‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 28 sur 104 · IL EST CURÉ ET MÉDECIN · texte numérisé non relu

IL EST CURÉ ET MÉDECIN

tel voyage? Où aurait-il çurtout trouvé la somme nécessaire, lui qui n'avait au couvent que le prix de ses prédications, qu'il employait à acheter des livres ? Il ne s'était probablement éloigné de Ligugé que parce que l'évêque n'avait pas d'emploi à lui offrir, et la cure de Sonday n'avait pu lui donner de bien brillantes recettes. Il est probable donc qu'au lieu de faire la promenade coûteuse et pécuniairement inutile qu'on lui prête, Kabelais, médecin malgré lui, et voulant se rendre capable d'exercer les fonctions que le hasard des circonstances lui avait imposées, se rendit plus ou moins directement de sa petite cure à la ville dont la Faculté de médecine passait alors pour la première du monde.

Son apparition à la Faculté est très théâtrale chez ses derniers biographes. Nous citons encore M. Paul Lacroix :

On raconte que, le jour même de son arrivée à Montpellier il suivit la foule qui se portait à la Faculté de médecine pour entendre une thèse publique : là, s'étant mêlé aux auditeurs dans la grande salle, il ne s'occupa d'abord qu'à regarder les tableaux qui la décoraient; mais comme la discussion s'engageait sur la vertu des plantes et des herbes, il prêta l'oreille et manifesta bientôt son mécontentement par une pantomime étrange qui attira l'atteution de toute l'assemblée : il branlait la tête, haussait les épaules, roulait des yeux ardents, grinçait des dents, rongeait seà ongles, se frappait la poitrine. Le doyen lui envoya un appariteur, qui le pria d'entrer dans l'enceinte réservée aux docteurs et de prendre part à la discussion. Rabelais, dont l'air majestueux et la belle physionomie avaient commandé le respect aux membres de la Faculté, s'excusa d'émettre son avis en présence de tant d'illustres professeurs, lui qui n'était pas même bachelier en médecine. Après cet exorde plein de convenance et de modestie, il entra de plain-

BIOGRAPHIE DE BABELÀIS.

pied dans la discussion, et abordant une k une toutes les questions de botanique médicales qui avaient été posées, il les traita si éloqueniment, si profondément, si ingénieusement, qne la surprise et Padmiration des assistants éclatèrent avec transport et accompagnèrent Rabelais à la suite de cette thèse improvisée, qui remplaça pour lui celle du baccalauréat.

Le premier biographe qui a raconté cette scène est Antoine Leroy; son récit est beaucoup plus simple, et bien que son admiration pour son héros ait pu lui faire grossir les faits, Rabelais n'a pas dans les Elogia Rabélcesiana ces allures de bouffon théâtral que M. Paul Lacroix lui attribue.

Le fait, dépouillé de ses exagérations et de sa mise en scène, est assez simple. Les épreuves des candidats étaient et sont encore publiques. Rabelais, qui songeait à se présenter, fut naturellement curieux d'assister à un examen; c'était le jour oîi le candidat soutenait sa thèse, c'est-à-dire le jour où les assistants, avec lautorisation du président, avaient le droit de lui adresser des questions et de lui faire des objections. Il s'agissait de botanique. Rabelais, qui se sentait sur son terrain, aura présenté des objections et fait des observations qui prouvaient chez lui une connaissance sérieuse de la matière ; les examinateurs, charmés, lui auront fait des compliments; ils l'auront engagé à passer son examen lui-même et peut-être exempté de quelques formalités.

Réduit à ces proportions, le fait est très acceptable et il n'y a nulle raison de le rejeter. Ajoutons que les formalités furent remplies ; les registres de la Faculté de Montpellier portent l'inscription de Rabelais, comme candidat, sous la date du 17 septembre 1530 et, comme bachelier, sous celle du T' novembre de la même année.

I«s badidiers étaient tenus de faire un certain nombre de leçons paMi^ues. Rabelais se conforma à rasage et fit, en 1531, à Montpellier, une suite de leçons sur les Aphorismes d'Hippocrate et l'Arsparva de Galien. On ajoute qu'il faisait ces leçons d'après on manuscrit qu'il possédait, et qui Ini servait à compléter et à corriger la version latine imprimée. Une lettre de Tiraqneau nous apprend que ce n'est pas le premier auteur grec sur lequel Babelais eût fait le même travail ; il avait corrigé de la même façon une traduction d'Hérodote. Cette version est restée inédite, mais une partie du travail sur Hippocrate a été publiée, conmie nous le verrons tout à rbeure.

Ces savantes leçons sur la médecine et l'anatomie n'empfichaient pas Rabelais de s'amuser avec les amis qu'il s'était faits à Montpellier. Nous avons sur les coutumes des membres de l'Université à cette époque de curieux renseignements dans un manoacrit conservé à l'académie de cette ville sous le titre Liber procuratoris studiosorum '. Ce procurateur était élu par les étudiants, il serrait d'intermédiaire entre eux et leurs professeurs , il tenut le compte des dépenses. Au premier rang de ces dépenses figuraient celles de banqueta assez fréquents, auxquels les professeurs étaient invités. Le banquet des Rois était précédé d'une promenade carnavalesque à travers la ville, et de la représentation d'une sottie on noraliié dans un carrefour. Est-ce dans une de ces

^ Il a été présenté une analyse de ce manuBcrit i, l'académie des InscriptionB et Belles Lettres dans les Béftnces des 34 septembre et 1" octobre 187S.

BIOGRAPHIE DE BABELÀIS.

cérémonies que fut représentée une moralité dont Rabelais nous a conservé le souvenir et où il joua lui-même un rôle ? Tout porte à le supposer. La plupart des acteurs associés à Rabelais sont inscrits, il est vrai, comme professeurs sur les registres de l'Université de Montpellier, mais on peut admettre, ou qu'ils étaient étudiants encore à cette époque, ou qu'étant professeurs, ils n'ont pas dédaigné de se mêler aux étudiants. La prédilection avec laquelle Rabelais analyse ce «patelinage>, fait penser qu'il en était probablement l'auteur.

n s'agit, dit Carpalim (Pantagruel^ liv. ni, chap. XXXIV), d'un mari qui avait épousé une femme muette. Le mari voulut qu'elle parlât. Elle parla par l'art du médecin et du chirurgien, qui lui coupèrent un encyliglotte [vulgairement «le filet >] qu'elle avait sous la langue. La parole recouvrée, elle parla tant et tant que son mari retourna au médecin demander un remède pour la faire taire. Le médecin n'en connaissait qu'un, c'était de rendre le mari sourd. Le remède est appliqué et réussit. La femme voyant que son mari ne l'entend pas et qu'elle parle en vain devient enragée. Le médecin demande alors son salaire, le mari répond qu'il est sourd et n'entend pas sa demande. [Q y a ici une réminiscence de la farce de Pathelin.] Le médecin lui jette au dos, je ne sais quelle poudre, en vertu de laquelle il devient fou. Alors le mari fou et la femme enragée se réunissent contre le médecin et le chirurgien, qu'ils laissent à demi-morts. Molière s'est souvenu de cette scène dans le Médecin malgré lui (acte III, scène 6).

«Je n'ai jamais tant ri qu'à cette représentation,»

-ifr-T .'.

IL Va AUX ILES d'hYÈRES,

ajoute Carpalim. On ne connaît la pièce que par cette analyse.

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