
Fou, qui porte avec lui tout ce qu'il a, dit Salomon.- Qui ne porte rieo, est sûr de ne rien perdre, répond Marcol.
En hiver portez une pelisse, n'en mettez point en été, dit Salomon. — Si vous avez un mauvais voisin, hiver comme été, portez un b&ton, répond Marcol.
Je n'aime ni le chien qui aboie, ni la femme qui pleure, dit Salomon. — Je n'aime ni les mauvais parents , ni l'eau dans mon vin, répond Marco).
Picrochole, nous Pavons déjà va, n'était pas fort ami de la discussion et n'y brillait pas. — Baste,
* 1823 in 8*>. - Voir aussi Le Livre des Proverbes , par Leroux de Lincy, 2 vol. 1859, 2» édition.
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dlMl, sans relever le dit de Malcon — passons outre. Je ne crains que ces diables de légions de Grandgousier. Pendant que nous sommes en Mésopotamie, s'ils nous prenaient en queue, quel re* mède ? — Un très bon, dit le capitaine. Une belle petite commission que vous enverrez aux Moscovites , vous mettra en camp en un moment quatre cent cinquante mille combattants d'élite. Si vous me faisiez votre lieutenant, je tuerais un peigne pour un mercier, je veux dire un mercier pour un peigne ; je mords, je rue, je frappe, j'attrape, je tue, je renie. — Sus, sus ! dit Picrochole, qu'on prépare tout en hâte et qui m'aime me suive 1
Cette belle scène de comédie: a été dignement appréciée par tous ceux qui ont parlé de Rabelais.
Dans sa fable de la Laitière et le Pot au lait^
La Fontaine rappelle Picrochole, qu'il rapproche de
Pyrrhus.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tons, Autant les sages que les fous.
Ste-Beuve fait remarquer que La Fontaine a imité de Babelais l'emploi du passé défini pour parler d'un rêve qu'on voit déjà accompli : Nous ne busmes point frais, dit Picrochole. La Laitière dira de même en parlant de son cochon :
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable.
La Fontaine, continue Ste-Beuve, a emprunté à Babelais plus d'un sujet de fable et plus d^une expression pittoresque. Bodilardus , Baminagrobis, Grippeminaud sont des personnages de Babelais.
Voici le passage de Plutarque auquel La^^ Fon^
PICROCHOLE ET PYRKHUS. 253
talne fait allusion. Nous citons la traduction d'Amyot iVie de Pyrrhus, VII, éd. de 1642).
Cînéas voyant qae Pyrrhas estoit fort affectionné à cette guerre d^Italie, le troayant on jour de loisir le mît en tel propos : L'on dit. Sire, que les Romains sont fort bons hommes de gaerre, et qu'ils commandent à plusieurs vaillantes et belliqueuses nations. Si doncqnes les dieux nous font la grâce d'en venir au dessus, à quoi nous servira cette victoire ? — Pyrrhus lui respondit: Tu me demandes une chose qui est de soi-mesme évidente : car quand nous aurons dompté les Romains, il n'y aura plus en tout le pays cité grecque ni barbare qui nous puissent résister, ains conquerrons incontinent sans difficulté tout le reste de l'Italie , la grandeur et bonté, richesse et puissance de laquelle personne ne doit mieux savoir ni connaître que toi-mesme. — Ginéas faisant un peu de pause, lui répliqua : Et quand nous aurons pris lltàlie, que ferons-nous puis après? — Pyrrhus ne s'apercevant pas encore ofl il vouloit en venir, dit : La Sicile, comme tu sais, est tout joignant, qui nous tend les mains, par manière de dire, et est une île riche, puissante et abondante de peuple, laquelle nous sera très-facile à prendre, pource que toutes les villes y sont en dissention les unes contre les autres, n'ayans point de chef qui leur commande depuis qu'Agathoeles est décédé, et n'y a que des orateurs qui preschent le peuple, lesquels seront fort faciles à gaigner. - Il y a grande apparence en ce que tu dis, respondit Ginéas ; mais quand nous aurons gaigné la Sicile , sera-ce la fin de notre guerre ? -Dieu nous fasse la grâce, respondit Pyrrhus, que nous puissions atteindre à ceste victoire, et venir à bout de ceste entreprise : pource que ce nous sera une entrée pour parvenir à bien plus grandes choses. Gar qui se tiendroît de passer puis après en Afrique et à Garthage, qui seront conseqbemment de si belle, prise, veu que Agathocles s'en estant secrètement fui de Syracuse, et ayant traversé la mer avec bien peu de vaisseaux fut bien près de la prendre. Et quand nous aurons conquis et gaigné tout cela, il est bien certain qu'il n'y aura plus pas un des ennemis qui nous faschent et qui nous harceUent maintenant, qui ose lever la teste contre nous. - Non certes, respondit Ginéas : car il est tout manifeste, qu'avec si grosse
254 GAS0iniiA. — H. LA gubkrb.
ppigaanfc, nous pourrons fiuîlemeiit recoBvicr le rojanne de la Macédoine, et coniBacder sans contradictîoii à tonte la Grèce ; mais quand nous aurons tout en notre iMiissanoe, que ferons nons à la fin ? —Pyrrhus adonc se prenant à rire. Xoos nous reposerons, dit-il, à nostre aise, mon ami, et ne ferons pins antre chose que faire festins tons les jours, et noos entretenir de plaisans devis les uns avec les antres, le pins joyensement et en la meiUenre chère qui nons sera possible. Chiéas adonc l'ayant amené à ce point, M dit : £t qni nons empesche. Sire, de nons reposer dès maintenant, et de faire bonne chère ensemble, pnis qne noos avons tout présentement sans pins noos travaîl'er, ce qne nons voulons aller cercher avec tant d'effusion de sang hnmain et tant de dangers? Encore ne savons-nous si nons parviendrons jamais, après qne nous aurons souffert, et fait souffrir à d'autres des maux et travaux infinis. Ces dernières paroles de Cinéas offensèrent plnstost Pyrrhus, qu'elles ne lui firent changer de volonté, car il entendoit bien quel heur et quelle félicité il abandonnoît, mais il ne pouvoit oster de son entendement l'espérance de ce qu'il desiroit
Le dessin de la scène est là tout entier, les détails, la conclusion sont les mêmes ; mais comme la comédie est autrement ample et amusante chez Babelais ! Quelle vie il y a dans les personnages! Nous verrons Babelais imiter quelquefois, mais tapjours avec le même procédé, grossissant, amplifiant, vivifiant
Personne n'ignore que Boileau s'est à son tour emparé de ce passage, et Ta reproduit en vers bien frappés et rigides comme une barre de fer. Son faire, du reste, est l'opposé de celui de Rabelais : où Tun amplifie, Tautre abrège ; Tun drape ses personnages, l'autre ne laisse voir que leurs muscles :
Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage. Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ? etc. (^pUre 1", an Roi).