CHATEAUX EN ESPAGNE
Boileau en écrivaut ces vers songeait à Louis XIV, toujours disposé à « s^en aller en guerre. » Rabelais s'adressait à François I" sept ans après la bataille de Pavie et lorsqu'on pouvait supposer que le roi n'était pas encore guéri de cette soif d'expéditions étrangères qui avaient été aussi stériles que glorieuses pour lui et ses prédécesseurs.
L'idée de mettre en tcène un personnage qui fait de grands projets et qu'un vulgaire accident renverse vient si naturellement à lesprit qu'elle se trouve dans toutes les langues.
La Fontaine a pris le sujet de sa jolie fable dans Bonaventure Despériers. La farce dont parle Rabelais prouve que cette raillerie des châteaux en Espagne remonte à une époque antérieure dans notre littérature. Elle fait aussi le fond de deux des plus jolies scènes de Lope de Rueda, le fondateur du théâtre espagnol, mort vers 15 GO. Dans une saynète intitulée les Olives, le mari et la femme se disputent et finissent par se battre pour savoir à quel prix il faudra vendre des olives — 'que le mari se propose de planter le lendemain. L'autre scène est plus plaisantf. Une bohémienne vient de voler une bourse. Survient un agent de police, qui, la surprenant en flagrant délit, va la mener en prison. — < Laissez-moi partir, nous partagerons. » L'agent finit par consentir ; mais on entend du bruit. — Enterrons la bourse, dit la bohémienne, nous reviendrons la chercher plus tard afin de partager. — Mais vous la déterrerez en mon absence? — Restez auprès, et ne la perdez pas de vue. Seulement, ne me volez pas. — Pour qui me prenez- vous ? — La bourse est enterrée ; mais la bohémienne a peur d'être reconnue ; l'alguazil lui prête
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8on manteau pour fuir plus sûrement, il lui donne même un peu d^argent, dont elle a absolument besoin.
. Quand il la voit partie et hors de danger, il se met à réfléchir. Elle est bien naïve, pense-t41, si elle croit que je l'attendrai pour déterrer la bourse. La somme en vaut la peine. Je vais être riche pour la vie. Voyons, quedois-je faire de cet argent? Et le voilà qui se met à entasser les projets. Cionme sa famille est pauvre et voudrait partager avec lui^il commencera par reconduire ; puis il achètera un palais, il aura des serviteurs, et quand quelqu'un le saluera dans la rue, il y regardera i deux fois pour savoir sll doit lui rendre son salut II veut contempler sa fortune, et, après s'être bien assuré que personne ne le voit et que la bohémienne ne revient pas, il se met à fouir — Que trouve-t-il ? De vieux chiffons, la bohémienne a escamoté le trésor. {Medera 1550).
Bevenons à Gargantua que nous avons laissé à Paris recevant la lettre par laquelle son père le rappelle ; il part sur le champ et comme, jusqu'à la fin du livre, il va être question de guerre et de bataille, comme nous rentrons dans la parodie du roman chevaleresque, Gargantua va redevenir un géant et enfourcher, pour le moment, la grand jument que les Parisiens avaient envoyée paître dans la forêt de Bièvre. ir, n'oublie ni ses livres ni ses instruments d'étude , mais il les fait venir, avec ses gens, à petites journées, et prend les devants avec Ponocrates, Eudémon, le premier élève
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de Ponocrates, et Pécuyer Gymnaste, qui donnait à Gargantua des leçons de tous les exercices du corps, dans lesquels il était passé maître lui-même.
Chemin faisant, ils apprirent que Picrochole s'était retranché à la Boche-Clermaud et avait envoyé le capitaine Tripet avec sa grosse arfnée, assaillir le bois de Vède. Gargantua s'arrêta chez un gentilhomme de sa connaissance et envoya en avant Gymnaste avec un homme du pays pour explorer la route.
Tant chevauchèrent Gymnaste et son compagnon «qu'ils rencontrèrent les ennemis espars, mal en ordre, pillans et desrobans tout ce qu'ils pouvaient» ; dès qu'ils aperçurent Gymnaste, ils accoururent en foule vers lui pont lé détrousser. Alors il leur cria : «Messieurs, je suis un pauvre diable, ayez pitié de moi ; j'ai encore quelques écus, nous les boirons ; c'est de l'or potable ; mon cheval sera vendu pour payer ma bienvenue; retenez-moi des vôtres. En attendant, pour mon proficiat [bien venue], je bois à tous bons compagnons.» Et tirant sa gourde, il se mit à boire. Les «maroufles le regardaient, ouvrant la gueule d'un grand pied et tirans la langue comme lévriers >, s'attendant à boire après. Le capitaine Tripet survint. Gymnaste lui offrit sa bouteille : «Buvez, ditil, le vin est excellent, j'en ai fait l'essai. — Comment ! ce drôle se moque de nous ! s'écria Tripet- Qui es-tu ? — Un pauvre diable. — Ha, dit le capitaine, puisque tu es un pauvre diable, il est juste que tu passes outre ; mais ce n'est pas l'habitude que les pauvres diables soient si bien montés ; ainsi, M. le diable, descendez, que j'aie le cheval , et, si bien il ne me porte, vous, maître diable, me por-