‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 89 sur 110 · LES REPUES FRANCHES · texte numérisé non relu

LES REPUES FRANCHES

ploie pour se procurer des tripes, et racontons comment il se procure une provision de poisson. Cette aventure a fourni le sujet d'une farce en vers de huit syllabes, qui a pour titre : Le nouveau Patelin,

Villon s'en va seul à la poissonnerie, laissant delà les ponts ses amis un peu inquiets. Là il marchande hardiment un panier plein de poisson, on convient du prix; mais il n'a pas l'argent sur lui, il le remettra au garçon qu'on chargera de porter le panier. Les voilà partis : ils passent devant Notre Dame; il y avait alors des confessionnaux en dehors de Téglise , conmie on eu voit encore dans quelques viiles d'Allemagne , à Prague , entre autres, à l' église de Lorette, où il y a une galerie couverte autour d'une cour carrée , toute garnie de confessionnaux. Mllon en passant aperçoit un prér tre occupé à confesser une vieille femme ; il s'approche de lui, et lui dit : Je vous amène .mon ne^veu, aye^s la comp(aie|ance de le dépécher, e'est-àdire d'entendre la confession de ses péchés , il est très négligent envers I>ieu , j'ai eu de la peine à vous lamenep ; il est de plus distrait , un peu maniaque et ne parle q\ie d'argent.

— Très volontiers, dit le prêtre. Maître François se tourne alors ver^ le petit garçon , il lui prend son panier: «Il va vous dépécher, lui dit-il, c'est-à-dire vous oî^pédier tout de suite, aussitôt qu'il aura terminé. avçc sa pénitente»» Le prêtre approuve d'un signe de tête, Villon prend le panier des mains du petit garçon et s7en ya.

La confession finie, le petit garçon demande son argent, le prêtre s'obstine à le confesser; on finit par s'expliquer^ m^is Villon est loin, et le poisson déjà cuit

866 LIVKE II. PANTAGRUEL — IL PANUBGE.

Rabelais s'est certainement souvenu de Villon en nous traçant le portrait de Panurge. Il éprouvait une visible sympathie pour ce poète de la misère, et nous verrons son nom revenir plus d'une fois sous sa plume dans le cours du roman.

L'auteur du Grand et du Petit Testament fut condamné pour vol, avons nous dit plus haut. On ne voit pas que cette condamnation ait excité chez ses contemporains le sentiment qu'elle exciterait chez nous. Tous , sans exception , sont pleins de sympathie pour lui ; ils ne prennent même presque pas la^ peine de l'excuser et semblent considérer sa condamnation, moins comme un deshonneur qui puisse entacher sa mémoire , que comme uu malheur qui doit attirer sur lui une bienveillante compassion.

Cela tient à ce qu'à cette époque le respect de la propriété n'était pas aussi raffiné qu'il l'est mainteuant. Les grands personnages se volaient des états par les armes , les petits dépouillaient leurs voisins par la force ou la ruse ; le seigneur prenait chez le paysan tout ce qui lui convenait , sa fille ou son bien, — il en résultait chez l'inférieur cette persuasion que tout ce qui pouvait être pris par violence ou par adresse, — selon qu'on avait une de ces deux forces pour soi, — appartenait légitimement à celui qui s'en emparait Le larcin habilement exécuté était regardé comme une conquête dont on avait droit de se vanter ; les récits du temps en font foi. A chaque page on nous présente comme d'aimables espiègleries une foule d'actes qui conduiraient

Page 1