LIVRE II PANTAGRUEL. — II. PANURGE
^îent de toute leur force sur la pente; les gens du guet, surpris par cette avalanche inattendue, étaient renversés, écrasés parfois, à la grande joie de Panurge et de sa troupe, qui se sauvaient d'un autre côté, car en quelques jours Panurge en était arrivé à connaître son Paris comme son Detis det, c'est-à-dire sa prière après le repas. — Une autre fois, s'il savait que le guet devait passer quelque part, il y faisait une traînée de poudre à canon, et quand les gens de la police paraissaient, il mettait le feu à la poudre, et s'amusait à voir fuir les sergents persuadés que le feu de St-Antoine les avait pris aux jambes.
Les tours joués aux agents de la police ont été longtemps les amusements favoris des joyeux vauriens. Dans les romans, les comédies, les mémoires non-seulement du XVI®, mais dans ceux du XVIP et du XVIir siècle, nous voyons à chaque instant les jeunes seigneurs se réunir pour rosser le guet. C'était nommément le passe-temps préféré des gentilshommes de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIU. Quant à lancer des charrettes dans les jambes aux représentants de l'autorité, la plaisanterie est encoi:e de mise, si nous en croyons Victor Hugo, qui connaît si bien le côté extérieur des mœurs populaires de Paris. Dans les Misérables, Gavroche rencontre une charrette sur laquelle dort un Auvergnat ivre ; il enlève l'Auvergnat qu'il dépose à terre, et, après lui avoir donné un reçu de sa charrette au nom de la république, il s'empare du véhicule, qu'il veut ajouter à une barricade : c'était un jour d'émeute. — L'ordre public était représenté dans le quartier qu'il parcourait par des gardes nationaux de la banlieue de Paris, peu aguerris et faciles à effrayer. Gavroche, du reste, ne pre-
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nait aucune précaution, et se délectait au bruit de la charrette, qu'il faisait voler sur le payé.
Ce roulement forcené décida le sergent qui commandait le poste %. faire une reconnaissance. Il sortit en assourdissant ses pas.
Tont à coup Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait déboucher de la rue des VieîUes-Haudriettes, se trouve face à face avec un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.
Pour la seconde fois, il s'arrêta net.
— Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.
Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.
— Où vas-tu, voyou ? cria le sergent.
- Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois. Pourquoi m'insultez-vous ?
- Oùvas-to, drôle?
- Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin.
— Je te demande où tu vas, gredin ?
Gavroche répondit.
— Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait parvo-. tre âge. Vous devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait cinq cents francs.
— Où vas-tu ? où vas-tu ? où vas-tu, bandit ? Gavroche repartit :
- Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.
Le sergent croisa la baïonnette.
- Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable !
— Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse qui est en couchés.'
- Aux armes I criia lé sergent.
Se sauver p&r ce qui vous' a perdu, c'est là le chef-d'œuvre ^s hommes forts ,j Gavroche .^le^ura d'un coup d'œil toute la situation. C'était la charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger.
Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la char* rette, devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec forîe, et le sergent atteint en plein ventre, tombait à la rèn-^ verfie dans le ruisseau pendant que son fusil partait en Pair.
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Gavroche, comme nous le verrons, u plus d'an rapport avec Pamirge ; il est moins savant, mais il a atitant d'esprit ; il a surtout' des qualités que Panurge n'a pas: il est brave, il est déroué, il a dti cœiHT, et, de plus, ce n'est qu'un enfant. On 1 admite et ^u l'aime* Le héros de Rabelais n'inspire jamïlis ce sentiment.
Panurge n'en voulait pas seulement aux gens du guet, il en voulait aussi aux maitres-ès-arts et théologiens. Ceux-d, il les prenait par l'odorat et les entourait de parfums qui n'avaient rien de céleste. Los plaisanteries odorantes, qui nous dégoûtent aujourd'hui, ne choquaient personne au XVP siècle. La rcdne de Navarre ne s'eai abstient pas, et nous les trouvons encore en faveur pendant la première moitié du XVII® siècle. Voyez plutôt Scarron, et même la comédie du Mercure galant (1679). Elles n'ont disparu qu'à la fin du règne de Louis XIV. Quant à Rabelais, il en abuse quelquefois; nous tournerons rapidement les feuillets où elles se sont glissées.
Nous avouons que les autres gamineries qu'il prête à Panurge ne nous semblent guère d'un meilleur goût.
Ainsi, par exemple, Panurge fouettait sans pitié, pour les feire avancer, les pages qui portaient du vin à leurs maîtres, et leur en faisait renverser une partie. Il avait une quantité de pochettes et d'étuis où il gardait de l'extrait de satume ou du reijus, qu'il lan* Çait aux yeux des passants, un petit couteau bien affilé dont il coupait les bourses, des boutons de bardane garnis de plumes d'oisons, qu'il jetait sur les robes et les bonnets des gens; ces boutons sont armés de petits crochets qui leur permettent de s'attacher
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partout, surtout dans les cheveux^ d^où il est quelquefois difficile de les enlever*
En vrai gamin de Paris, Panurge avait voué une haine acharnée aux grande» damea trop biea miseSf Il se pn)curait ebetz les gueux réunis aux enviiMa éw Innoeents des puces et autr^inseetes parasites, el tes soufflait à Taide d'un tuyau de plume sur lea collets des demoiselles les plus sucrées. Il le faisait même à Téglise, car il ne se mettait jamais avec les hommes dans la partie des nefs la plus rappiiodiée du dxBur; il se tenait au fond avec les fennaesy tant à la messe qu'aux ventes ou a» sermon.
Le gamin d'aïQOurd'hui, n'est paa capable de ce raffinement de malice» mais sH voit aur 1& boulevard une dame tr^ panés qu'il jiigo s^artœir au demi* monde, il eat très capable 4e s'élancer dans une flaque d'^eaii. dû maaiènsi i r«édahousaec et à gft^ ter sa toilette — en affectant l'air le plus inn^ cent.
Un beaa. vêtement bien porté agaçait Paaurge; il ae mmiillait les mains d'buile gcasae et* le salissait, m feignant de Tadmirer. D'autres fois il imprégnait son mouck^ir de poudre d'eufhorbe, puis il l'offrait à l'admiratiiHi des dames, qui se prenaient à étemuer à rradre l'&me. S'il voyait un homme et une femme assia côte k c6te en public ou à l'éi^ise, il s'arramgeait de manière à les coudre ensemble. Il cousit un jmur les vêtements ecclésiastiques d'un prêtre qui célébrait la messo^ J^ s^s autrea vêtements, si bien queJorsque celmitci, Foffice terminé, voulut se dé-