‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 66 sur 110 · FRÈRE JEAN ARMÉ CHEVALIER · texte numérisé non relu

FRÈRE JEAN ARMÉ CHEVALIER

raouveménts qu'il fit, il donna involontairement de Téperon à son cheval ; l'animal prit le galop et frère Jean resta suspendu aux branches du noyer. «Au meurtre! trahison! s écrie-t-il. On se retourne, on le voit pendu dans l'arbre. Comme il ne courait aucun danger sérieux, ses compagnons ne purent s'em- • pécher de s'amuser du spectacle, d'autant plus que Jean s'impatientait fort et jurait comme un damné.

— «C'est Absalon, disait l'un — Non, les moines n'ont pas de cheveux, il doit être pendu par les oreilles.

— «Dépêchez-vous donc! de par tous les diables ! criait le pendu. C'est bien le temps de jaser. Vous ressemblez à ces prêcheurs décrétalistes qui vous disent que, lorsqu'on voit son prochain en danger d'être tué, il* faut, avant de lui aider, l'exhorter à se confesser et à se mettre en état de grâce. Quelqu'un se noie, vous commencez par lui faire un beau sermon, sauf à aller le repêcher quand il sera noyé.>

On voit que, tout en s'impatientant, le moine ne laissait pas de faire des épigrammes. C'est de cette "^. dernière observation, que La Fontaine a tiré une jolie fable : Le Précepteur et V Ecolier. ^

— «Vrai Dieu! dit Gymnaste en descendant de cheval pour aller à son aide, j'ai vu plus de cinq cents pendus, mais je n'en vis aucun qui eût si bonne grâce que lui en pendillant — Avez-vous bientôt assez prêché? dit frère Jean. Aidez-moi donc, de par Dieu, puisque vous ne voulez pas de par l'autre».

On sait que « l'autre» c'était le diable. L'impatience n'empêchait par le moine de se souvenir de son Virgile :

270 GAEdANTUA. — II. LA «UBKBE.

Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo. SnHde, VU. [Si je ne puis fléchir les Dieux d en haut, je toucherai les Dieux des enfers, les Dieux de l'Achéron],

seulement il renversait les termes.

Gymnaste grimpa dans le noyer, dégagea le casque, puis laissa tomber frère Jean et tomba avec lui* Le moine s'empressa de rejeter cette armure qui lui avait été fatale, et remonta sur son cheval sans autre arme que le manche de croix, qu'il brandissait comme une lance.

Cependant Picrochole qui s'étaitjetédansla guerre à tête perdue et sans prendre plus, de précautions que Napoléon UI quand il attaqua les Prussiens en 1870, fut fort étonné lorsqu'on lui apprit que la première rencontre avait été malheureuse pour lui; il réunit son conseil. Hastiveau et Touquedillon lui assurèrent que sa puissance était telle qu'il pouvait défaire tous les diables d'enfer s'ils venaient. Picrochole n'en était pas très persuadé et commençait à douter de sa destinée. Il envoya donc «une escarmouche,» comme on disait, pour battre le pays. Elle fut rencontrée par Gargantua et ses gens, et * mise en déroute.

Pu demanda à Gargantua s'il fallait poursuivre les fuyards : *

Gardez- vons en bien, dit-il. Il ne &at jamais mettre an ennemi au désespoir ; nne telle nécessité multiplie sa force et accroît son courage- Combien de victoires ont été reprises aux vainqueurs par les vaincus, quand les vainqueurs ne so sont pas contentés de ce qui était raisonnable et ont voulu détruire totalement leurs ennemis ! Ouvrez toujours à vos adversaires toutes les portes et che-

OAKeANTUA ET LES PÉLEBIKS. 271

mins et faites-leur platôt an pont d'argent afin de les renvoyer.

Gymnaste fit remarquer que le moine avait disparu. — S'ils ont le moine, c'est tant pis pour eux, dit une voix. Il faut savoir que l'expression: € bailler le moine à quelqu'im » signifiait : lui créer des embarras. — Oui, mais ce moine est frère Jean, dit Gargantua, il faut le retrouver.

Jean, en effet, s'était laissé emporter à la poursuite des gens de Picrochole; il avait accompli des prouesses inouïes avec son manche de croix ; mais, à un moment où il se trouvait isolé, on s'était emparé de sa personne et on l'avait donné en garde à deux soldats. Il serait trop long de dire comment il se débarrassa d'eux; le fait est qu'au moment où Ton s'inquiétait fort de lui, on entendit crier: «Vin frais ! vin frais ! > C'était le moine qui arrivait, amenant les cinq pèlerins à qui il avait failli en coûter cher de s'être réfugiés parmi les feuilles de laitue. Il amenait aussi une autre prise plus glorieuse, le capitaine Touquedillon , en personne, qu'il avait étourdi d'un coup de son manche de croix et fait prisonnier. Ce retour fut célébré par un grand banquet.

Quand les pèlerins se furent bien repus, Grandgousier se mit à causer avec eux ; il leur demanda de quel pays ils étaient, d'où ils venaient et où ils allaient. Lasdaller — remaripiez le nom — répondit pour tous :

Seigneur , je suis de St-Genou en Berry ; celiii*ci est de Paluau, celui-là de Onzai, les deux antres, Vnn d*Argy,

272 GABGANTUA. — U. LA GÏÏEBBE.

l'autre de Villebrenin. Nous venons de St-Sébastien près de Nantes et nous uqus en retournons à petites journées. — - Bien, dit Grandgousier ; mais qu'alliez > vous faire à St- Sébastien? — Nous allions lui offrir nos prières contre la peste. — Est-ce que vous croyez , pauvres gens , que la peste vienne de St Sébastien ? - Sans doute, répondit Lasdaller. nos prêcheurs nous l'affirment. — Gomment t dit Grandgousier, vos faux prophètes blasphèment ainsi les saints de Dieu, et les représentent comme semblables aux diables, qui ne songent qu'à faire du mal aux hommes, comme Homère nous a représenté Apollon envoyant la peste aux Grecs 1 J'ai entendu, en effet, un des cafards qui prêchait à Sinays que St Antoine mettait le feu aux jambes ; que St Eutrope taisait les hydropiques ; St Gildas, les fous; St Genou, les goutteux. Mais je le punis de telle façon , quoiqu'il m'appelât hérétique, que jamais depuis ce temps aucun de ces catârds n'a osé entrer dans mes terres, et je m'étonne que votre roi laisse prêcher de tels scandales! Ces prècheurs-là doivent être punis plus sévèrement encore que ceux qui par art magique ou autre engin auraient mis la peste par le pays. La peste ne tue que les corps, mais ces prédications diaboliques infectJonnent les âmes des bons et simples gens.

On peut remarquer ici que Rabelais, si catégorique contre certaines superstitions, admet, avec la croyance populaire, que la peste peut être introduite par malveillance dans un pays Scientifiquement cela n'a rien d'impossible, puisqu'il suffit de quelques germes contagieux pour produire une épidémie; il suffit, par exemple, qu'un insecte invisible soit apporté d'Amérique pour détruire toutes les vignes d'une contrée. Seulement, le fait est-il arrivé? y a-t-il eu des hommes assez misérables pour déchaîner sciemment et volontairement un fléau sur tout un pays ? voilà ce dont il est permis de douter. Mais il n'y a pas lieu comme le font cer-

ÔBAND0OnSIEK ET LES CONQUÊTES. « 273

tains commentateurs de reprocher à Rabelais sa crédulité à cet égard. La chose est possible, cela suffit pour justifier la supposition qu'il met en passant dans la bouche de Grandgousier.

On retint encore un jour les pèlerins pour les bien reposer de leurs ennuis et de leurs dangers, puis Grandgousier les congédia. Ils partirent les larmes aux yeux :

Heureux est le pays, disaient-ilé, qui a pour seigneur un tel homme ! Noos avons été plus édifiés et plus instruits par les propos qu'il nous a tenus qae par tous les sermons qui nous ont été prêches eu notre ville. — Oui, dit Gargantua, qui était présent; Platon a raison. Les états seraient heureux si les rois philosophaient ou si les philosophes régnaifOnt

On leur donna des vivres, du vin, un peu d'argent et un cheval à chacun d'eux pour achever leur route, et cet épisode, commencé si follement, se termine de la manière la plus sage.

xxn

Après cette protestation contre les superstitions païennes conservées sous des noms chrétiens, voici une protestation — en action également — contre les guerres de conquête.

Touquedillon fut présenté à Grandgousier et interrogé par lui sur l'entreprise de Picrochole et le but qtfil s'était proposé — Touquedillon répondit que Picrochole se proposait de conquérir tout le pays, s'il le pouvait, sous prétexte de venger l'injure faite à ses fouaciers.

C'est, dit Grandgousier, trop entrepris : qui trop embrasse peu estreint. Le temps n'est pins d'ainsi cotiques- '1er les royaumes, avec dommages de son prochain firère

274 gargant::a. — ii. la guerre.

christiaa ; ceste imitation des anciens Hercnles, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et aultres telz, est contraire à la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir, et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et Barbares jadis appelloient prouesses, maintenant nous appelions briganderies et meschancetés. Mieuix eust-il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostilement la pillant, car par bien la gouverner Teust augmentée, par me piller sera destruicc.

Allez-vous-en, au nom de Dieu: suivez bonne entreprise, resmonstrez à vostre roy les erreurs que -cognoistrez et jamais ne le conseillez, ayant esgard à vostre profit particulier; car, avec le commun, est aussi le propre perdu. Quant est de vostre rançon, je vous la donne entièrement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval: ainsi fault-il faire entre voisins et anciens amis, veu que ceste nostre différence [différend] n'est point guerre proprement.

Quelle haute sagesse dans ces pensées, dit Gérusez, quelle connaissance approfondie de Thistoire et de la morale 1

xxm.

C'est ainsi, chez Rabelais, qu'aux pages les plus folles, les plus bouffonnes^ les plus saugrenues, succèdent les pensées les plus sages et les plus élevées.

A l'époque où il écriyaitj^J'Eurqpe était, ivre iîe f6iiquétésr François P"" convoitait l'Italie et la nandre,~'Charles Quint rêvait la monarchie universelle. La conquête semblait le plus noble et le plus légitime emploi de la puissance. Babelais fait entendre la voix de la sagesse et de l'humanité. On ne l'écoute guère sans doute, mais ses idées

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