‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 94 sur 110 · LIVRE II. PANTAGRUEL. — II. PANURGE · texte numérisé non relu

LIVRE II. PANTAGRUEL. — II. PANURGE

jouste l'autre, comme semblant dévotement Dieu prier. Pannrge soudain leva en Pair la main dextre, puis d'icelle mit le poulce dedans la narine d'iceluy costé , tenant les quatre doigts estenduz et serrés par leur ordre en ligne parallèle a la pinne (cartilage séparateur) du nez, fermant l'œil gauche entièrement, et guignant du dextre avec profonde dépression de la sourcille et paulpiere. Puis la gauche leva haut, avec fort serrement et extension des quatre doigts et élévation du poulce , et la tenoit en ligne directement correspondante à l'assiette de la dextre, avec distance entre les deux d'une coudée et demie. Cela fait, en pareille forme baissa contre terre l'une et l'autre main ; finalement les tint on milieu, comme visant droit au nez ae l'Anglois.

Et si Mercure. ... dit l'Anglais. Panurge l'interrompt en disant: «Vous avez parlé.» La conversation par signes se continue pendant assez longtemps. Les signes sont très clairement expliqués et Rabelais a fait un tour de force dans ces quelques pages. Y a-t-il renfermé un sens ? Cela est peu probable. Les deux adversaires ne s'en animent pas moins ; Thaumaste en sue d'ahan. Le dernier geste fut fait par Panurge.

Il mit les denx maistres doigts à chacun costé de sa bouche, le retirant tant qu'il pouvoit et montrant toutes les dents : et des deux pouces rabattoit les paupières des yeux bien profondément, et faisant une assez laide grimace, selon que sembloit es assistants.

Thaumaste ne trouva rien à répondre, et ôtant son bonnet, il s'écria, comme dans rEvangile:< Celuici est plus que Salomon!> C'est toute une encyclopédie que Panurge a déroulée devant lui. Il s'avoua donc battu sur tous les points, et se promit bien, une fois arrivé en Angleterre , de faire un livre dans lequel il relaterait toute cette discussion. Son admiration pour Pantagruel s'en accrut, id

reste. Si le disciple a parlé ainsi, qu^aurait-on en* tendu si te maître s'en était mêlé ?

Thaumaste a-t-il publié son livre? Rabelais déclare qu'il n'en sait rien.

Le Moyen de parvenir (édit. P. Lacroix p. 361) contient le récit d'un fait de ce genre, qui aurait eu lieu à Genève. Le récit nous semble une réduction de celui de Rabelais.

La dispute en est aussi bonne que celle d'un savant qui vint à Genève, lorsqiue Jysquel faisoit ses étddes. Cettui-oi dit qu'il vouloit disputer ; mais qu'il ne parloit qu'en signes* Il n'y eut personue qui voulût y entendre, d'autant qu'en ce pays-là (c'est à Genève) ils n'ont guère de signes \ ils veulent tout à droit. A la fin il y eut un menuisier, qui étoit de Montargis, parent du démoniaque, et d'un maître d'hôtel de madame la duchesse de Ferrare, et réfugié à Genève . . Ce menuisier dit qu'il disputerait avec ce savant, selon les accords. On les met sur un échafaud de^vant le monde. Ce savant se présentant résolument detvant ce menuisier, auquel on avoit baillé une robe ministrale et un bonnet consistorial, et levant le bras, haussa la main, fermant le poing, en lui montrant un doigt: le menuisier lui en montra deux. Le savant ' en présenta trois, à savoir le pouce et les deux doigts : le , menuisier lui montra un poing clos. £n. après, le savant lui montra une pomme : le menuisier, cherchant en sa pochette^ trouva un petit morceau de pain, et le lui montra. Adonc le savant, tout ravi en admiration, se retira ; puis dit qu'il avoit là trouvé le plus docte homme du monde ; et, tant que ce bruit a duré, l'école de Genève a été en réputation. Depuis on prit à part le menuisier. Il nous dit : «Voire, c'est un homme fin! Il m'a menacé de me pocher un œil; et je lui ait fait signe que je lui en pocherois deux. Puis, il m'a menacé de m'arracher les deux yeux, et m'enlever le nez , et je lui ail montré le poing, avec quoi je l'assommerois. Et comme il m'a vu en colère, il m'a présenté une pomme, pour m'a-

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paîser comme un enfant ; je lui ait fait voir que je n'ftvois que faire de lui, et que j'avois du pain qui valoit mieux.

Rabelais pourrait bien s'être inspiré d'une historiette racontée par Accurse dans sa grande Glose du code de Justinien. {Glose sur la loi J2, Dig.^ de origine juris,)

Les Romains ayant prié les Athéniens de vouloir inen leur communiquer les lois que Selon leur avoit prescrites autrefois, l'aréopage s'assembla ; et après une mûre délibération, il fut résolu d'envoyer à Rome un des sages de la Grèce, pour savoir si les Romains étoient dignes, par leur sagesse, d'avoir ces lois; avec l'ordre, s'ils ne l'étoient pas, de rapporter les lois sans les^ communiquer. Cette résolution ne pvt être si secrète que le sénat rotoain n'en fût aveitti. Il se trouva fort embarrassé, parce qu'alors Rome étoit dépourvue de pbilosopbes assez^ habiles et assez savaos pour lutter contre un sage de la Grèce. Il fut donc question d^imaginer quelque «expédient pour se lârer avec honneur de ce pas difficile. Le^ sénat n'en trouva pas de meilleur, que d^epposer un fou au phâo*sophe grec, afin que, si le hazard vouloit que le fou prévalût, la gloire de Rome en fût d'autant plus grande, qu'an fou de Rome auroit contbndu un sage de la Grèce ; et si ce dernier triomphoit , qu'Athènes ne pût tirer aucun avantage d'avoir fermé la bouche à un fou. L'ambassadeur athénien étant arrivé à Rome, on le conduisit au Oapitole, où l'on avoit placé, dans un appartement richement meublé, tfn fou (kins un fauteuil, habillé en sénateur, et auquel on avoit expressémeift défendu de parler. L'Athénien avoit été prévenu que ce sénateur était très-savant , mais qu'il parloit fort peu , de serte que cet Athénien, en entrant, sans lui dSre autre chose, haussa un de ses doigts. Le fou Croyant que c' étoit une menace de lui orever un œil, et se semTenant qu'il lui avait été défendu de parïer, haussa trois des siens, voulant signifier par là, que si le Grec vouloit lui crever un œil, lui, à son tonr, lui en crevcroit deux, et du t»^idème doi^, l'^étranglet'oit. Le philosophe qui. en élevant i^on doigt, avoit voulu entendre qu'il n'y a qu'un premier Être qui gouverne toutes ôhoses, crut que les trois doigts du fou marquaient qu'en Dieu» le passé, le présent et l'avenir sont la même chose, et jugea par

là qu'en effet cet homme étoit fort savant. Il ouvrît ensuite la main, et la montrant au fou, il voulut exprimer que rien n'est caché à Dieu ; mais le fou prenant ce signe pour la menace d'un soufQet qu'on vouloit lui appliquer, présenta sa main fermée au philosophe, voulant lui faire entendre que pour un soufflet, il lui donneroit un coup de poing. Le Grec, au contraire, / déjà prévenu en faveur du fou, se figura qu'U vouloit dire par ce geste, que Dieu tient l'Univers dans sa main ; et jugeant par là de la profonde sagesse des Romains, il leur accorda les lois de Selon.

Cette rédaction est celle du Dictionnaire historique d'Éducation, article Silence.

Cette historiette a passé de là , en se transformant encore, dans les livres d'anecdotes. Les deux personnages en présence sont un savant et un niais, qui est borgne. Le savant lève un doigt, le borgne en lève deux ; le savant lui répond en lui montrant les trois doigts. Le niais lui montre son poing fermé. Le savant est enchanté. Je lui ai montré un doigt pour signifier qu'il n y a qu'on Dieu , il m'a montré deux doigts pour signifier qu'il y àh Père et le Fils. J'ai levé trois doigts pour dire qu'il y a aussi le saint Esprit. Il m'a alors montré le poing pout me dire que les trois ne font qu'un. Cet homme est vraiment très habile.

Le borgne était moins content. Il m'a montré un doigt pour me reprocher de n'avoir qu'un œil. J'étais choqué, mais j'ai voulu être poli. Je lui ai fait signe qu'il en avait deux. Il m'a répondu par un geste que nous n'en avions que trois à nous deux. Je me suis fâché alors et je lui ai montré le poing. Cela aurait fini mal, s'il ne s'en était allé.

Cette discussion par signes a fort occupé les commentateurs. Les discussions publiques étaient si

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