‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 100 sur 104 · UI. ■ PANTAGRUEL. — PROFITS DE LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

UI. ■ PANTAGRUEL. — PROFITS DE LA CONQUÊTE

« Les dettes sont comme le lien des cieux et de la terre, et le lien des hommes entre eux, continua Panurge. Je suis tenté d'y voir cette grande âme de l'univers qui vivifie toutes choses, si Ton en croit les philosophes académiques.

« Imaginez donc un monde où les êtres ne se devraient rien, ne se donneraient rien.

« Là entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en desarroy. Jupiter ne s'estimant débiteur a Saturne, le dépossédera de sa sphère, et avec sa chidne homérique, suspendra toutes les intelligeaces, dieux, cieux, démons, génies, heroes. diables, terre, mer, tous elemens. Saturne se ralliera avec Mars et mettront tout le monde en perturbation. Mercure ne voudra s'asservir aux autres, il ne sera plus leur Camille [serviteur] <Mmme en langue hetrusque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus ne sera plua vénérée U^Q àe mots] car elle n'aura rien preste. La lune restera sanglante et ténébreuse. A quel propos lui despartiroit le soleil sa lumière ? Il n'y estoit en rien tenu. Le soleil ne luyra sus leur terre ; les astres ne y feront influence bonne, car la terre desistoit leurs prester nourrissement par vapeurs et exhalations : desquelles disoit Heraclitus, prouvoient les Stoïciens, Ciceron maintenoit, estre les estoiles alimentées.

H y a ici, on le voit, une sorte de sentiment vague de Taction mutuelle des astres les uns sur les autres, comme un pressentiment du système de rattraction newtonienne, qui les montre enfermés dans un certain lieu de l'espace, et s'y maintenant par une influence réciproque. Mais il faut convenir que cela est encore bien confus et mêlé de beaucoup d'erreurs.

Panurge continue, il entrevoit de même les actions chimiques des substances les unes sur les au-

Sf/

L'HAHMONIE DES ÊTJtES.

très. S'il n'y avait pas d'emprunts mutuels, dit-il, il n'y aurait aucune transformation des corps, aucune combinaison nouvelle de deux éléments.

Déterre ne sera faite eati ; l'eau ne sera en air transtrnée, de l'air ne sera fait feu. le feu n'échaufFera plus la terre, il n'y ployra pluie, n'y luira lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne automne.

Entre les humains l'un ne sauvera l'autre; il aura beau crier à l'aide 1 au feu ! à Peau 1 au meurtre ! personne ne ira à secours. Pourquoy? iln'avoit rien preste, on ne luy debvoit rien. Les hommes seroient loups es hommes...

£t si au patron [sur le modèle] de ce fâcheux et' chagrin monde rien ne prestant, vous figurez l'autre petit monde, qui est l'homme, vous y trouverez un terrible tintamarre [desordrel La teste ne voudra plus prester la veue de ses yeux pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne la daigneront porter ; les mains cesseront travailler pour elle. Le cueur se faschera de tant se mouvoir pour le pouls des membres, et ne leurs prèstera plus. Le poulmon ne luy fera prest de ses soufflets. Le foie ne lui envoyrasang pour son entretien.. Le cerveau, considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie [distraction] et nie baillera sentement es nerfs, ne mouvement es muscles. Somme, en ce monde desrayé I démaillé] rien ne debvant, rien ne prestant, rien ne empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré Esope en son apologue [des Membres et de V Estomac] Et périra sans double... l'ame toute indignée prendra course à tous les diables, après [à la suite de] mon argent.

Ce sentiment de la solidarité de tous les êtres entre eux, de l'harmonie uoiversellc, transporte Panurge et lui donne une éloquence que nous ne sommes pas habitués, à rencontrer chez lui :

Au contraire, repreod-il, imaginez-vous un monde onquel un chacun preste, un chacun doibve, [où] tous soient debteurs, tous soient presteurs, quelle harmonie sera parmi les mouvemens réguliers d^s cieulx ! Quelle sympathie entre les elemens !

446 m. PAKTAGHUEL. — PROFITS DE LA CONC^UÊTE.

Comipe nature se délectera en se» œuvres et prodactions 1 Gérés charj^ée de bleds, Bacchus de vins, Flora de ûeurs, Pomona de fruicts ; Juno en son air serain, seraine, salubre, plaisante. Je me perds en ceste contemplation.

Cette harmonie que Panurge contemple dans la nature, il rére de la voir aussi régner entré les hommes.

Entre les humains, paix, amour, dilection, fidélité, repos banquetz, festins, joye, liesse - or, argent, menue monnaie, chaînes^ bagues, marchandises trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat ; nul n'y sera usurier, nul leschart [avare, ladre], nul chichart [chiche], nul refusant... Charité [fraternité] seule règne, régente, domine, triomphe. Vray Dieu, ne sera-ce l'aage d*or, le règne de Saturne ?

Il ne faudrait pas beaucoup presser les mots pour faire sortir de cette plaidoirie de Panurge tout un système d'association solidaii;e, quelque chose comme le phalanstère de Fourier où tous les associés mettent en commun leur travail et leurs capitaux, l'activité du moment et les produits de Pactivité passée — à l'état de vœu bien entendu et de vague aperception. Ce qu'il y a de certain, c'est que Habêlais a les yeux tournés vers l'avenir. Tandis que ceux de ses contemporains qui passent pour les plus avancés, Calvin, Hotman, cherchent leur idéal dans le passé, — l'un dans l'organisation primitive de l'église chrétienne, l'autre dans les forêts de la Germanie où il trouve la monarchie constitutionnelle et la république, — lui, le cherche en avant dans une société plus éclairée, plus fraternelle, et St-Simon ne fera guère que préciser la pensée que Panurge exprime ici, lorsqu'il écrira :

«L'Âge d'or n'est point derrière nous, il est au devant . . .

l'ohqikisa'iios hcïuine. 447

Nos pères De l'ont point vn, nos enfants y arriTeront nn jour, » '

Page 1