IL QUITTÉ LE COUVENT
Qui est céans, je ne m'en puis bien vanter.
Jà (ce croy) n'eçt besoin t'assayanter De la faveur et parfaicte amitié Que trouveras : car presque la moitié Tu en cogneuz quant vins dernièrement.
Dont peuz le reste assez entièrement Conjecturer comme subsecutoire.
.Un cas y a, dont te p.laira me croire, Que quant viendras, tu verras les seigneurs Mettre en oubly leurs estatz et honneurs Pour te chérir, et bien entretenir.
Babelais termine ainsi son épltre :
. A lâgugé, ce matin de septembre Sixième jour, en ma petite chambre, Que de mon lict je me renouvellais Ton serviteur et amy Rabellays.
Ces vers sont les meilleurs qu'ait faits Rabelais ; il faut croire que l'amitié l'a inspiré,
Jean Bouchet répond sur le même ton et le même rhythme ; il regrette fort que les affsdres le retiennent. Si je pouvais, dit-il,
De trois jours l'un j'irais à Ligugé,
tant il trouve le lieu délectable ;
Car d'une part les Fayades y sont Dessus le Clan, doulce rivière, oii font Chères tresgrans avecques les Hymnides, Se guaillardans es prez verds et humides.
Après y sont, par les arbres et bois, Aultres qui font resonner hault leur voix :
C'est assavoir les silvestres Dryades, Portant le verd, et les Amadryades, Et d'advantaige Oréades aux mons, Dont bien souvent on oyt les doulx sermons; A puys après les gentilles Nappées, Qui rage font, par chansons decouppées.
De bien chanter aux castallins ruysseaux Par les jardins nourissans arbrisseaux.
.ii
Et Iqrs qu'Aurore est en son appareil, Pour dénoncer le lever du soleil.
En cheminant soubz les verdoyans umbres, Pour oublier les ennuyeux encombres, Tu puis ouyr des nymphes les doulx chants, Dont sont remplis bois, boucages, et champs.
Et qui vouldra prier Dieu (ce que prise), On trouvera la tresplaisante église Où sainct Martin fit habitation Par certain temps, en contemplation, Et ou deux morts, par fureur et tempeste, Resuscitez feurent à sa requeste.
Apres y sont les bons fruicts et bons vins, Que bien aymons entre nous Poictevins.
Puis vient l'éloge de l'évêque. Rien ne me retient continue Bouchet,
De retourner voir le tien hermitage, Fors seulement le petit tripotage De plaldz, procès et causes que conduis De plusieurs gens, où peu je me desduis.
Mais conctrainct suis le faire pour le vivre De moy, ma femme et enfans. Car le livre D'un orateur, ou son plaisant deviz Mieulx aimerois, ainsi te soit advis.
Ces épîtres, écrites par Rabelais à Ligugé, au milieu de loisirs studieux, rappellent celles que J.-J. Rousseau rimait aux Charmettes et dans lesquelles il résumait ses études. La poésie est médiocre dans les deux cas, mais les deux admirables prosateurs ne perdirent pas leur temps en soumettant ainsi leur pensée aux règles des vers. On n'écrit bien en prose qu'après avoir assoupli son langage par la versification.
Est-ce en se promenant sur les bords du Clain, comme le conjecture M. Rathery, que Rabelais prit
SON SÉ'JOUA A ïilGUGÉ. 57
goût à la botanique ? Ce serait un nouveau rapport entre les occupations de Rabelais à Ligugé et celles de J.-J. Rousseau aux Charmettes. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette étude les captiva tous deux. Rabelais eu parle à plusieurs reprises dans son roman. Là il aime à nous représenter Gargantua herborisant avec son professeur Ponocrate et son valet Rhizotome [coupe-racioes]. «Passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes et en emportoient les mains pleines au logis > (livre P', chap. XXI II). Plus loin il nous entretient de la culture des plantes et de leurs ennemis naturels :
Le lin a pour enaemis les teignes (insectes) et les cuscutes, plantes parasites à longs filaments rouges qu'on appelle en quelques pays les cheveux de St-Jean, parce qu'elles apparaissent vers l'époque de la St-Jean.
Le- froment a pour ennemi l'ivraie, autre céréale, l'orge a pour ennemi VœgUops^ ou œil de chèvre, graminée qui lui ressemble. Les lentilles ont pour ennemie la securidaca ou coronille; les pois sont souvent rongés par l'orobanche, qui croît sur les racines et sort de terre sous forme d'une tige roussâtre et fouillée. Dans les prairies il faut éviter les prêles ou queues de cheval. On ne doit pas planter les choux au pied des vignes ; ces deux végétaux se nuisent mutuellement.
Le nénuphar et le nymphéa, qui ornent les étangs de leurs belles fleurs jaunes ou blanches, ont des vertus réfrigérentes ; l'aconit empoisonne les léopards et les loups, de là le nom vulgaire de tue-chien, donné à cette plante élégante et pittoresque ; l'ombre des ifs est funeste à ceux qui \lorment dessous.
58 BIOaEAFHIB DE BABELATS.
Dans ua autre chapitre (liv.III, chap. L.^ Rabelws discute en forme sur l'origine des noms des plantes. Le botaniste de Candolle a fait remarquer que Rabelais est le premier qui ait traité ce sujet, comme il est le premier qui ait fourni le modèle de la description exacte et minutieuse Ij^'unlVégétal, dans les chapitres sur le «pantagruélion», qui n'est autre que ^e chanvre.
Cette connaissance des plantes lui fut très avan* tageuse lorsqu'il se présenta à la Faculté de médecine de Montpellier, ainsi que nous le verrons plus loin.
Combien de temps Rabelais resta-t-il à Ligugé ? Pourquoi s'en éloigna-t-il ? Nous n'avons à cet égard que de simples conjectures. Le bénéfice promis par d'Estissac ne venant pas, alla-t-il en demander un aux frères du Bellay ? Le fait est qu'il paraît avoir passé quelque temps au château de Œatigny, dans le Perche, en qualité de chapelain et de secrétaire rédacteur, ou tout au moins correcteur, de leurs ouvrages.
En effet, les frères du Bellay ne se contentaient pas d'être des militaires et des diplomates distingués, ils aspiraient aussi à la réputation d'écrivains. L'alné, Guillaume du Bellay, sieur de Langey, le troisième, Martin du Bellay, ont laissé sur l'histoire de leur temps des Mémoires estimés. Ces Mémoires sont exclusivement militaires. On disait de Guillaume : «II ne sait quand le roi se lève ou se couche, mais il sait bien où sont les ennemis. » Peu soucieux de l'étiquette, quand il avait chaud, il ôtait sa fraise et se mettait en veste devant François P'. Cela ne l'empêchait pas d'être adroit dans sa conduite et dans ses