IL VA A PARIS
histoire inventée à plaisir, une aventure digne de faire suite aux «Repues franches de Villon». Il est probable qu'en cherchant bien on la trouverait dsDS quelque roman, dans quelque pièce de théâtre antérieure, à moins toutefois que Rabelais ne l'ait inventée lui-même et ne se soit amusé à la conter dans un moment de gaîté, ce qui expliquerait comment le candide Antoine Leroy aurait été amené à nous la transmettre.
Quoi qu'il en soit des motifs et des circonstances du voyage, la présence de Rabelais à Paris en 1537 est un fait indiscutable. Une pièce de vers latins adressée par Etienne Dolet à ce même cardinal de Tournon que nous avons vu si mal disposé pour Rabelais — nous représente l'auteur de Pantagruel assistant, avec d'autres amis, à un banquet donné pour le féliciter, lui Dolet, de l'heureuse issue d'une affaire où il avait été impliqué; il s'agissait d'un meurtre commis à Lyon et dont on l'accusait d'être complice. Dolet s'était adressé au roi, qui l'avait déchargé de toute peine.
Bien ne manque au récit, dit M. Eathery, à qui nous empruntons ces détails, ni le lieu, ni la date, ni ]es noms des convives, ni ]a conversation qui s'engagea pendant le repas.
«Là prennent place ces hommes qu'on a nommés avec raison les lumières delà France: Budé, le premier de tous par la science; Bérauld, à l'esprit supérieur, à la parole facile; Danès, illustré par les connaissances les plus variées ; Toussain, surnommé la bibliothèque vivante; Macrin pour qui l'art des vers n'a point de secrets; Bourbon, riche également des trésors de la poésie ; Youlté, qui domie aux savants de si belles espérances ; Marot, ce Virgile gaulois, qui a le souffle divin de l'inspiration poétique, enfin François Babelais l'hon-
110 ' BI0QBAPHI8 DB BABELAIB.
mvLT d6*la médedBe, qui peut rappeler les maria âen portes an tombeau et les rendre à la lumière. ^
«Maints propos s^engagent entre eux : on passe en revue ce que les pays étrangers possèdent d'habiles écrivains : Erasme, Mélancfathon, Bembo, Sadolel» Vida» Jacques Somazar» on salue tour à tour chacoo de ces noms par dfis aocbmatioiis bruyantes.
Ce qui ferait supposer que Rabelais avait en effet une mission ou plutôt une commission à Paris^ c'est qu'il n'y resta que très peu de temps et se rendit en toute hâte à Montpellier. Quoiqu'il eût pris sur ses livres et au grand hôpital de Lyon le titre de docteur en médecine, il n'avait pas encore reçu formellement ce grade. Il lui fut conféré le 22 mai 1537 et il s'inscrivit à ce titre sur les registres de la Faculté. Il avait passé auparavant son examen de licence, mais à une époque inconnue et probablement à Téglise, comme cela se faisait d^ordinaire, de sorte qu'il n'en reste aucune trace sur les registre» de la Faculté d^ médecine.
Babelais reprît pendant deux anS; comme docteur, les cours qu'il avait faits autrefois comme bachelier à la Faculté de médecine. Il exposa et commenta les Pronostics à'HippocrateM fit une série de leçons d'anatomie* Dolet a consacré dans une pièce de vers latins celles où le professeur disséqua te corps d'un supplicié. Il faut dire que, quelque t^mps auparavant,
^ Franciscus Babelassus, honos et glorîa certa Artis Pœonise, qui vel de Hmine X)i1âs Extinctos reyocare potest et reddere luci.
Hos înter multos sermo tum naseitur, or»
Extemœ ^uîd docti habeant scrîptorîs : Srasaras, MelancÂithon, Bembus, fiadoletna, Vida, Jaedbus Sumazanis, 9l«aa landantar voce vidasim.
IrT'
IL ESI" PBOFËSSSUE ET HÉ»ECIK. lU
Bolet avait laneé une épigramme à un professeur qai en faisant la dissection d^un cadavre semblait — tant ses explications étaient obscures — aussi muet que le cadavre lui-mémè. Ici, au contraire, le mort se vante dç rheureuse chance quHl a obtenue :
Spectaculo lato expositus Secor; medieus âoctiBSîmus plaatttQ faoit Quaiii pnldnre» etc.
Eaipwé en srmd appaml« on ne dteèqiae. Un «avant méâecÎB rend claire À tous la beauté, la convenance, la merveilleuse harmonie que le père des choses a réalisée dans le corps de Thomme. Je suis à la fin comblé d'honneurs et de gloire ; destiné à servir de spectacle effrayant, à devenir la pftture des corbeaux rapides et le jouet des vents, le sort B*0st j<Hié de ceux qui m'ont puni^ je nage dans 1^ honneurs {honoribus drcumfluo).
D'autres poèt§3 du temps^ Macrin, Sussanneau, ont mm célébré en vers latins les leçons et la pratique médicaJie de Rabelais. Sussaaneau, médecin lui-même et auteur d'un Dktiowmritm cioerimiQknum apprécié des érudits, s'était brouillé avec Rabelais pour dissentiments religieux, mais se trouvant malade, il rappela auprès de lut, et, dans des vers qu'il lui adressa, il «ffi«:me qu^e sa seule présence a fait disparaître la mtUadie de laqgueur dont il éjtait atteint. Macrla, secrétaire du cardinal du BeUay, dans nne pièce de vers fort étendue, s'applaudit d'être presque le corn* pateiote de Rabelais. Il vante en lui « la fine plaisanterie, le sel attique, la connaissance des langues, l'art de guérir acquis par un rude travail » ; il vante aussi * ses coQiiai3sances en astrologie :
Tu sais, dit-il, ce dont la lune et les étoiles nons menacent et ce que signifient les planètes rapides, tu sais - ce qui est plus utile -^ ce que dbaqueraeine, chaque herbe peut produire eur le corps humain, tu as retiré une foule de malades des gwffet étrei-
DE BABGLÀIS.
tes da la mort pour les rendre à U vie... Fuda, Narbanne, les rîTafes de l'Aude, Lfoo, la riche cité, ont été témoins de tes succès *.
Rabelais, quoiqu'en disent ces vers, na semble pas avoir séjouroé longtemps à Narbonue; il est probable qu'il y accompagna quelquefois le cardinal du Bellay, qui fut évêque de Narbonne, avant d'être nommé, en 1532, à révèché de Paris.
Le portrait de Rabelais fut placé parmi ceux des professeurs de la Faculté de Montpellier. Ce portrait, qui existe encore, ne ressemble guère à la caricature ricaneuse qui âgure au frontispice de quelques éditions des Œuvres, entre antres de l'édition de 1837, grand in - 8'. Rabelais, d'après M. Kiihnhoitz, a sur ce portrait un port noble et majestueux, un visage régulier, le teint frais et flenrî, une belle barbe d'un blond doré, une physionomie spirituelle, des yeux pleins de feu et de douceur à la fois et un air gracieux, quoique grave et réfléchi.*
Après avoir professé à Montpellier pendant deux ans, Rabelais retourna à Lyon ; puis, en 1&40, il se rendit définitivement à Paris pour entrer au couvent de St-Maur des Fossés, où le cardinal du Bellay lui avait assigné une place. Une difficulté se présenta. La bulle de Paul III l'autorisait à entrer ' Voici la dernière strophe de cette ode :
Testes tiiarum Parisii artium,
TesEisqne Narbo Martiua atque Atai,
Et dit<! LugdiiDum, penatea
Sunt tibi ubi placidœqne aedea.
* Eânholtz, Notice hiai. bibliogr.. tt crittqtte «ifr Habelah, :MoDtpellier 1827, in 12.
DE BT-HADS. J13
dkDS mt couvent de Bénédictins, mais, l'abbaye de St-Maur n'élbit plus ua i couvent, c'était une collégiale ; OD s'y r«cevajt ,plua des moiaes, mais des chtooines; d« nouvelle déinarclieB dureot ébre faites. Eabelaia, pour Be mettre en f^1«, tant avec sa conscienoe qu'enveiï les autres (tam in foro conseieniia, çtuant m fora:contradieton(f), adressa une Doavelle supplique à Panl JH pour le prier de renoHveler l'absolution qu'il avait bien voulu lui donner -^ de l'aiiloriBer à entrer :comme chanoine daus le chapitre. de St-Maur, de recosnattre les grades .qu'il avait reçus. à Montpellier, et enfin de lui donner le droit d'exercer partout la médeàne, et d'obtenir et de: posséder régulièrement les béoéâces ec* désiastiques qui alvaieat pu ou .qai -pourraient lui être ccoiférés. .
Babelais, oonune on voit, demandait cette fois i'autQrisatMit d'exercer l'art de guérir ;aïi môme titre que lesi autres skédeoîDs- Nous n'avons pas le teste de la buUe qui lui fut accordée, mais tout porte à croire que oette fois rautorisation fut donnée sans conditions restrictives d'aucune sorte.
Kabelais, coinpiètenjent en règle avec l'église, alla s'installer à StrMaur où, suivant le Dictionnaire sêographigus de Thomas Corneille, ou montrait plus d'un siècle. Après, la chambre qu'il avait Mhitée. Dans l'épltre qu'il adresse au cardinal Odet de Châtillon e» lui dédiant son lY' livre de Pmicigrt*elt il appelle la coliéguile de St-Maur « un lieu, ou pour mieux: dire, un paradis de salubrité, aménité, s^énité, con^oditéy délices de
114 BIOGRAPHIE DE BABELilS.
tous honnètefi plaisirs, d^agricnlture et vie rustique >.
Le cardinal du Bellay aimait aussi eette retraite, &Yorable à la fois à la santé et aux tranquilles travaux de Tesprit ; mais trouvant Taneien logement abbatial trop modeste, il le fit abattre et remplacer par un beau palais en style italien , dont la cons*truction fut confiée à Philibert Delorme, Tarchiteete des Tuileries, orné de sculptures et entouré de jardins ; mais la construction du palais dura plus longtemps que sa faveur, et Tédifice fut cédé, encore imparfait, à Catherine de Médicis, qui le fit achever.
Quant à Rabelais, quelques charmes qu'eût pour loi le couvent et le château de St-Maur, il n'y demeura pas très longtemps. Forcé dans sa jeunesse de mener une vie sédentaire, il y avait eu réaction chez lui, et maintenant qu'il possédait un canonicat dont il pouvait toucher les^ revenus sans que son abbé, le cardinal, Toblige&t à résider, maintenimt qu^ avait l'autorisation pontificale d'exercer la médecine partout où il le jugerait à propos, nous le voyons presque constamment en voyage. Ainsi, en 1543, il assistait à St-Symphorien, près de Lyon, à la mort de Guillaume de Langey, comme il le rappelle avec émotion dans Pantagruel (lîv. IV, chap. xxxvii); les années suivantes, nous louvoyons successivement dans son pays, à Ghinon, cil il a conservé une propropriété; dans le Poitou, à Ligugé, où il parait avoir joué un jour la comédie ; à Angers, où il avait été appelé par la Faculté de médecine pour faire des leçons; peut-être en Normandie, près du mont St-Michel, qu'il avait fait figurer dans les Chroniques de Q-argantua^ et aux lies de Cerq et de Herm,
IL PUBUE SON TBOISIÈME LIVRE. ^ 115
que Panurge (livre IV, ch. lxvi) prétend avoir visitées ^.
Vin.
C'est à cette époque que Rabelais composa son troisième livre. Les éditions des deux premiers s'étaient singulièrement multipliées. On s'était récrié contre la licence des expressions et contre les impiétés qu'on avait cru découvrir sous ce masque de bouffonnerie. Rabelais s'était contenté de répondre que ses livres n'avaient pas été imprimés tels qu'il les avait écrits, et que les éditeurs y avaient intercalé des passages de leur invention* Le £ait n'était pas tout à fait faux : Dolet, entre autr^, avait intercalé dans son édition des écrits de Rabelais, nom* bre de petits détails sentant l'hérésie calviniste. On avait feint de 'croire Rabelais et passé outre, mais au moment de publier son troisième livre, il se crut assez fort pour se mettre en règle avec l'autorité. François V' agissait avec beaucoup de caprice dans ses poursuites contre les réformés, laissant tout dire aujourd'hui et demain condamnant à l'estrapade et au bûcher ceux qui étaient convaincus ou quelquefois simplement soupçonnés, soit de faire des prosélytes aux nouvelles doctrines, soit d'émettre des opinions contraires à l'Eglise catholique ou au gouvernement, — selon qu'il consultait sa sœur Marguerite de Navarre ou les théologiens de la Sorbonne. Le
^ Ces lies ne sont pas en Angleterre, comme M. Rathery a Pair de !• croire; eUes sont à quelques kilomètres seulement des côtes françaises, et, bien qu'eUes apparti^anent à l'Angleterre depuis l'époque de GuiUaume le Conquérant, elles sont restées françaises ou plutôt normandes par le langage et les BMeurs.
*.' * K çr>;
116 BIOGBAPHIE DE BABBLÀfB.
temps était mauvais à ce moment pour les librespenseurs. Dolet, arrêté pour des paroles inconsidérées, venait de mourir sur le bûcher pour hérésie ou athéisme. Son ami Bonaventure Despériers, valet de chambre de Marguerite, s'était, tué en 1544, craignant qu'on ne trouvât dans son Cymbalum mundi le délit d'impiété, qu'il y avait caché avec tant d'art qu'il faut être averti pour l'y trouver; Clément Marot venait de mourir à Turin, après avoir longtemps erré en divers pays, coupable uniquement d'avoir fourni aux protestants une traduction des psaumes, qui pouvait bien être hérétique en poésie, mais qui ne l'était pas en religion; Kabelais sentit qu'un appui, une protection spéciale lui était indispensable. La reine de Navarre, bien que n'étant pas toujours écoutée, avait sauvé plus d'uiie fois les écrivains qui s'étaient mis sous sa protection; seulement Marguerite, à cette époque, se retirait de plus en plus du monde et vivait dans un mysticisme exalté. Rabelais s'adressa à elle cependant, et dans un dizain placé en tête de son livre, il invite «l'esprit de la reine > à vouloir bien descendre des régions célestes d'où il a tiré son origine et où il se plaît à habiter, et à revenir un moment sur la terre pour lire son nouvel ouvrage :
Voudrois-tu point faire quelque sortie De ton manoir divin, perpétuel, Et çà'bas voir une tierce partie Des faits joyeux du bon Pantagruel ?
Toute sainte et pieuse qu'elle était, Marguerite n'était pas prude. Elle le prouvait bien par l'admiration qu'elle professait p9^r Boccace, et par les propos et les contes, quelque peu risqués, qui figa-
PBITILÉOB DE FRANÇOIS I". 117
rent dans YlSej^tamértm, Les crudités de Rabelais n'avaient donc rien d'efiFrayant pour elle. H est évident qu'elle avait lu les livres précédents et qu elle se délecta de même à la lecture du troisième, trouvant* dans la sagesse de Pantagruel une compensation suffisante aux folles extravagances de Panurge.
Quant à François I", il est probable qu'il se décida à protéger le livre par un motif tout opposé. La première partie lui avait été signalée comme immorale et impie, et, lorsque Rabelais s'adressa à lui pour obtenir le droit de réimprimer les deux premiers livres «qui avaient été corrompus» et de publier le troisième, le roi se fit lire le tout. Les prouesses de frère Jean et les extravagances de Panurge le charmèrent; il ferma les yeux sur ce qu'il y avait de critique audacieuse au milieu de ces folies, et il accorda le privilège demandé, en l'accompagnant d'éloges pour celui qui l'avait fait rire de si bon cœur.
De la partie de notre aimé et féal maître François Rabelais, docteur en médecine de notre Université de Montpellier, nous a été exposé qu'ayant auparavant baillé à imprimer plusieurs Uvres, mêmement deux volumes des Faits et Dicts héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, les imprimeurs auraient iceulx livres corrompus et pervertis en plusieurs endroits, au grand desplaisir et détriment dudit suppliant, et préjudice des lecteurs desdits Faits et Dicts héroïques. Estant toutefois importuné joumeUement par les gens sçavants et studieux de notre royaulme et requis de mettre en l'utilité comme en impression ladite séquence, Nous auroit supplié de luy octroyer privilège à ce que personne n'eust a les imprimer on mettre en vente fors
118 BIOGBAPHIE DE RABELAIS.
ceolx qa'il feroit imprimer par libri^es exprès, et auxqaelz il bailleroit ses propres et yrayes copies. Et ce pour l'espjpkce de dix ans consécutifz, commencans au jour et date de l'impression de ses dictz livres. Pour quoy Nous, ces choses considérées, desirans les bonnes lettres estre promenés par nostre royaulme à l'utilité et érudition de noz subjectz, avoiiB audict suppliant donné privilège, congé, licence, et> permission de faire imprimer et mettre en vente, par telz libraires expérimentez qu'il advisera, sesdictz livres et œuvres consequens des faictz herolcques de Pantagruel, commenceans au troisième volume, avec pouvoir et puissance de corriger et revoir les deux premiers par cydevant par luy composez, et les mettre ou faire mettre en nouvelle impression et vente.
Ce privilège est du 19 septembre 1545. Le troi*âième livre parut lannée suivante.
Cette fois Tauteur renonce à son pseudonyme d^Alcofribas Nasier et signe, sans anagramme, François Babelais, docteur en médecine, mais il garde son titre fantastique de caloïer des îles d'Hyères, et dans un avis séparé, il engage «les lecteurs bénévoles à soi réserver à rire au 78* livre.»
Celui-ci s'ouvre par un prologue plein de verve et d'entrain. Lorsque les Corinthiens apprirent que Philippe de Macédoine allait assiéger leur ville , ils se mirent fiévreusement à Tœuvre pour lui tenir tête. Diogène, qui se désintéressait de cette besogne, se prit à remuer son tonneau et à le rouler dans toutes sortes de directions. Babelais se trouve dans le cas de Diogène, le monde s'agite, la guerre va recommencer; fcomme on ne Ta chargé d'aucune fonction, il s'est repris aussi à rouler son tonneau, et c'est ainsi que, tout en buvant à la façon d'Ennius, d'Eschyle, d'Homère et de Caton, qui n'écrivaient
IL s'enfuit BN LOSfiAlKEi 119
jamais dans boires il a cotâposé ce troisième lîvrf*^ qu'il offre à £tes lecteurs^ en Attendant le quatrième. 11 n^écrit du reste que pour les gens de bien, les lecteurs bienveillants. Quant aux cafards, aux eagots, ee n'est pas pour eux que son. t(mneau est percé, il s'iurmera au besoin du bâton de Diogène pour les mettre en fuite.
Ce troisième livre parût avec le privilège que Babelais avait obtenu du roi. Ce privilège lui ac- C0]fdait le: droit de< faire réimprimer les autres lièvres en les purgeant des fautes qu'on y avait glis-* sées sans la ftôurticipation de rauteur. Il se garda bien — et pour cause — de profiter de la permission et il laissa «e multiplier tes éditions prétendues farvtives.
Rabelais se trouvait alors à Tapogée de sa gloire ^ eà de sa fortune^ S'il avait AoA ennemiis qui l'attaquident avec fureur, il était couvert par la prote&r tion de Jean du Bellay, évèque de Paris, ambassadeur de France, par. celle de Marguerite de Valois, de nombre dé hauts personnages avec lesquels il se trouvait en rapport et surtout par Je privilège du roi;
Mais la fortone et les flots sont ehangeanta: François P' mourut en 1547, Marguerite s'enfonça/ de plus en plus dans sa douleur et sa contemplation, sans achever même son Beptaniéràn si joyeusesement commencé, et il se fit une réaction violente contre lés libertés de l'esprit au commencement du règne de Heqri II. Le cardinal du Bellay fut supplanté dans la faveur royale .par le cardinal'
120 BIOGRAPHIE D£ ÎIÀB£LAIS.
de Lorraine, soh ennemi. Dans une diatribe Tiolente, on dépeignit Rabelais «BOUS les plas noires couleurs ; ses livres furent dénoncés comme étant de ceux qu'on ne peut lire sans danger pour la foi et la piété. ^ On venait d'imprimer une ébauche de son quatrième livre, qu'on lui avait probablement dérobée, mais dont on se faisait une armé contre lui. Rabelais s'effraya; il était «brave «jusqu'au bûcher exclusivement», il a soin de taons en avertir à plusieurs reprises ; il t^raignit le sort dé Dolet et de tant d'autres, et s'enfuit en Lorraine. Il partit même avec tant de précipitation qu^à Metz, il se trouva dépourvu de tout. Gela résulte de deux lettres, qui ont été publiées pour la preiùière fois en 1841, l'une ,do Rabelais lui-même, l'autre d^u de ses amis, en ce moment à Saverne, et qui constate sa fuite, sa présence à Metz et hou dénuement.
La lettre de Rabelais est un appel pressant au cardinal du Bellay. Il se trouve dans la plus cruelle nécessité. Il a vu en Lorraine un certain M. d'Ay, arrivant de Paris, à qui le cardinal a dit qu'il était dans l'intention de lui envoyer de l'argent, à lui Rabelais, mais M. d'Ay n'a pu voir le cardinal au moment de son départ et n a rien apporté.
Si vous n'avez pitié de moi, ajoute Rabelais, je ne sache que je doive faire, sinon en dernier désespoir, me asservir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes estudes. Il n'est possible de vivre plus frugalement que, je fais, et ne me sçauriez si peu donner de tant de biens que
^ Theotimus 8ive,ie tollendis et exput)gandis maJis îibriSt iis prœcipue qiios vix incolumi fide ac pietaie plerigue légère ^teean^, (par Gabriel de PuitS'Herbault, moine de FûntevraultX Parisiis, 1548, in &". ■ - ;
IL BETOUBl^ A SOME. 121
Dieu Tons a mis enmaln^ qne je ne eseh^ppe en* vivotant et me eotretenaiit honnestement comme je ay fait jusques à présent, pour l'honneur de la maison dont j'estois issu à ma departie de Fraùce.
MonsefigDenr;je me recommande très humblement àvostre benoe grâce* et prie Nostre Seigneur vous donner en parfaite santé, très bonne et longue vie.
La lettré parvint à s<m adresse, puisqu'on W découverte âUtns un recueil manuscrit de lettres «dressées au cardinale Gelui-ci envoya probablement deFargent^ mais Rabelais ne fut pas moins obligé de «s'assefvir à quelqu'un die par deçà.» Il devint médecin de la ville de M6tz et Ton a retrouvé la mention des sommes.. qu'il reçut pendant les quinze mois qu'il fut chargé de .donner ses soins au malades. de la : cité. Il cessa de recevoir des ajppointe* ments et probablement quitta Metz à la Saint* Jean de 1548.
Habdais en s'adressant au cardinal du Bellay^ s'est servi du. mot «aumône»; il faut, évidemment ne voir daQ& ce mot que ce[que, en termes de rhétorique, on appelle une UtoU^ une expression adoucie. Kabelais, médecin du cardinal, touchait évidemment un traitement annuel à ce. titre, et ce traitement ne pouvait éitre is^uapendu par l'absence forcée et. encore très courte de Babelaisu C!était donc une somn^ du^, ou to^t au plus une avance, qu'il réclamait ^ non pas ) une, aumône, dans le sens exact que ce mot offrirajit aujourd'hui.