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Dans quelques-uns de ses ouvrages, Eabelais s'intitule «caloïer des îles d'Hyères, de ses chères îles d'Hyères», comme il dit ailleurs. Rien dans sa biographie ne donne l'explication de la dignité qu'il s'attribue. Il est probable que c'est à quelques excursions agréables dans ces îles qu*il faut rapporter lorigine de ce surnom fantastique. Voici à cet égard la conjecture très-plausible de M. Eugène Noël :
Il aimait à se promener ea mer. Dans ces petits voyages, il faisait, lui aussi, ses découvertes. Mais un jour, avec quelques amis, le voilà qui veut s'embarquer à la découverte des îles, comme il le disait en riant ; ils s'en vont intrépide oaent jusqu'aux îles d'Hyères.
Pour des: élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'études ; ces îles sont, et étaient encore plus alors, renommées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes, i^i quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation, mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites, lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque île dont ils se feraient rois ou empereurs ; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchadea ; qu'à partir de cette heure et de son proprio mot% il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur^ ni le roi, . mais bien le càloïer. Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F, BahelaiSj caïloier des îles d^Hyeres, II conserva niême ce titre en tête du Gargantua,
Aucun de ses biographes n'a dit un mot de cette promenade, mais (outre ce titre qu'il se donne) j'en trouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : mes îles d^Hyeres^ mes Stoschades, £n parlerait-ii avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées ? Ce voyage ne fait pour moi aucun
70 BIOGRAPHIE Dï RABELAIS.
Ce récit passablement invraisemblable , a été encore enjolivé depuis... àTaide du Bantagruet. Voici comment M. Paul Lacroix raconte cette partie de la légende :
Cette réponse (je suis l'écorohear de yesox) piqua la cu'* riosité. Duprat Toalut connaitre ce: qu'il yenait û^re à Parus ; mais quaad un page vint annoncer à Rabelais le désir du chancelier, Rabelais lui parla en latin ; le page aDa chercher un gentilhomme qai comprenait le htm, Rabelais s'exprima en grec; nn antre parut sachant le grec, Rdbelais l'àpoB* ^topha en espagnol; puis en italien; puis en aUema^, pois en anglais, puis en hébreu, [changeant de langue] à chaque nouvel interprète qui se présentait. Enfin Buprat donna ordre de l'introduire, et Rabelais, laissant de côté ces tangues étrangères, qui avaient si fort embarrassé les tmôhements, commença en français une h«rai^|;ue» adroitement , préparée, dans laquelle il exposait les motifs de sa mission*
Dans le roman de Rabelais (liv. 11^ chap. IX} Panurge en se présentant à Pantagruel ,. li(i parle treize langues avant de ,se décider. à employer l'idiome français, «qui est son langage maternel». M. Paul Lacroix voit dans ce récit du roman un soutenir de ce que Rabelais a fait luî-mêm^i. C'est évidemment le contraire qui est vrai; où a transporté dans la vie de Rabelais un,e. des scènes de sou roman, et cela postârieurfimeut à la pubUca^ioûi des Paréicularitea, qui n'en disent rien. '
Par malheur, les historiens de la Faculté de Montpellier ont prouvé que les privilèges de la susdite Faculté. ué fmrent jamais menacés et qpe^ par conséquent, toute cette histoire n'est qu'un conte emprunté primitivement à l'histoire de quelque bouffon. ^
. iy
LA BOBE DE BAB£LÂlâ.
xvn.
Pour appuyer la réalité du voyage de Rabelais à Paris, on a inyoqué une coutume qui a été long^ temps observée à la Faculté de Montpellier. On avait œnservé la robe dont Rabelais était revêtu le jour de son examen, et par honneur, on la faisait endosser à chaque candidat ; on ajoute même que les lettres E. R. G. (Frandscus Ràbélœsus Chinonmsis) étaient brodées sur le collet. Ce détail est douteux, mais le fait de la robe conservée et revêtue par chaque candidat n'est pas contesté. Cet usage existait encore au XYIIP siècle.
Seulement il avait fallu s'ingénier pour conserver cette robe, dont chaque candidat tâchait de s'attri-* buer un morceau. D y a au château de la Wartbourg près d'Eisenach, un appartement où Luther se cacha quelque tempsj après avoir été mis au ban de r^mpire. Ce fût là qu'il traduisit la Bible en allemand; mais le diable venait quelquefois le tenter. Un jour, dans son impatience le réformateur lui jeta son encrier à la tête; il en résulta une grande tache noire • sur le mur. Cette tache, on n'a eu garde de la faire dis^* paraître, et jusqu'à présent on la montre curieusement aux voyageurs. Le temps, a défaut des hommes, aurait dû l'efSsuîer, il n'en est rien; elle est toujours aussi fraîche et aussi noire. J'en fis un jour l'observation à ceux qui me la montraient. — Oh, monsieur, me dit^on, nous la renouvelons de temps en temps. Il en était de même de la robe de Rabelais. On prétend môiûe (voir les Hai}élais de Huet) que les lettres F. R. C. signifiaient François Rauchin, chancelier de l'académie de Montpellier, qui les y
BIOaSAPHUB DB &ÂBXLAI8.
aurait fait broder en 1612. Quoi qu'il en soit, la robe a existé, et Ton en en|portait des morceaux en souvenir dé Rabelais. Mais cela ne prouve millement que Rabelais eût été cluurgé d'une missîoB au nom de la Faeulté^ ni mène <^'il hû eût rendit un service spécial. La célébrité acquise par kd plus tard, suffit bien à expliquer le cxàte des> eaar didats pour cette relique d'un grand homme» sans qu'on soit obligé de fake intervenir une autre cause.
Dans les leçons qu'il faisait à la Faculté de Mcmtr pellia:, Rabekjs^ avommous diit, expliqittait les Aphtkrismes d'Hippocrate et VArs porvaàà Galien^ en y iQoutant des observations ; il songea à faire pocfiter le public de ca travail et se reodît à Lyon, en 1532, pour le Sûre imprimer. L'ouvrage parut sous ce ti* tre : Sippocraôis et Qàlenif libri aUquût^ etc. C'est un manuel & l'usage des étudiants, contenant lea traités les plus imipûrtanjtïs des. deux célèbres méde-' cins avec des notes et des éclairdssemsnte. On en fit une seconde édjdûn une dizaine d'années plus tard. Ce Uvre cependant ne parait pas avoir obtenir un grand succès. Rabelais le fit précéder d'une dédi* cace latine à son pnemier protecteur Godefroy d'Es* tissac, évéque de Maillezais, et d'une ésgigrmfibB latine, où l'on reconnaît la tournure demi-em** pbatique demi-platsante qui régnera dbns ses pro^ lègues :
ffîc medicse ftn» êxnaâantiMimHS arti»
Hinc, muge ni sapiat ingralaeima, bibe.
Venez "bmt^ I de Fart qui conserve la vie, Yoîd la aource pum; arrière l'eau cronpiat
SES PBSMlfeBES. PUBLICAlSOirS. 7S
xvtn.
lUbeliiiB à LyoïL ne^ cessa pa» de s'occuper de isé^ éeems;. De noremfbre 1532 à la fin deférrier 1534^ 1MM6 le ^of cms médecin' du grand hôpHal de Lyot» ; ilÊit resq^cé à. cette dernière date' parce qu'il s'é* tait absenté deox fois sous permission. Mais il &'oc* copa siBtout de Vams et de puUieatioQS. Lyon était à cotte époque nn grand centre de prodnction litté* laire. Il sortait cha^ae année de la maison des Gry* ^les et de quelques autres un nombre considérable^ de livres d'érudition et de science, sans préjudice des^ éehts de circonstance et des romans.. Rabelais donna ses soins^ à quelques publications éradites^ édité€S- par tes GryjAeff. Il «gna entre autres le second volume des Lettres latines du médecin Maibardi, quHl dédia i son ami Tiraqueau — et deux pièces^ un contrat devente et un testament, qu'il' intitula : TSÀx rdiqmi» vemrmndm «m^Mito^, etc., et dédia à son ami Boa* diard-, par une lettre moitié grecque et moitié latine. Par malheur,, ces deux pièces n'étaient pas des restes de la «vénérable antiquité» ; dles avaient été fabriquées par Pontanus et Pomponius LsBtus. L'er» renr fut bientôt découverte et Rabelais, de dépit, renonça pour jamais aux publications érudites. Les exemplaiFeBid^e cette publieatiom étant devwus extréniement rares^ tout Mt supposer que Rabdais re^^ tim de 1« vente leae^eniplaireB qui Hsstaient encore dier. lejibraini
Les EpUres dédicaitoireâ' latines qui précèdent ces tvois productions nous apfO'ennent peu de chose sur
74 BIOO&APBIE D£ ilÀBELAIS.
Babelais; il n'en est pas de même d'une fort belle lettre latine, publiée au commencement du XVIIP siècle dans un recueil intitulé Clarorum virorum EpistoliB centum inédites, et adressée à un certain Bernard de Salignac, sur lequel nous n'avons que des conjectures, mais auquel Babelais attribue une influence prépondérante sur ses études. Babelais av^t été chargé par Georges d'Armagnac, évoque de Bodez, de lui faire passer un Josèphe par un messager digne de confiance, à causç des aliéna liens d'amitié qui existaient entre eux {pro veteri nostra amicitia). ' 1 . .
J^ai saisi ayec bonheur, contimie Babelais, cette oceasion de vous témoigner, ô mon père en hninanitéSi mon respect et mapiété filiale. pour ce petit service. Mon père, ai-je dit, j'aurais pu (lire «ma mère», si votre indulgence m'y autorisait, car ce que nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l'avoir vu, avant de savoir même ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent conttte l'inclémence de Pair, vous l'avez fait pour moi, moi dontlo visage même vous était inconnu et dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vous. Tous m'avez, élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre divin savoir ; tout ce que je suis, tout ce que je vaux/ je le dois k vous seul : si je ne le proclatnais hautement, je sei^a le plus ingrat d^s homnes. Salut encore une foifi^ pèce chéri, honneur de. la paftrie, appui des lettres, champion indomp* table de la vérité I
Babelais parle ensuite d'un livre calomniateur publié par Aléandre sous le mm de Térudit Scaliger. Cette circonstance a fait penser que ce Salignac pourrait bien être Erasme. Scaliger publia ::en eflfet en 1531 contre Erasme un Discours (Oratio) qui était attribué à Aléandre. Ce qui vient à Pappui de cette supposition, c'est qu'une copie de la lettre de Babe- Ips, qui se trouve, dit*OQ, à la bibliothèque de Zu*
SA L£TT{lB À SALXGNAC. 75
rich, porte le nom d'Erasme: Au moment où cette lettre fut écrite, Erasme se trouvait à Fr}bourg ou à B&le, et Lyon eat. sur la route de Bàle à. Rodez- Sesterait à expliquer la profonde reeonnai38i|.nce de Babe]ais envers le destinataire ; mais rien, n'empêche de supposer qu'Erasme et I^abelais s'étajient rencontrés précédemment; que le Voltaire du XVP siècle avait donné à Fauteur de Garganttia des conseils et des encouragements et que^ par suite, une rare corlespondance s'ét^^t eng^,gée entre euj^, correspondance qi^i se serait perdue, comme tant d'autres. On objecte aussi Tabsqnce du nom de Rabelais dan$ les écrits d'Erasme; mais ce silence, s'explique facilement.: lorsqu'Erasme n^ourut en 1536, la, gloire de Babçlai^ était à peine à son aurore, et les talents reconnus s'empressent rarement de saluer ceux qui doivent les remplacer». Ajoutons cependant que M. Ratbery^ à qui jjous dev:Ons u,ne p^irtie de ces renseigqements, refuse d'Identifier Salignac avec Erasme, bien qu'il ne puisse dire au juste ce que c'était que ce Salignac. , , , ,
Il est un autre popt sur lequel nou^ ne saurions être de l'avis de Jif . Rathery- Il s'agit du motif qui engagea Rabelais à renonqer aux publications érudites, où fl ne tfrillait pas^ pour les publications bouffonnes, où il devait se îmi^ la première place. Antoine j^eroy a;ttribue ce changement de front à, 1,'insuccès r de S!?3 premières ouvres. fiO libraire . i^e serait plaint que sps. livres^ se ..vendaient peu, — Consolez-vous, aurait dit Rabelais, je vçus ferai un livre dans le goût du jour,, dont la vente vous dédommagera, — et il aurait tenu pai:ole. Ce récit, qw>i qu'en . di^e te s^ya^t éditeur, iw)us semble réunir
76 BIOOBAPHIS DB BABBLAIS.
tous les caractères de la probabilité. Rabelais s'était mépris au début sur sa yocafâou : cela est arrivé à tant d'autres, à Molière, par exemple, <|ui s'essays plusieurs fois et avec obstination dans le genre tra« gique, et ne se rejeta que, faute de mieux, ven» te domaine comique, dont il est devenu teroi^ Pourquoi n'en' aurait-il pas été dnsi de Raberlms ?
Il avait promis, nous dît-on, d'écrire un Hvre dans le goût du jour. Mais quel était le goût d)u jour, «n dehors des œiivres d'érudition ?
Pour répondre à cette question, il n'est paff absolument nécessaire de fouill^ 1^ cataliigtres dfeB libraires duXVP siècle. Si vous avez eu oceasioa d'assister à une de ces fêtes qui réunissent les hahabitants des campagnes, foire, assemblée, pardon, kermesse, etc. — à côté des vendeurs de merceries et menues marchandises, à côté des étaux de comes-' tibles, entre les broches où l'on rôtit les moutons, en plein^ vent et les tentes où l'on se met à l'abri de la plaie ou du soleil pour festiber à son ai^, vous a'vez aperçu quelques modestes étaux où s'épanouissent des séries de* petits Hvres imprimés sur papier deraî^ gris et illustrés de naïves gravures sur bois. Us sont rognés, piqués et non coasus par feuilles, et de deux formats peu usités aujourd'hui, petit in-quarto à deux colonnes et petit in-seize II y a aussi des in trentedeux carrés, mais ce sont des almanachs.
Ces formats sont ceux que préférait te XVl* siècle pour la littérature l^ère ; les ouvrages sont aussi ceux que le XVP siècle préférait. Ils ont été rajeunis» il est vrai, pour le style, abrégés le plus souvent,
CB qu'on UaAITDB SO» X^MPS. 7T
mais le fonds est resté le nvâme d^uis trois centa as^. Il ne faudrait pas trap jauger de ces opuscules par l'ouvrage -en 4eux volïu»es qae M. Charles Nisard a consacrés aux Livres populaires ; il y a dans ce livre, à la fois des longueurs et de .graves ou))lis. n est surtout insuffîsaut au point de yue chronologrique, Tauteur ne s'étant que rarement préoccupé de l'origine des pièces qu il analyse. On pent cependant 7 trouver quelques renseignements utiles.
On en trouverai davantage et de plus précis dans deux recueils publiés au dix-huitième siècle: Tim, d'aUures quelques peu frivoles, la BibUothègm umversélle des romcms, 112 vol. in 12 ; Tautre, dont le ton est plus sérieux : Mélangea tirés d'une grande bibliothèque^ 68 voL in S""; lun et Tautre cointenwt Taimlyse et des extraits de la plupart des ouvrages manuscrits ou imprimés alors connus, antérieurs au XVII^ siècle. En complétant -ces sources Tune par Tautre, nous pourrons nous former un tableau asses exact de la littérature des actions à l'époque où Babelais song^ à publier un livre de ce genre.
Au premier rang, mm trouvons THistoire de& quatre iiis Âymon et 4e Maugis leur cousin^ qui guerroyèrent contre Chaarlemagne et le surent quel^ quefois dans des situations embarrassantes ou comiqijies; tes prouesses de «GalUen Restauré» ou «Bhé* tore», fusion de deux poèmes célèbres, le «Voyage de Gharlemagne à Jénaalem» et la «Bataille de Bon-eevaux» où Télite de la tjievalerie frangaise périt avec Boland-
L'histoire de la belle Hélène de Constantinople^ fiUe d'empereuir, qui devint mère de St. Martin de Tours.
78 BIOGBÀPHIB DE RABELAIS.
L'histoire de Huon de Bordeaux et de son cor enchanté, dont Wieland a tiré son poème d'Ofterem, inférieur à l'original, et Weber un de ses meilleurs opéras.
L'histoire de Gérard de Nevers et de la belle Euriante, qui est rentrée dans la littérature bourgeoise, grâce à l'extrait enjolivé de Tressan, et sur laquelle Weber a exercé aussi sa verve musicale.
L'histoire de «Baudouin de Flandres» qui épousa le diable — celle de «Robert le diable» dont on a tiré un opéra célèbre, et de «Richard sans peur» son fils, histoires qui figurent également dans la < Chronique de Normandie».
L'histoire des deux chevaliers et amis dévoués Valentin et Orson.
L'histoire du prophète Merlin, enchanté sous une aubépine par la fée Viviane, oîi le poète lauréat anglais Tennyson a pris le sujet d'une de ses meilleures Idylles.
Les exploits de Fierabras, le défenseur des opprimés, les aventures de Jean de Paris qui berne si gaiement le roi d'Angleterre, celle de Pierre de Provence et de là belle Maguelonne, qu'on prétend avoir été remise en nouveau langage par Rabelais lui-même.
Les livres de ce genre ne sont pas les seuls qui forment la bibliothèque populaire depuis le XVP siècle ; il y a les livres semi-religieux : l'histoire du Juif errant, celle de Judas Iscariote, celle de Ste Anne, mère de la Ste Vierge, de la Glorieuse Vierge Marie, des trois Maries de l'Evangile ; puis des légendes où les croyances primitives de la race aryenne se marient aux croyances chrétiennes, comme la eu-