‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 32 sur 104 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

BIOGBÂPfllË £T ŒUVBBS DiVERSSS. (Banîie,)

HOMMAIBB. — 1. Second léjour ù» Rabelais à B«nie. Il se net en ri»cte

avee TÉglise. — 2. Sa correspondance arec révoque de Haillelais. ~ 8. Le quart dlieare de Rabelais. ~ â. Court s^o^r à Paris. — (. Rabelais profeeseor et médecin. — 6» UTonTalle b«Ue dn pape. — 7. Rabelais chanoine. — 8. U publie son (<sr« livre, — 9. n obtient un pririlége 4e Tran^ois Z. — 10. Sen prelogve. «— 11. Sa fuite en Lorraine. — 12. Son troisième Toyafe à Ronae. La Sciamackie, — 13. Il est curé de Meudon et publie son quart livr^ avee un privilège de Henri II. ^U* Rabelais i Hmidon — 15. Sa mort.— 16. Rabelais, J. du Bellaj et Ronsard.— 17. £pi« taphes satiriques de Rabelais. — 18. ISpitapbes élogienses. — 19. Les SonyM drolatiques de Pantitgruel. — 20. Biographie* de Rabelais «u XT^.^ et au XVine siècles. —21. Ordre de eompeeitioa des première lirres de Rabelais. — 32, Lee Ckroiti^um garf^mf (w<n««. — 23. 0-argantna, personnage mythique. — 24. Rabelais est*il rauieur des €%n>«<?i»e«? — 2&. Témoignages à«e w^X. — 26. Analyse des Qrandt^ ClurcniqH0*,^27, Secostds Chronique. «^ 28. Le Disciple de Pantagruel. Un chapitre de ce roman.

Après avoir fait imprimer de nouvelles éditions de Gargantua et du 1" livre de PatUagrud (1535), Rabelais partitr en 1536, pour Rome, où rappelait de nouveau le cardinal du Bellay. Il n^avait pas cessé, du reste, d'entretenir des relations avec la capitale du monde catholique; nous en avons la preuve dans une lettre que le cardinal de Toumon écrivait au chancelier Dubourg. Après avoir parlé d'un « paillard de luthérien ou zwinglien y* qui se trouvait à Lyon,

SEOOKD SÉJ0I7B A SOKE. $0

il dénonce arec indignation Tcne lettre (^videmmi^ ittterceptée) qne Rabelais adressât < à un des plus mauvais iiailkràs p (on bérétiques) çni fût à Bmofi; il envoie cette lettre au chaiiGelier et dit qu'un peu de pins , il eût fait mettre l'auteur en prison, pour donner une legtm à ces écriveurs de nouvelles.

No«s avons plus de détails sur ce second séjour de Babelais à Some que sir le premier. Ces détails aont consignés dans plusieurs pièces officielles et s«urtoiit dans une série de lettres adressées à révoque de MaiUezais et publiées à la fin du^XYI'' âède sous le titre à'Epîtres de Maître François Rabelais.

Il s'occupa d'abord de &ire régler «la position avec Téglise. n y avait douze aios qu'il avait quitté Fontffliay; ses livres, qui faisaicait beaucoup de bruit; avaient attiré l'attention Bur sa personne. Il n'^avait xien à craindi^e pour le moment parce qu'il était attaclié au cardinal du Bellay, purce qu'il faisait par* tie de sa maison iàûmus\ parce qu'il étiât ce qu'on nommait alors son «domestique p, mais c'étdt une sécurité instable. Il présenta au pape une supplÀcaiio pro apostasia.

Clément Vn était mort, la chaire poditificiUe était alors oocupée par Paul m (Alexandre Farnèse), Babelaîs lui rappela que Clément VU erait bien voulu i^utorûier à dianger de couvent, mais non & quitter la profeasion religieuse^ Il avait cepeadant quitté l'habit régulier de son ordre pour celui de prêtre séculier ; il disait qu'il s'était ensuite livré à l'étude de la médecine et qu'après avoir reçu ses grades, il avait exercé cet art pteodiutt un «ertain nombre d'années, vcqr^i^eantiQà dt li^ célébmnt la messe âeu-

BIOGRAPHIE D£ BIBELAIS.

lement de temps à autre, disant ses heures canoniales d'une façon très irrégulière et les omettant (Quelquefois. Il ajoutait qu'il se repentait maintenant de rirrégularité de sa conduite, et qu'il désirait reprendre la vie monastique avec pleine tranquillité d'&me. Il suppliait donc le pape de vouloir bien Tabsoudre pour le passé et l'autoriser, pour l'avenir, à rentrer dans le couvent de son ordre qui voudrait bien le recevoir, à posséder les bénéfices ecclésiastiques que l'on voudrait lui conférer, et à pratiquer la médecine à condition de ne pas recevoir de salaire et de n'employer ni le fer ni le feu dans les opérations chirurgicales.

Ces dernières conditions n'avaient rien que de très ordinaire. En général, l'Eglise ne permettait pas à ceux qui étaient engagés dans les ordres de verser le sang, à quelque titre que ce fût, et de jdus en assurant aux prêtres un bénéfice, aux moines l'existence dans un couvent, elle leur refusait le droit de recevoir une rémunération pour d'autres services.

La supplique était humble. Babelais exagérait même quelque peu ses péchés, mais c'était le moyen d'en obtenir plus facilement la rémission. Il ne fit pas présenter sa supplique par le cardinal du Bellay; deux cardinaux italiens lui rendirent cet office. Il obtint ce qu'il demandait et dans la forme la plus favorable, celle qui devait avoir force de loi en France ; de plus, on lui fit remise d'une partie des frais de chancellerie.

C'est Rabelais lui*même qui nous apprend ces détails dans sa correspondance avec l'évéque de Mail-

SA COfiB£SP01(DA|7CS DE ROME. 101

lezaiB. Celui-ci avait chargé Rabelais de solliciter pour lui, d'Estissac, le chapeau de cardinal ; Rabelais faisait dé son mieux, mais Jean du Bellay Tappuyait avec mollesse et cherchait toujours des fauxfuyants, si bien que d'Estissac mourut sans avoir obtenu ce qu'il ambitionnait.

Paul m, du reste, était très préoccupé en ce moment. L'empereur Charles-Quint lui avait annoncé sa visite ; le pape eût bien voulu Tesquiver, il fallait, au contraire, montrer de Tempressement, beaucoup d'empressement; cela allait lui coûter cher d'ailleurs, et Pargent lui manquait.

Les cardinaux envoyés vers l'empereur obtinrent d'abord, par adresse, que la visite serait retardée de cinq ou six semaines.

Si j'&rais autant d'escus, écrit Rabelais, que le pape voudrait donner de jours de pardon [d'indulgence], àt proprio motu^ de plénitude potestatis et autres telles circonstances favorables, k quiconque le remettrait jusques à cinq ou six ans d'ici, je serais plus riche que Jacques Cœur ne fut oncques.

Rabelais nous apprend ensuite qu'on avait fait un chemin tout exprès pour recevoir l'empereur, abattant force maisons, dont les propriétaires ne furent pas du tout ou du moins ne furent que très-faiblement indemnisés. Pour subvenir aux frais> on mit des impôts sur tout et sur tous, même sur les porteurs d'eau. On voulait que Charles-Quint pût passer sous les arcs de Constantin, de Vespasien, de Titus, de Numérien et autres. Plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises furent sacrifiées.

Rabelais ne se borne pas à donner à son correspondant des nouvelles de Rome, il le tient au cou-

102 BÏOaSAPfllE DB BAJNII^AIS.

tant de tout ce qui se passe en Europe et en Asie ; il hà raconte la guerre 4e Tempereur tare avec Ia Perse, discute les conséquencea que cela peut avoir, il donne le détail des éTénements qui se passent sur les c6tes barbaresques, mais spécialement sur ce qui se fait en Italie. A propos d'une question que lui adresse réyéque, il entre dans des détails assez longs et quelque peu scabreux sur les bâtards d'Alexandre VI et sur ceux de Paul III.

n envoie aussi à d*Estissac avec une certaine complaisance les pasquils, ou satires , affichés à Rome sur les statues de Pasquin et Marforio. On sait que pendant longtemps deux statues antiques mutilées» situées près de la place Novone, affublées dés noms de deux artisans facétieux du voisinage, ont servi à afficher de courtes satires contre les personnages puissants et spécialeinent contre la cour de Borne. Ces satires se composaient ordinairement d'une phrase épigrammatique proposée par Pasquin et à laquelle Marforio répondait. De là le nom de pasquil donné à des satires vives et brèves. A répoque où Rabelais- se trouvait à Rome, ces épigrammes étaient très nombreuses et très mordantes. On en a recueilii deux volumes, réunis en un, «à Eleutheropolis>, la ville de la liberté, en Pan 1 544, sous ce titre : Pasquillorum tomi duo ; il y en a en vers, en prose, en latin, en italien, en grec et même en allemand. Les pasquite en prose se composent généralement de dialogues très mordants, mais beaucoup trop longs pour avoir jamais été affichés. Ce livre est devenu fort rare.

Les plaisanteries que Rabelais trajismet à Tévêque de Maillezais exigeraient, pour être compri-

SA OOBBBSPONDAlfCE PB BOStEL 103

ses, de longs commentaires^ deat elles ne. valent fM la peine.

L'écrivain jodissait de la pleine confiance du car** dinal, qm TadjEnettait même à ses eonversations di* plcMnati(i(iiCs< Rabelais oeas en raconte une assez carjeuse entre le cardinal de Trente^ envoyé de Chartes Quint et le cardinal du Beilajy. Il s'agissait de la oenYiiHmtion du i^ondle de, Trente, dont persmne du clergé ne voulaiit entendre parler. Lç parpe ewirto^nt 7 était opposé^ et ne .cherchait qu'à gagner du t8ii^> afin d'éviter la rupture définitive entre les àmsi fractions de l'église chrétienne^ rupture qui lui semblait inévitable si le concile se réunissait.

Le botaniste, le, savant, le collectionneur a|^araisaeirt aussi daus; cette correspondance de Babe: lais avec jd'Ës^ssac. Il s'enquiert des légumes curieux; il envoie àM""*" d'Sstissac, mère de l'évêque, des gyraines et des plantes pour son potager. On attribue à Babelais rintroducfion en France de la laitue romaine, du melon, des artichauts, des œillets d'Alexandrie. II parle aussi des violes matronales (peut-être la giroflée ou violier, ou la julienne, hesperis mairomlis). Il donne des détails sur la manière de cultiver les plantes qu'il expédie: on sème les salades deux fois l'an, en carême et en novembre; les cardes se sèment en aol^t et septembre^ mais c'est en mai qii'on met en terre les graines de melons, de citrouilles, et autres fruits de ce genre; il faut les entourer d'un fumier léger et les protéger conitre k. gelée.

On apporte à ïlome de Chypre, de Candie^ de Gonstantinople, mille petites .mirolifiques^ ou curio-

104 BIOaBAPHIB DB BABELAIS.

sites, qui sont à bon marcbé et que Rabelais van^ drait bien envoyer à M"" d'Estissac^ mais l'argent lui manque — pour toutes ces petites dépenses : achat d'objets, envois de courriers, etc., — non pour lui, qui mange chez le cardinal et qui n'a rien à peu près à dépenser pour sa personne ; il prie donc l'évéque de lui expédier quelque lettre de change pour faire face à ces déboursés; il l'engage aussi très fort à envoyer quelque argent à un perso»* nage de Lyon, qui leur sert d'intèriàédiaire. De Borne à Lyon, le port ne lui coûte rien, sauf quelques légères gratifications, probablement parce qu'il expédie ces envois sous le couvert de Tarnbassadeur.

La dernière lettre de Rabelais à Tévêque est du 15 février 1536; Charles Quint n'arriva à Rome que le 5 avril suivant. N'oublions pas que l'année, commençait alors à Pâques et que, par conséquent, le mois de février attribué à l'année 1586, appartient à l'année 1537, selon notre manière actuelle de compter.

Pourquoi Rabelais quitta-t-il Rome? Pourquoi se rendit-il à Paris où nous allons le retrouver ? Etait-il chargé d'une mission par le cardinal? Avait-il Tespoir d'obtenir quelque position dans la capitale ou dans les environs^ maintenant que sa paix était faite avec l'ÎEglise et que le cardinal du Bellay était évéque de Paris? On ne sait* Le but du voyage est incertain, mais le voyage n'est pas douteux.

.C'est à cette époque, par conséquent, qu'il fau-

LE QUABT d'heure BB RABELAIS. 10&

draît placer le «quart d'heure de Rabelais», si cette historiette avait quelques fondement. C'est le seul moment de sa vie où Ton puisse l'intercaler.

Rabelais, nous dit-on, arriva de Rome à Lyon eu tort mauvais équipage, sans argent et obligé cependant de se rendre à Paris- Il s'arrangea pour voyager gratis. Il y a deux versions sur le moyen auquel il eut recoure. Voiei d'abord le récit des Partieularitez de la vie de Jf. Sàbelais:

« Ayant gagné la ville de Lyon, il p'ayîsa d'un plaisant stratagesme, et qui east esté fort dangereux à un homme moins cognu. A la porte de la ville par où il entra, il prit de meschaos haiUons de diverses cofuleurs, leamit daQS upe t)etite valise qu'il portait, et ay^nt abordé un^ hosteUerie, il demanda à loger une bonne chambre, disant à Thostesse, qu'encore qu'elle le veist en mauvais estât, et à pied, il estoit homme pour luy payer le meilleur escot qui fust jamais^fait chez elle; il demande une chambre escartée, et quelque petit garçon qui sceust lire et escrire, avec du pain et du vin. Cela estant fait, en l'absence du petit garçon, il fait plusieurs petits sachets de la cendre qu'il trouva dans la cheminée ; et le petit garçon estant arrivé avec du papier et de l'encre, il luy fit faire plusieurs biUets, en Vxm desquels il y avait. Poison pour faire fnotMrir le Boy; en l'autre, FoUon pour faire pourir la Beine; au troisième» Foison pour faire mourir M. le Duc d'Orléans, et ainsi des autres enfans de France ; appliqua les billets sur chacun d^s petits sachets, et dit aup«lit garçon: Mon enfant, garde«-vous bien de parler de cela à vostre mère ny à personne, car il y va devostre vie et de la mienne; puis remit tout en sa valise, et demanda à dîner, qu'on luy apporta.

Pendant son disner, l'enfant conta tout à sa mère, et elle transie de peur, crut estre obligée d'en avertir le prévost de la ville, ven la mauvaise mine du pèlerin.

C'estoit en. ce temps là que M. le Dauphin avoit esté empoisonné, et que toute la France avoil esté affligée au dernier point. Le prévost est adverty de tout, fait quelques légères informations, entre dans la chambre de Babelais, se saisit de luy

106 BIOeftÀPHIB OB BABSLÂIB.

6tdeBaYftliie.Sft maaTaise mine, le trarail qu'il avoH souffert par le chemin, et les mauvaises réponses qu'il rendoit, le firent grandement soupçonner, car il ne lenr dit rien, sinon : Prenez bien garde à ce qui est dans ma valise, et me menez an Rof; j'ay des choses estraoges à luy dire.

Il est empa^eté, mis sur un bon dnsval, ^ ÎBst paiftif sur l'heure ; on luy fit bonne chère sur le chemin sans qu'il luy oouflr tast rien ; et en peu de jours arrivé à Paris, est présenté au Koy, qui le cognoisscrit fort bien, et luy demanda où il avoît laissé M. leOardinal du Bellay, et qui l'avoit mis en oet estât? Le Prévost ùât son rapport» montre la vaiisl^ les paqwta et les informations qa'il avait faites ; Habelais raoonte bob Mitoire» prend devant le Eoy, de toutes les poudres qui estoient de pures cendres : le tout se termina à rire, et la Cour à s'en moquer.

Voici maintenant la version, un peu arrangée de M. Paul Lacroix, d'après les Elogia JRabdœsiana, de Leroy.

On raconte qu'en arrivant à Lyon, il fut forcé de s'arrêter dans une hôtellerie, faute d'argent pour continuer sa route, et comme il ne voulait pas se faire connaître, de peur iSe compromettre le secret de sa mission, il imagina un singulier stratagème, pour sortir de cet embarras, qui a passé en provetbe sous le nom de «quart d'heure de Rabelais». Il a'était déguisé de manière à n'être reconnu de personne et il fit avertir les principaux médecins de la ville qu'un docteur de distinction, au retour de longs voyages, souhaitait leur faire part de ses observations : la curiosité lui amena un nombreux auditdinp, devant lequel if te présenta véta singulièreinent, et parla longtemps en contrefaisant sa voix, sur les questions les plus ardues de la fluédeoine. On Pécoutait avec stupéfaction. Tout à coup il se recueille, prend un air ntyitérieux, ferme lui-même toutes les pOrtOB,, et aoiionoe anx assistants qu'il va lenr révéler son secret. L'attention redonble: «Voici, leur dit-il, un poison trèB-subtil (bomohi que je firats allé chercher en Italie, pour vous délivrer du roi et de ;ses enfants. Oui, je le destine à oe tyran, qui boit le sang du peuple et qui dévore la France. » A oes mots on se regarde en silence, on se lève, on se retire. Rabelais est abandoBOÔ

LE QUA&T D'HBUBE DS KÀ^%LAIS. 107

de tons. Fuis, peu d'instmtB après, les magistrats de la viOû) font cerner l'hôtellerie : on se saisit du prétendu empoisonnenr, on l'enferme dans une litière, et on l'emmène sous bonne escorte. Pendant le chemin il est hébergé aux fixais de la viDe ; on le traite même wagn/ifiguementf comme on prison* ms de distiaclioa ; il arrive enftn à sa destination, frais et dispos. Fraa/Qois P'^ est prévenu de l'arrestation d'sn grand criminel : il veut le voir : on conduit devant lui Rabelais, quî a repris son visage et sa voix ordinaire. François 1^*^ sourit, en l'apercevant : «C'est bien fait à vous, dit-il, en se toomant vers les notables de Lyon, qtd avaient suivi leur capture , ce m'est une pr^ve que vons Bravez pas. peu de solUcHiide pour ki conservatiofi de notre vie, mais je n'avais jamais soupçonné d'une méchante entreprise le bonhomme Rabelais.» .^Là-dessus, il congédie très gracieusement les Lyonnais confondus, et retient à souper Rabelais, quî but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon.

La seconde versioii n'est pag plus acceptable que la première. M. Paul Lacroix suppose que le cardinal avait donné à Rabelais une mission pour. Paris; s'il en était ainsi, cammeat admettre qu'il ne lui eût pas donné en mdme temps une somme suffisante pour payer le voyage. M. Paul Lacroix est de ceux qui voient surtout le bouffon dans. Babelais, et il est assez porté a lui attribuer lea goûts de ses héros ; mais au pis aller, suivant

hii,

Il n'avait de goût onéreux Qu'une soif un peu vive.

Nous le voyons partout économe et sage dispensateur du peu qu'il a. Comment admettre que de Borne à Lyon il eût déjà dépensé tout l'argent de son voyage ?

Et puis Rabelais avait vécu longtemps à Lyon, il avait été médecin de l'hôpital, il était connu

108 BIOaSÀPHIE DB BÂBEtAIS.

de tout le public intelligent de la ville. Gomment admettre, d'un côté, que, dans un cas de besoin, il n'eût trouvé personne disposé à lui prêter la somme nécessaire ? Gomment admettre d'un autre côté, qu'il ait pu se déguiser au point que per* sonne ne Tait reconnu et n'ait fait manquer ce beau projet, digne tout au plus d'un Scapin de comédie ?

Antoine Leroy place le fait en 1536; mais à ce moment, le procédé eût été non seulement étrange et incompatible avec le caractère de Babelais tel que nous le montrent les* récits authentiques, mais il eût été éminemment dangereux.

Ecoutons Voltaire:

On ajoute que c'était en 1586, dans le temps même que le roi et toute la France pleuraient le dauphin François qu'on avait cru empoisonné, et lorsqu'on venait d'écarteler Monte- '^ cuculi, soupçonné de cet empoisonnement. Les auteurs de cette plate historiette n'ont pas fait réflexion, que sur un indice aussi terrible, on aurait jeté Babelais dans un cachot, qu'il aurait été chargé de fers, qu'il aurait subi probablement la question ordinaire et extraordinaire; et que, dans des circonstances aussi funestes, et dans une accusation aussi grave» une mauvaise plaisanterie n'aurait pas servi à sa justification.^

La vie de Rabelais, ajoute Voltaire (il s'agit ici des To/r* tieularitez) imprimée au devant de Gargantua est aussi fausse et aussi absurde que l'histoire de Gargantua lui-même.

Cette observation de Voltaire est tellement évidente que les biographes postérieurs placent ce fait en 1534, époque où nous ne voyons pas que Tauteur ait eu le temps ou une raison quelconque de se rendre à Paris. Il faut voir évidemment ici une

^ Lettre sur Babelais et sur d'autres auteurs, etc., 1767, réimprimée dans les MëUmgts UUéraires,

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