PROPOS DE TABLE
comme la botte [la toniie] de St^Benolt, à Bologne, ou comme la gibecière d'un avocat. Notre prieur aime fort le blanc de chapon, et je ne le hais pas*
— Vous n'êtes pas comme les raiards, dit Gymnaste.
— Comment cela ? reprit le moine. — Les renards ne mangent jamais le blanc de Tolaille, ne le saviezvous pas ? — Je n'en savais rien. — La viande non cuite n'est-elle pas rouge ? — Sans doute. -^ Eh bien, tes renards n'ayant pas de cuisiniers, ne mangent jamais de blanc de poulet. — Il faut croire, dit Jean, que Aotre dépensier n'a pas la tête suffisamment cuite, car il a les yeux rouges comme une écuelle peinte.
lia conversation continue longtemps sur ce ton.
-^ Ah, si j'eusse été du temps de Jésas-Chri^t, dit le moine, je l'eusse bien gardé d'être pris par les Juifs an jardia des Olives. Le diable faille [périsse] si j'eusse failli à couper le jarret à messieurs les apôtres qui s'enfuirent tous lâchement après qu'ils (eurent bleu soupe et laissèrent Leur bon maître dans le besoin. Je hais plus que poisson un homme qui fuit quand il faut jouer des couteaux. Hon ! que ne suis-je roi de France pour quatre-vingts ou cent ans, pardieu ! je vous mettrais en chien lécourté les fuyards de Pavie. La lièvre quartaine pour eux! Pourquoi ne mouraient-ils là plutôt que de laisser leur bon prince en cette nécessité? N'est-il pas meilleur et plus honorable de mourir vertaeasem«nt en bataillant que de vivre en tuyaut vilainement ?
En principe, frère Jean a raison, mais s'il eût mieux connu les faits, il aurait su que l'imprudence et Vétourderie généreuse de François T' fut cause de la défaite de Pavie, comme l'imprudence et Té* tourderie généreuse de Jean fut cause de h. défaite de Poitiers, comme l'outrecuidance et l'impéritie de Napoléon III furent cause du désastre de Sedan. Les trois souverains furent pris, mais il faut couve-
264 GABGANTUA. — H. LA GUERRE.
nir qu'il avaient bien fait tout ce qu'il fallait faire pour cela.
A propos, continue frère Jean, connaissez-vous frère Claude de Saint-Denys? Quelle mouche Ta piqué? U ne fait qu'étudier depuis que je suis grand. En notre abbaye, nous n'étudions jamais, de peur des oreillons. Notre feu abbé disait que c'est chose monstrueuse de voir un frère savant. Magis magnos clericos non mnt magis magnos sa^ientes,
Régnier a rendu ainsi le sens de cette phrase :
Fardieu, les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.
Mais la phrase, outre qu'elle est en mauvais latin, contient un solécisme dont un moine ignorant peut seul être capable ; le sujet de mnt est à l'accusatif.
Pour ma part, corps Dieu ! dit le moine, je n'étudie jamais.
— On s'en aperçoit bien à son latin. —
Comment , vous jurez , frère Jean ! dit Ponocrates. — Ne faites pas attention, répondit le moine, ce n'est que pour orner mon langage, c'est de la rhétorique cicéroniane.
Cicéron n'en dit pas un mot, mais Longin prétend que jurer à propos donne une certaine grandeur au discours. Frère Jean est excusable de se tromper.
xvm.
On lui demande pourquoi les moines sont fuis de tout le monde.
Par la raison qu'un singe dans une famille est totgours moqué et harcelé» Le singe ne garde pas la maison comme le chien, il ne tire pas le charrue comme le bœuf, il ne produit ni lait ni laine, comme la brebis, il ne porte pas le iaix comme le cheval . . Il en est de même du moine : il ne laboure. pas comme le paysan, il ne garde pas le pays comme l'homme de guerre, il ne guérit pas le malade comme le médecin, il ne prêche pas, il n'instruit pas comme le doc-
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tear éyangéliqtte oa le pédagogue ; il ne porte pas les commodités et les choses nécessaires à la république comme le marchand. — Les moines prient Dieu pour nous, objecte Grandguusier, toujours bienveillant. — Pas du tout, dit Gargantua, ils se bornent à molester le voisinage à. force de trinqueballer leurs cloches.
Rabelais prête à Gargantua, nous Tavons déjà vu, son antipathie contre les cloches.
— Oui, dit le moine, une messe, des matines, des vé* près bieii sonnées sont à. moitié dites. Ils marmottent quantité de légendes et de psaumes auxquels ils n'entendent rien. Ils enfilent les Pater noster et les Ave Maria sans y penser et sans y rien entendre. J'appelle cela se moquer de Dieu et non faire oraison. S'ils prient pour nous. Dieu me garde ! c'est qu'ils ont peur de perdre leurs miches et leurs soupes grasses.
Voltaire, dans le Pauvre Diable^ a mis en vers le commencement de cette sortie contre les moines; il n'y a guère ajouté que la rime et la mesure :
< Nous faisons cas d'an cheval vigoureux, Qui, déployant quatre jarrets nerveux, Frappe la terre, et bondit sous son maître ; J'aime on gros bœuf, dont le pas lent et lourd, £n sillonnant un arpent dans un jour.
Forme un gnéret où mes épis vont naître.
L'&ne me plaît; son dos porte au marché Les fruits du champ que le rustre a bêché.
Mais, pour le singe, animal inutile, Malin, gourmand, saltimbanque indocile, .
Qui gâte tout, et vit à nos dépens, On Tabandonne aux laquais fainéants.
Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe, C'est le cheval , un Péquet, un Pléneuf, Un trafiquant, un commis, est le boduL he peuple est l'âne, et le moioe est le singe.
Il est singulier qu'aucun commentateur de Babe* lais n'ait signalé cette imitation.
266 aAROANTUÂ. — II. LÀ OUSBBE.
Tons les vrais chrétiens, continue frère Jean, dans toutes ies conditions, dans tous les temps, prient Dieu, et le prient en esprit et en pensée ; c'est la vraie prière et Dieu Taceue^le.
— Tel est notre bon frère Jean. Et chacun souhaite de l'avoir en sa compagnie. Il n'est point bigot, il n'est point sale en ses vêtements ; il est honnête, joyeux, délibéré, bon compagnon ; il travaille, lui ; il laboure, il défend les opprimés, il console les affligés, il vient au secours de ceux qjiii souffrent, il garde le elos de l'abbaje.
-^ Je fais bien davantage, dit le moine, car, tout en expédiant les matines et les anniversaires au chœur, je fais des cordes d'arbalètesje polis des projectiles ; je fais des rets et des pièges à làigmB ; jamais je ne suis oisif. Mais à boire, je vous prie !...*
^ Pourquoi, dit Gfargantua, firère Jean a-t-il un si beau nez ? — Parce que Dieu l'a voulu ainsi, dit le bon Grand" gousier. — C'est , dit Ponocrates , parce qu'il arriva un des premiers et la foire des nez. Il prit un des plus beaux et des plus grands.
Gavarni, qui prisait fort Rabelais, s'est souvenu de ce passage :
Un perçooMge passe m se donnant de grands airs ; un gamin parisien le regarde :
Y a-t-i donc tant de quoi être comme ça faraud !... parce que le jour de la distribution des nez on s'aura levé à trois heures du matin !
Gavarni était un esprit de la ménse tren»pe que Rabelais, mais plus fin et saupoudré de Marivaux.
Après avoir longtemps causé sur ce ton, Grandgousier et ses convives se dirent qu'il y avait une bataille à livrer le lendemain et qu'il fallait aller dormir. Gargantua n'avait pas sommeil et s'en désolait. — J'ai pour m'endormir, dit le moine, un
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moyen qai me réassit toujours, c'est de dire mon bréviaire on de prier Dieu. Voulez-vous que nous essayions du bréviaire ? Lisons les sept Psaumes de la pénitence. Grargantua y consentit. Au Beati quorwm^ <i-e8t^à*dire au commencement du second psaume, ils dormaient tous les deux.
Le moine, qui avait endormi Gargantua le soir, réveilla tout le monde le lendemain matin, en chantant une chanson populaire. Puis quand on se fut rassemblé: «Messieurs, dit-il, on prétend qu'il faut commencer matines par tousser et souper par boire, faisons à rebours : commençons par boire ce matin, nous tousserons ce soir. Gargantua dît que ce n'était pas sain de boire de si bonne heure. — J'ai fait un pacte avec mon appétit, répondit Jean, il se couche avec moi et se lève de môme» Faites ce que vous voudrez, pour moi, j e vais à mon bréviaire, pour me mettre en haleine* > Ce bréviaire était un flacon de vin. Gargantua le plaisante sur le bréviaire. On sait que ces livres de prièrea diffèrent, ou du moins différaient suivant les diocèses. Il y avait les Heures à Tusage de Paris, à Tusage de Rome, etc., toujours fort longues. — A quel usage dites-vous vos Heures? lui demande Gargantua. — A IHisage de Fécamp, trois psaumes et trois leçons, ou rien du tout qui ne veut ; mais je ne m'assujétis pas aux heures; les heures sont faites pour l'homme et non l'homme pour les heures. Je fais des miennes comme des étriers, je les raccourcis ou je les allonge quand bon me semble. — Rabelais, dans sa supplique au pape Paul IH, avoue avoir pratiqué ce système. — Brevis oratio pénétrât 6œlo8f reprend frère Jean, longa potatiû evacuixt scyphos [courte prière monte au ciel , longue