LÀ GRAND JUMENT ET DIANE DÉ POITIERS
portée, n y a maintenant de ces montons en Grimée et en Syrie, comme au temps d'Hérodote, et îl n*est personne qui n'ait vu des gravures représentant les moutons du Gap (de Bonne Espérance) garnis de cet appendice. Gela nVmpéche pas les commentateurs de rédition variôrum^ de s'égayer fort <le ce détail, qu'ils regardent comme inventé à pliûsir.
La petite colonie composée de Grargantua, Ponocrates, Eudémon et leur suite, voyagea joyeusement jusqu'au dessus d'Orléans.
Auqael lieu était une ample forest de la longueur de trente €t cinq lieues et de la largeur de dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines et freslons ; de sorte que c'estoit une vraie briganderie pour les pauvres juments, asnes et chevaux. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages perpétrés on icelles sur les bestes de son espèce, par un tour dont elles ne sedoubtaîent mie, car soudain qu'ils furent entrés ^ la dite forest et que les freslons lui eurent livré Tassault, elle d^aisna sa queue ; et si bien s'escarmouchant, les esmoucha, qu'elle en abattit tout le bois ; à tors, à travers, de çà, de là, par ci, par là, de long, de large, dessus, dessous, abattoit bois, comme un faucheur fait d'herbes. En sorte que depuis n'y eut Irais ni freslons ; mtds futtout le pays réduit en oampagna
Quoy voyant Gargantua,, y prit un plaisir bien grand, sans autrement s'en vanter. Et dit à ses gens, je trouve beau ce. Donc fut depuis appelé ce pays la Beauce.
Mais pour tout déjeuner ils durent se contenter de batUer. La coutume s^en est conservée et à présent en* core on dit que ks gentilshozdmeB de Beauce baillent pour tout déjeuner.
Les commentateurs se sont mis en frais pour cher- -cher un fait historique dont on pût rapprocher cette histoire de la jument, qui figure dans deux chapitres «et que Top ne reverra plus. Les uns y ont vu la du-
192 OAROAKTUÀ. — I« l'éducation.
chesee d'Ëtampes, Anne de Pisseleu, maltresse 4& François I"^,-*- d'aatres, Diane 4e Poitiers, maîtresse d^e François T' également, et plus tard de son fils Henri IL Rabelais, nous dÔit que la grand jument £at donnée à Grandgousier par un roi de Numidie, nomifté Fayolea. Or le grand sénéchal de Normandie, Dreiiii- Brezé, mari de Diane de Poitiers ^ était seigneur de Fayoles. On ajoute que Diane se fit adjuger des cou* pes de bois dans le forêt d'Orléans. Dans la Chronique, oii se trouve la même aventure, la jument est forgée par Merlin et Fayoles n'y figure pas, la forêt d'Or* léanS| non plus, qui est remplacée par celle des Ardennes :
Quand la jament y fut, les mouches commencèrent à la piquer. La jument dont la queue était d^environ deux cents brasses de longueur, se sentant piquée, se cabra avec tant dft fureur et de violence que les chênes les plus gros tomboient et se brisoient de tous côtés. La bête continua si longtemps qu'il ne resta pas un arbre dans toutes ces forêts.»
Ici évidemment nous sommes en face d'une simple exagératicm des fictions chevaleresques. En reprenant son récit, Babelais y aura-t-il ajouté les allusions qu'y signalent les commentateurs ? Il s'y a rien là que de très probable. Il était — chaque page de son livre en fournît la preuve — de ces esprits larges, qui voient à la fois Tensemble et les détails, qui jugent de haut, et cependant ne dédaignent pas les petits rapinrochements, et font avec le même plai<sir un calembour et une réflexion phiiesopfaique.
Nous voici à Paris en Badaudois* Gargantua est frajppé ou plutôt choqué de la badauderie proverbiale
l'enlèvement des CLOCHES'. 193
des Parisiens, pour qui tout est spectacle; «un bateleur, uu'porteur de rogatons, iin ratilet avec ses cymbales, un vieilléux au milieu d'un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un prêcheur évangélique.>
Habelaîs revient à plusieurs reprises sur cette badauderie des Parisiens, mais seulement au début de son Kvre, comme quelqu'un qui n'y est pas accoutumé. Plus tard, il est probable que cette curiosité empressée ne l'aura plus choqué , il est probable même qu'il aura pris goût à cette flânerie. Paris of- . fre au promeneur des spectacles si variés et si inattendus, qu'il est impossible qu'on ne trouve du plaisir à s'y arrêter. Il est des villes, de grandes villes même où l'on n'est pas tenté de flâner, Berlin, par ' exemple, parce qu'il n'y a rien à voir. Les rues fréquentées de Paris sont uti véritable théâtre où l'on n'a pas sa place à payer.
Gargantua voulant se reposer alla s'asseoir sur les tours de Notre-Dame, qui lui offraient un siège commode. On juge si les Parisiens cessèrent de l'entourer.
xni.
Cette visite à Paris, cette halte sur les tours de Notre-Dame se trouvent dans la Chronique. Nous citons le texte de la Bibliothèque bleue, plus facile à comprendre :
Qnand la tristesse de Gargantua fat calmée - [il avait perdu ses parents] - il lui prit envie d'aller à Paris, car il aimait les choses nouvelles ; il se mit en chemin sur sa grand jument et lorsqu'il fût près de la ville, il l'envoya paître près de la porte du Temple; il entra dans la ville où il jeta la terreur et l'admiration et alla s'asseoir sur les grosses tours
194 GAKOANTaÀ. — I. l'éducation.
de ^église Notre-Dame. Les jtmbea hii pendaient jufiqa'à la rivière de Seine, vers le place Haubert. Il se mit K regarder les deux grosses cloches qui sont à la grosse tour, et qui passent pour les plas épaisses et les plas larges cloches de France. Après les avoir regardées, il lui prit envie de les sonner, il le fit avec autant de facilité qu'on sonne les plus i^e* tites cloches. Ce fut alors que l'on vit aecoianr en foule les Parisiens.
Le récit du Gargantua est beaucoup plus développé^ mais les faits sont les mâxneâK à une circcHistaiice près. Babclais ajoute qu'importuné par la curiosité des Parisiens, Gargautua fit pleuvoir sur euK une pluie naturelle qui inonda toute la basse cité, si bien quie 260,4,18 personnes furent noyées. On prétend que ce chiffre désigne la population totale de la ville au ' temps de Tauteur;; il est plus probable quMl faut voir ici un chiâra en Tair, faiaaot allusion aux nombres de ce genre que Ton trouve fréquempient dans la Bible.
Gai-gaatoa considéra ensnite les grosses cloches qM é^Uient dans les toars,.. Il lui vint à l'esprit qu'elles feraient un très bon eÔ'et comme clochettes au cou de sa jument, qu'il songeait à renvoyer à son père toute chargée de fromages de Brie et de harengs frais. Il les emporta en son logis.
Les Parisiens s'assemblèrent eu grand émoi aux abords de la Tour de Nesle — à l'endroit où est aujourd'hui l'Hôtel des monnaies,' et là, après avoir bien ergoté pro et contra^ il fut conclu en hcvrdlipton' que l'on enverraiû le plus vieux et te plus respectable professeur de la Faculté vers Gargantua pour lui remontrer le malheur que coûterait à la ville de Paris la perte de ses cloches ; quelques-una prétendirent que cette mission revenait de droit à un orateur, oe*
Wm
M*''* JANOTUS »B BRAGMAEDO. 195
pendant ce fat un sophiste qu'on en chargea, Maître Janotus de Bragmardo.
Nos lecteurs ignorent peut-être ce que c'est que raTgmnent en baraliptonj que Molière fait aussi ior tervenir dans une de ses comédies. On donne ce nùm i un syllogisme dont lef9 deux premières propositions sont générales et affiiramtiTes, et la troisième partir colière et également affîrmatiye. Tel est le raisonne^ment suivant:
Les cloches sonnent l'heure, (prop. générale) Il est utile à tous de savoir l'heure; (id.)' DoBc FeolèTemeot de nos cloches nous cfraae un ptéjur dice (prop. particulière).
Si les trois propositions étaient générâtes et afôr^ matives, on aurait on argument en barbara* Ces elassifications sont longuement exposées dans la Xo^ gique de Port'-Royah
EevenoQS i notre pédant, maître Janotus.
Maître Janotus, ks chereux coupés en empereur romain, vêtu de son liripipion ou capuchon de docteur, l'estomac antidote obe confiture et d'eau bénite de cave — [c'est-à-dire de vin] — chassant devant lui trois bedeaux à rouge trogne, et suivi de cinq ou six maîtres inerta (in artUnns) [c'est-à-dire maîtres es arts ou magjatres]^ bien crottés à profit de ménage. En les apercevant» Ponocrates crut d'abord que c'était une mascarade, puis ayant appris des maîtres inerts qu'on venai4; réclamer les cloches^ il alla avertir Gargantua ; un conseil sommaire fut tenu, à la suite duquel S. fut résolu qpi'on commencerait pas renvoyer les cîoches pendant qu'on ferait boire la députation , et qu^on écouterait ensuite la harangue de maître Janotus.
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196 GABGANTUA. — I. L'ÉDUCATION.
* La harangue de maître Janotus est une parodie plaisante des harangues et discours à la mode à «ette époque dans le corps enseignant. Il y avait alors une fureur de discours doctes et fleuris, de compliments solennels où, pour montrer son savoir, on entremêlait le latin au français, mais un latin corrompu où le vocabulaire romain était aussi peu respecté que la syntaxe.
Entre les phrases en mauvais latin que nous allons rencontrer, il en est une qui serait inintelligible si on ne connaissait rhistoriette à laquelle il est fait allusion. On faisait un jour goûter du vin à un curé. — Comment le trouvez-vous ? — Hum I JBo- «um vinum. — Et celui-ci, qtf en pensez*vous ? — Bonum vino, — Et cet autre ? — Oh, celui-ci, bonus virms. — Bonum vino^ bonus vinus, quel est ce latin là ? — Il est comme votre vin, mon ami. A bon vin, bon latin.^
Maître Janotus conmience par tousser. Gela faisait partie de la rhétorique du temps. Dans les sermons qui nous ont été conservés, Tendroit où il faut tousser est souvent indiqué.
£hen! ehenl eheni mna dieê, monsieur.
C'est ainsi qu'il prononce bona dies, bon jour, —
* On trouve une plaisanterie analogue dans un vau de vire ^e Jean Le Houx (ou si Pon veut d'Olivier Basselin) :
Certes hoc vinum est bonus !
De mauvais latin ne nous chaille 1 ......
Escolier, j'appris que bon vin Aide bien au mauvais latin.
(Les Vaux de vire de Jean Le Houx, édition de 1875, Yau-de-vire XIV, p. 15.) ^
UNE HABANGUE MODÈLp. 197
et vohis, à vûtls anssi, messieurs,
il s'adressait à h, compagnie.
Ce ne serait que bon que vous nons rendissiez nos cloches, car nous en avons besoin, hen, ben, haschl —^ Nous en avons refusé de bon argent autrefois, des habitants de Loadres en Cahors et dé Bordeaux en Brie.
Maître Janotus, comme on voit, n'est pas très ferme sur la géographie ; il eût été de force à répondre comme le poète Pradon à qui l'on reprochait d'avoir placé une ville d'Europe en Asie : Je ne sais pas la chronologie.
On voulait nous les acheter, continue Janotus, pour la Bubàtantifique qualité de la complexion élémentaire qui est intrônifîquée en 1^ terrestrité de leur nature quidditative pour extraneizer les halotz et turbines [les orages et les bourrasques] sur nos vignes, vraiment non pas nôtres, mais d'ici auprès.
Janotus qui s'est lancé dans les expressions abs-^ traites et inintelligibles de la scolastique, retombe bnisquesieiit âflios la prose vulgaire :
Car si nous perdcms le piot — c'est-à-dire la boisson — nous perdons l;o^^ sens cd loi.
Il va nous confesser maintenant la véritable raison qui Ta décidé à présenter sa demande :
Si vous rèndess les oloehes à ma requête, ou Ton ne me tiendra pas la promesse que Ton m'a faite, ou j'y gagne* rai dix pans de saucisses.
On.mesiifait les isatfcissee et le boudin à l'aune , et cet usage s'«st Qons^yé dims le XYII* siècle, * témoin jiea trois aunes 4e boudia des Trois Souhait» (Perrault),
Et de plus une bonne paire de chausses qui feront
198 GARGANTUA. — I, l'ÉOUCATION.
grand bien à mes jambes. Ho pardiea ! Domine, mie paire de chausses est bonne — et vir sapiens non abhorrehit €am. Ha, ha, ha ! n'a pas qui vent mie paire de chansses, je le sais par moi-mêma.
Janotus s'est écarté de son sujet, il y revient :
Songea, Domine, qn'il y a dix-huit jonrs que je sois à méditer cette belle harangue: Beddite quœ sunt Casaris^ Casari, et quœ stmt Dei, Deo, [Rendez à César ce qoi est à César et k Diea ee qui est à Dieu.] Hie JaeH leguf, [c'est là que gît le liô?re.] Par mafôy. Domine^ si youlez soorper avec inoi in caméra cÏMritatiSy [dans la chambre de charité] par le corps Dieu, nos faciemus donam chérubin [nous ferons bonne chère, latin de cuisine]. Ego œcidi unum porcum et ego habet honum vina [aa lieu de ego habeo honum vinum : J'ai tué un porc et j'ai de bon vin]. QuoDd il s'agit de bon vin, on ne peut faire de mauvais latin. Or sus, de parte Dei [de par Dieu]) daie nobis dO" c7m8 nostras [Doimez-nous nos cloches, latin de cuisine.]. Vultia etiam perdonos ? Per diem vos ?uMbebitis et nihil payctbitis. [Voulez- vous des indulgences? Vous en aurez et tous ne payerez lim, tmogours en latin de cuisine.] monsieur, Daminej cloM donaminor nobis,
Janotus, dans sen tf ouUe^ cMfend et mêle les formes des verbes les unes daas lea autres.
Dea! est bonum urbiSj [c'est le bien de la ville]. Tout le monde s'en sert. Si votre jument s'en trouve bien, ainsi fait notre Faculté, quœ comparata est jumentis insi' pientibus et similis facta est eis^ [qui a été comparée aux animaux sans jugement et qsd s'est reodoie semblable à ew]
C'est un fragment de la Bible qu*il applique ainsi peu poliment à la Faculté doat il fait partie. Il a par malheur oublié de coter sur son papier le nur méro du peaime et il le regrette, car il y avait là pour lui Targument d'Achille, un argument sans r6plÎQue. '
ÏÏNB HÀIUKOUE MODÈLE. 199
Hbs, hôn, hen, hascb. Çk j« vous proaye que T^ns me lesdev^^z bailler. J'argumente ainsi r Vmniscl&cha i^och^ InUs iit cïoeherio dtoehuwàOy cloehans chchatwo, clochare fgtdt cAocheiMlUer dùDkcaUes. FariaiMS hah'et clochas;
Cette locution, usitée autrefois âans rUaiverâité» correspondait à peu près à celle que Molière a mise envdgne: < Voilà pourquoi votre fille est muette.» M. Barré l'explique ainsi : Ergo glu (de glus, gluis) capiuntur aves. [G^est ainsi qu'où prend les oiseaux à la glu.]
Ha, ba^ ba, c'est p^lé cela. Voilà un inyllogisme dans les règles, en Darii.
[C!omppaé d'une ^propesitioA g&iérale et de deux propositions particulières.]
Par mofi 4iâ0, j'ai va 1^. tev^ ok je dispotois ocHume un beaa diable. Hais à présent je ne fais plus que rêvasser. A présent il ne me faut plus que bon vin, bon lit, le dos au feu, le ventre à tiawe et une écueîle bien profonde [pour manger la soupe]. Hay, Domine, je vous eiï pri<^ in notninê Patris et FUii et Sjfiiritus Sancti, Amen; et Dieu vous garde de mal, ainsi que Notre-Dame de Simlé...
Il y a ici une équivoque qu'il est inutile de faii*e remarquer. Rabelais en fait souveiit de ce genre.
Qui vivU et v^gnat ^r imnia uieitia 9eQulQrum, AMùn.
Cette terminaison de $|rière ne se met qu'après le nom de Dieu ou de Jésus-Christ,
Heu, bascli, grrenben basch.
Ici ianotuft) comme SganareUe dans le Médecm malgré luif débite une série d'adverbe» el de am^ jonetioBB^ qui annUe empruntée i une ârammaire:
200 GARGANTUA. — !• L"1ÊDTICATI0N.
Verum enim vtrOy quando quidem, dubio procul, Edepoly qttoniam tto, certe, meus deus fidiue^ une ville sans cloche est comme an aveugle sans bâton, un âne sans croupière, et une vache sans clochette< Jusques à ce que vous nous les ayez rendues, nous ne cesserons de crier après voas« comme un aveugle qui a perdu son bâton, de braire comme uu âne sans croupière, de bramer comme une vache sans cymbales. Un quidam iatinisatenr, demeurant près l'Hôtel Dieu, dit une fois qu'il désirait que les docbes fassent de plume, et le battant d'une queue de renard, parce qu'elles lui engendraient là chronique aux tripes du cerveau, quand il composait ses verb. Mais nac, petetîn, petetac, ticque, torche lorgne . . . '
Tous CCS mots indiquent qu^oii frappe à droite et à gauche sans regarder.
. . il fut déclaré hérétique. Nous lés faiitons comme de cire ....
Faire «comme de stre», c'est ordiDafremeat faire dans la perfection ; mais il y a peut-être ici une malice: que nous traitons comme aUls étaient de dre^ que nous bràlons*
... Et plus n'en dit lé déposant. — Fa?efe ètpîdudite.
[Portez-vous bien et applaudissez], comme à la fin
des comédies.
. . . Càlepinnê reeenaui. ...
Oomme à la fia <leg oahiers rejm par ini eoprâte.
La harangue de Maître Janotus réjouit fort les assistants. Ponocrates et Eudémon en liaient à ren- (tre Pâme; si bien' que Janôtw ne put j teiiir kiméme et se mit à rire plos fort <iiie ka autk*es»
On se demanda «nsoitecpqu'oadffvàitfuffe'pQnr
JISFT' .»«
LÀ RÉCOMPENSE DU HÀBANGUEUE. âOI
le harangueur. Ou décida que d'abord on renverrait boire de nouveau, puis, comme il avait fort amusé rassemblée, ce qui n'est pas l'ordinaire des harangueurs^ on convint de lui donner la paire de chausses et les dix pans de saucisses que les Parisiens lui avaient promis pour sa haeangue. On y ajouta trois cents de gros bois de mesure, vingtrcinq muids de vin, un lit à triple couchette dé plume d'oie, et une écuelle vaste et profonde, comme il en requérait une IKmr sa vieillesse. Cependant, au lien de lui donner les chausses toutes faites, on lui donna sept aunes de drap noir et trois de « blanehet > pour la doublure, afin qu'il pftt &ire tailler ses chausses à sa fantaisie. Le bois lut esQ>orté par les bedeaux, les maîtres es arts^ portèrent les saucisses et Pécaelle. Quant au drap, Janoius prouva sjllogietiquement in^ modo et figura^ qu'il devait s'en charger lui-même, puisque ce dnip était destiné à abriter ses jambes et que le suppositum doit * soutenir Vappôsitum, au* trement dit que le dessous doit soutenir le dessus; et il emporta le drap en tapiaoiS) o^oime Patelifi emporta -celui du mardiand. >
Il avait réussi dans sa' mission; H crut avoir drcxLt à' la récompense prinmse pac l'Université, et il la réclama. On refusa de la lui donner eous prétexte que <3^argautda Pavait déjà «payé. Il soutint que le don qui lui avait été fiait par un autre, né dégageait pas les sorbomiistes de leor promesse. Il lui fut ré<* pendu- qn\nt ne Iddorlnerait rien et qu'il devait se contenter; d^ine néeompenseK raisonnable.
Raisonnable! dit-il, est- ce qa@ la raison est de misé chez nous? La lfen*e ne porte pas ' d'êtres plus méchants que vous. Je 1er sais bien : ncf cIoehp2 pas devant tes boi*
202 GARaiNTUÂ. — I. L*ÉI>nGÂTIOK.
teox. J'ai exeroé là méchvact/té avec vous. Par la rat0 Dieu, j'avartirai le roy des énormes abos qui sont forgés céans par vos mains et menées , et que je devienne lé* prenx s'il ne vous fait tous brûler vifs, comme traistres, iiérétiques et séducteur^ ennemis de Diea et de vertu.
Rabelais en vcalait à la Sorbonne qoi poarBui- "vait avec acharseaient la libre pensée et avait dé* jà provoqué de nombreiBes exécutions ; il avait en outre ses griefs personnels contre cette société. Une lettre de Calvin^ écrite en 1533^ nous apprend que la Sorbonne «vait mis de côté, pour l'examiner, le Miroir de Vâme pécheresse de la reine Marguerite de Valois, mais qu'elle avait tenu pour décidément condamnables certains livres, parmi lesquels :Pantagri*d figure au {nremier rung. Les sorbonaiates poursuit Rabelais, prirent acte des paroles le Janotos ponr le poursuivre en justice ; lui de son c&té ]m fit citer. Le procès fut retenu par la bour du parlement. Les magiôtres firent vœu de ne pas se décrotter, maître JanotuB et ses amis firent vœu de ne pas se moucher, avant qu'ua. arrêt définitif fût rendu* Cest pour cela que nous voyons ces mesaieurB de la Fa* cuUé toujouns crottés et morveux^ car Tarrét n'est pas encore rendu. U le sera, dit^on^ aox prûohajjiies catendes grecques»
«On assure <iue Dieu seul peut faite des choses infinifs : la Nature ne fait rîen d'immortel ; el}e met fia à tout ce qu'elle a produit : emfna orta cadunty mais les gens de justice font mentir (raxiome. Les procès qu'on porte devant eux sont infinis et im* mortels. >
Voltaire a comme Rabelais, cette raillerie fine et piquante, qui n'appuie pas et se comtente d'un
ÉLASTICITÉ DE GAKfiÀNTUÂ. 20B
mot jeté en passant; il a ces allufifons à peine indiquées, ^ui Isrillent comme des édairs et fraj>pent eonune la foudre Mais le faire est différent.' Voltaire est plus cooeis et craÎBt de dire un mot de trop ; Rabelais est pins iar^ et plus abondant. Il prolonge davantage sa raillerie. Voltaire lance un trait et se dérobe. Rabelais enveloppe son trait d^ine grosse booffonnerie qui ne lui 6te rien de sa force, mais qui la dissimule, détoame l^atteatioQ et lonmit mm excuse aux rieurs.
Rabelais, dans ce chapitra, a déjà oublié que Gargantua est un géant; il.n*a plus que les proportions ordinaires. Il en est ainsi dans tout Touvrage. Quand Fauteur se sounent de la Chronique et lui emprunte des scènes, les personnages grandissent à vue â^cbïl Oe sont alors des sortes d'êtres intermédmires entre Thomme et ranimai^ qui ont l'inteiii* gence et les passions de Tenfant, réiucarnationB du Polyphèn^e du neuvième chant de V Odyssée ou de Théocrite, placées dansd'autres circonstances, et animées de eeftte bi^iveiSlance malkieiiBe que Rabelais prêté i la plni^art de ses peisonnages, proba- Uement parée qu'elle était en lui. La scèaie où figure Janotus de BragBiardo est um transition^ Il y a encore ici un reste de géant naïf chez ôar* gontna. Tout à rkenre nous allons retrouver îàomme.
Les cloches remises en plaee, les Parisiens^ pour remerder Gargmtua 46 ne pas les avoir gardées après les avoir prises,, s'offrirent d'entretenir et de nourrir sa jument tant qu'il lui plairait. Gargan*.
204 GÀBGAîmiA. — I. L^DUCATïON,
tua accepta avec reconnaissance. On envoya la bête dans la forêt de Bière ou de Bièvre — où en effet Diane de Poitiers avait un château, qui passa, plus tard entre les mains des Jésuites. — Je crois, qu'elle n'y est plus, ajoute Rabelais.
xvin.
Ponocrates va maintenant entreprendre réducation de Gargantua, mais avant de commencer, il veut» comme Montaigne le conseillera plus tard, âiire trotter le jeune esprit devant lui pour juger de son train ; il veut voir à l'œuvre cette éducation qui en tant d'années — nous allons les oublier maintenant — n'a fait de Gargantua qu'un niais et un ignorant. '
Voici comme: les choses se passaient du iem^ de maître Jobelin.
Gargantua s'éveillait ordinairement entre huit et neuf heures du matin, jour ou non». — n'oublions pas qu'à l'époque deiEabelais osi. se levait à quatre ou cinq heures du matin. Huit heures, t'était à peu près comme midi maintenant. Les mots: «jour ou non» dans cette locution, sont tosgours ironiques. -— Le précepteur lui avait laissé prendre èette habitude en s'autorisant du psaume: Vawam est vabis <mte lueem suggère. [Il est inutile 4e TOits lever avant le jour] ; négligeant le nisi :qui précède. ^ Gar^ gantua gambadait et jouait quelque tempâ sur le Ut^ puis il s'habillait selon la saison, mais portait lei plus souvent une grande et large robe de grosse frise fourrée de renard; puis jl ae .peignait %ivk
* Nisi Dominas custodierit ciisittitem^ frustra vigilat qui custodU eam, Vcmum est vobis, 0tc Psalni, OXXYI.
ET SES FREUIEBS INSXnTTEUBS.
peigne des Alleinands, les quatre doigts et le pouce*. Les précepteurs prétendaient que le temps qu'où passait à se peigner, à se nettoyer, à se laver, était du temps p^du.
Il se rendait ensuite à la salle à manger oâ, pour abattre la rosée et chasser le mauvais air, il man^ geait de belles carpes frites, des viandes grillées, du jambon, des volailles en capilotade, et de bonnes soupes de prime. .f
[Ces soupes sont des tranches de pain couvertes Ct
de fromage ou de gras de bœuf persillé, que l'on 'i
mangeait après l'office de prin»e. — Le mot soupe 4lans Kabelais et ses contemporains désigne toujours des tranches de pain, trempées ou non dans du bouilloa], ,
.FonocrateB lui dit un jour que ce n'était pas sain de .'i
manger aussitôt qu'on était descendu du lit et avant d'avoir fait quelque exercice. — Comment ? disait Gargantua, j'ai sauté et gambadé six ou sept fois sur le lit avant de me lever, est-ce que ce n'est pas ' de l'exercice î Le pape Alexandre V faisait ainsi chaque jour par le conseil de son médecin juif: il s'en est très bien trouvé et a vécu jusqii'à sa mort, en dépit des envieux. Mes premiers maîtres prétendaient qu'un bon déjeuner ouvre la mémoire «t ils me donnaient l'exemple en buvant les premiers. Je me trouve fort bien de ce régime et je • n'en dîne que mieux. Maître Thubal, qui fut premier de sa licence à Paris, me disait toujours : Ce n'est pas tout de courir vite, il faut partir de bonne heure ; la santé ne vient pas de boire en quantité , «omme des canes, mais de commencer à boire de bon matin.
206 GÀliGANTUA. — I. l'éducation.
Après avoir bien i^jeuné, Peii&nt géa&t se rendait à régUse accompagné d'un gros bréviaire qu'on lui portait dans qd grand panier. Ce bréviaire, graisse, fermoir, parchemin et toat, {lesail; à peu près onze quintaux et six lirres. Li, il entendait vingt et six ou trente messes ; son diseur d'Heures survenait, empaletoqué comme une huppe et très bien parfumé du sirop liquîàe de la vigne. G^rguAtua marmottait avec lui toutes les litanâes et les épluchait si curieusement qu'il n'en tombait un seul grain en terre. Au sortir de Téglise, on lui amenait sur une charrette à bœufs un tas de paten(^tres de St- Claude, aussi grosses que le moule d'un bonnet chacune, c'est-à-dire aussi grosses que la tête — et il se promenait avec ces chapelets par le» dottres, galeries ou jardins, et disait à lui seul plus de prières que seize ermites n'en auraient pu dire. [Sai&t- Glaude, ville du Jura, était et est encore célèbre pour ses chapelets. ]
Au retour, on se mettait à Pétude, on étudiait une méchante demi-heure ; les yeus étaient fixés sur le livre, m^is l'esprit était à la cuisine, comme dit Térence.
• On se remettait à table, et comme Gargantva était naturellement flegmatique, il commençait son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, d'andouilles et d'autres avant-coureurs du vin.
Cependant quatre de ses gens loi jettêient en la boaehe l'un après l'autre continnement de la moutarde à pleines pelletées.
Ce détail se trouve égalemcait dans la Chronique gargantuine.
GABGAUTTJÀ ET SES PBBMIEBS INSTITUTEUBS. 20T
En général quand une plaisanterie vient nous rappeler — souvent hors de propos — que nous sommes^ en présence d'un géaiit, c^est la Chronique qui T^ fournie.
. Puis il buvait un horrifique tirait de vin blanc. Après il mangeait^ diverses viftndes à son appétit^ selon la saison, ^ ne cessait de manger que lorsqu'il lui était impossible d'avaler davantage. Quant à boire^ il n'y avait m fin ni règle. Il disait qu'il fallait cesser de boire quand le vin pénétrait dans le liège, des pantoufles et le faisait enfler d'un demi pied.
Après le d^euner, un marmottait un bout de prière pour remercier Di<m du repas ; Gargantua se lavait les mains de vin frais^ se curait les dents avec un pied de^porc et devisait joyeusement avec ses gens.
On étendait ensuite un tapis vert sur la table ^ on apportait des dés, des cartes, des. damiers, et Ton jouait à toutes sortes de jeux. Rabelais n'en énumère pas moins de 214. Il est évident qu'il a voulu faire la liste complète de tous ceux qu'on connaissait de son temps. Le même jeu se trouve quelquefois désigné sous des noms différents.
Puis après avoir bien sassé, passé et beluté le temps, il fallait bien boire encore, puis banqueter^ puis s'étendre sur un banc ou dans son lit et dor* mir là deux ou trois heures «sans mal penser ni mal faire.» Quand Gargantua était réveillé, on apportait du Vin frais et l'on buvait de plus belle. Ponocrates lui représentait bien que c'était mal de boire ainsi, aussitôt après avoir dormi, Gargantua répondait que le sommeil était poiur lui ce que la Vie de^
Fères était pour les moines. Puisqu'après avoir entendu cette lecture, les moines avaient le droit de boire, il devait bien avoir le même droit après avoir dormi.
On se mettait ensuite à étadier un peu ; pais les patenôtres reparaissaient; pour mieiûL les expédier, Gargantua ' faisait «omme les membres du parlement qui disaient leurs prières en se rendant au palais sur leurs mules ; il montait aussi sur une vieille mule qm avait servi neuf rois, et, marmotta'nt de la bouche et dodelinant de la tête, il allait voir prendre des lapins aux filets.
Au retour il allait savoir à la cuisine ce qu'on avait mis à la broche pour le souper.
Puis il soupait consciencieusement, et pour ce repas on invitait quelques amateurs du voisinage à venir déguster les vins vieux ou nouveaux. Après souper, on ne lisait pas les Evangiles comme chez les* moines; ceux qu^on apportait étaient de beaux évangiles de bois, c'est-à-dire des damiers, des échiquiers, des cartes ; on jouait quelques parties, ou bien on allait courir les aventures, faire de petits soupers <en joyeuse compagnie ; on rentrait tard, on se couchait et Ton dormait sans débrider jusqu'à huit heures du matin.
Ainsi une heure, une heure et demie tout au plus par jour, était accordée à Tétude, — à une étude distraite, et le reste de la'journée était consacré à des amusements ou à des actes abruti^ahts .
On peut résumer cette éducation d'un mot, dit Sainte-Beuve :
Le jeune Gargantua se conduit déjà comme le plus cancre «t le plus gloutou des moines de ce temps là... En lisant ces
OABGANTUA ET PONOCAATES. 209
descriptions comme on sent bien le dégoût que Rabelais dut éprouver de cette ignoble vie quand il était cordelier! (Causeries du lundis III.)
AU reste, ce tableau de l'éducation d'un jeune gentilhomme, d'un jeune prince, abandonné à un gouverneur paresseux ou vicieux,, n'est pas une fantaisie de Tauteux ; il a été pris sur nature, et lea Mémoires que nous ont laissés quelques personnages^ sur leur vie nous montrent que Rabelais s'est borné à forcer un peu les traits. Ces mœurs ont disparu en France depuis la grande rév^ution ; elles se sont msûutenueB beaucoup plus tard en Kussie, si nous en croyons les comiques et les romanciers russes^ Lisez entre autres leHexopocjii»deFon-Vi8ine,ou mémequelques pages de la FUle du Capitaine^ de Pouchkine.
Pouocrates va prendre le ooatrepied de ce qu'ont fait ses prédécesseurs.
On laissait languir Gargantua dans la paresse, et il ne s^amusait guère ; on va l'occuper, et il ne sWnuiera plus.
Ou le faisait peu étudier, et l'étude était pour lui une pénible corvée; on va. le faire étudier beaucoup, et l'étude sera pour lui un plaisir.
On ne développait ni son corps, ni son âme; il serait devenu maladif et stuiâde. On va développer son corps pu l'exerdce, son âme par la réflexion» il va devenir sain et robuste, de corps €omme d'intelligence» On développait chee lui les instincts de ranimai, et l'on en faisait une brute, Ponocrates va développer ea lui les faoultés supérieures : il en fera uu homme.
210 GÀBGAHTUA. — I. l'éducation.
Le peu quHl étudiait, il le cherchait dans les livrés, Ponocrates va lui ouvrir le livre de la naturelle mettre en rapport direct avec les choses, lui faire inventer la science au lieu de la lui donner toute faite, une science vraie, et i^on une science fausse et toute en paroles.
Tout le système de Ponocrates ou de Rabelais, en fait d'éducation peut se résumer en trois principes :
1 . Développer à la fois le physique et le moral de Tenfant, en mêlant, à dose convenable, les exercices physiques, qui fortifient et développent le corps — et les exercices intellectuels, qui nourrissent et développent Tesprit ;
2. Mettre l'élève en rapport avec les objets, lui montrer directement les produits de la nature et de Fart, les lui faire étudier en eux-mêmes, ne se servir du livre que pour vérifier si ce qu'il dit est exact, pour suppléer, par ses observations, à ce qu'on n'a pu observer soi-même. Le livre, dans ce cas, au lieu d'être l'agent principal de l'enseignement, n'en est que l'auxiliaire ;
3. Rendre l'étude agréable et transformer en jouissance de chaque instant ce qui, mal présenté, peut devenir un objet de répugnance et d'ennui.
Toute la pédagogie est là. Montaigne, Locke, J.- J. Rousseau, Pestalozzi, Fourier, Frœbel, M"** Carpantier-Pape, tous les pédagogues enfin dignes d'ê- • tre cités, sont venus s'abreuver à ce large fleuve. La plupart se sont bornés à en dériver un petit filet d'eau, qui cependant a suffi à leur faire une popularité. Rabelais contient tous leurs systèmes, d'autres encore peut-être; ils n'ont été le plus souvent que ses vulgarisateurs. Ils n'en ont pas moins inventé
OARGANTUA ET P0N0CBATE8. 211
leurs méthodes : la plupart n'avaient pas même lu Babelais, mais les idées qui leur sont venues, Rabelais les avait eues avant eux.
Seulement chez Rabelais^ en éducation comme en tout, les projets prennent une forme colossale qui peut tromper au premier abord. Il nous présente des géants, nous croyons avoir affaire à des mannequins ; pas du tout, ce sont des hommes. Il nous développe des projets, nous croyons avoir affaire à d'amusantes billevesées ; pas du tout, ces projets sont aussi pratiques que séduisants ; la preuve c'est qu'après en avoir ri plusieurs siècles, on a fini par les appliquer, et l'on s'en trouve bien.
Ponocrates commence par faire oublier à son élève tout ce que les sophistes précédents lui ont enseigné ; on nous représente cette opération par un fait matériel : un médecin donne à Gargantua une liqueur (l'oubli, qui lui enlève tout souvenir des choses apprises. Ponœrates l'arrache ensuite à sa compagnie de corrupteurs abrutissants, et il l'introduit en la compagnie de gens doctes, qui élèveront son âme et lui feront bientôt trouver toute autre compagnie in- ^ supportable.
Puis il lui enlève aussi les longues années qu'il a dû employer à l'étude des inutilités dont on a chargé sa mémoire; ces années^ du reste, n'ont jamais été que symboliques et n'ont eu pour but que d'exprimer par un chiffre exagéré, l'extrême lenteur des progrès de l'élève. Pendant quelques chapitres, Gargantua va redevenir un adolescent et non un homme de 60 ans, et un individu de taille ordinaire et non plus un géant \
^ Gargantua avait étudié sous la direction de Thubal Holo-
212 GAEGAWTUA. — I. L'ÉDUCATION.
Gargantua, qui était habitué à tuer péniblement le temps et à ne faire aucun cas de cette richesse, — est «institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdait heure du jour.»
Gargantua s'éveillait à quatre heures du matin environ. Pour la plupart de nos contemporains, ce serait une heure excessivement matinale. Il n'ea était pas de même au XVF siècle. On avait ators rhabitude — - que nos paysans ont conservée — de vivre surtout pendant les heures oîi le soleil brille et de dormir pendant qu'il est sous Thorizon. On se levait de bonne heure et Ton se couchait de même. Le dîner coïoicidait avec le milieu de la journée solaire et se faisait à midi. Peu à peu on s'est habitué à faire durer la soirée, et par suite il a fallu retarder la matinée; le repas du mUieu a été reporté successivement à une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept heures, et Taprès-dlnée s^st prolongée alors jusqu'à minuit. Il est certain que si Ton s'est couché après minuit, on ne peut se lever à quatre ni même à six heures, de sorte que ce qui s'appelait autrefois dormir la grasse matinée, c'est-à-dire se lever à sept ou huit heures, est considéré maintenant comme une habitude très matinale. Il est probable que si Ponocrates vivait aujourd'hui, il tenterait de réagir contre le système des longues veillées et des grasses matinées, et que tout au moins il insisterait pour que
ferne 55 an£f 10 mois 2 semaines. On ne dit pas oombien de temps avec maître Jobelin Bridé, mais c'est être bien modeste de supposer que cet enseignement a duré un peu plus de quatre aos.
qu'il £ST bon de 8£ LEYEB MATIN. 218
les études sérieuses se fissent le matin et non le soir. «Les anciens philosophes, dit Bonheurs, croyaient que les heures du jour les plus précieuses pour les gens de. lettres étaient celles du mâtiné » Voici d'un autre côté ce que dit au sujet du travail du matin M. Perrot dans un excellent écrit sur Démosthènes ^
Démosthènes se mettait-il à l'ouvrage après un frugal repas airosé d'eaa ctaûre, et prolongeait-il ses études jusqu'à une beare ommcée de la nuit, ou plutôt, s'endormant tout de suite après souper, ne se relevait-il pas vers les trois ou quatre heures du matin pour travailler jusqu'au moment où la ville recommençait à s'agiter et à bruire autour de lui ? Peut-être Cette dernière combinaison demande-t-elle au début, tant que llialMltiide n'est pas^bien p^se, un plus pénible efTert de volonté ; mais elle est de beaucoup la. meiUenre, pour l'esprit et pour le corps tout à la fois. Plusieurs hommes éminents de notre temps, dont la verte et l^iborieuse vieillesse fait notre* admiration, lui doivent peut-être le rare privilège d'avoir con- %erfé, .tasque dan» leur grand âge, l'entier exercice de leurs haute» facultés. La veille du malîn échauffe bien moins le sang, irrite bien moins les yeux et les nerfs que celle du soir. Le soir, on sent peser sur sa tête le poids des fatigues et des tracas du jour ; pour s'appliquer à l'étude, il faut faire en quelque sorte violence à des organes déjà las , à une int«lUgenc6 dÎBtfaite et préoccupée. Le matin, au contraire, l'homme tout entier tort du sommeil reposé et comme renouvelé. L'eau dont il baigne ses mains et son visage, les fraîcheurs de l'aube auxquelles il entr'ouvre bientôt sa fenêtre, tout concourt à un même effet: c'est alors que la uou' cêption est le plus vive, et le plus lucide, la vue le plus nette. Si nous en croyons CioéitOD, qui reproduit là quelque renseignements empruntéa à ses sources grecqaes, Démoethènes aurait été de cet avis. L'orateur, dit-H s'irritait contre lui-même quand il arrivait par hasard qu'il ne fût point levé au moment où les ouvriers, avant le jour, partaient pour leur travail.
* De la manière de bien penser dans les ouvrages d^esprit, second Dialogue. — > B&ime des Beux-Mûndes, juillet 1872.
Gargantua s'éveillait donc vers quatre heures du matin, et, pendant qu'on le frottait, on lui lisait quelques pages de la divine Ecriture, hautement, clairement, avec prononciation convenable à la matière. Un jeune page, natif de Basché, nommé Agnostes, était chargé de cette fonction. — Cette lecture, diaprés ce que nous voyons, était surtout tirée du Nouveau Testament. « Selon le propos et argument de cette leçon, dit Rabelais, Gargantua et ses maîtres se mettaient à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, dont la lecture qu'on venait de faire montrait la majesté et la sagesse. Après avoir vaqué à quelques fonctions de toilette — que Rabelais ne sous-entend jamais, observe Sainte-Beuve — le maître et l'élève allaient examiner le ciel, et regardaient s'il était tel qu'ils lavaient noté le jour précédent. C'est là une première leçon de cosmographie, dira pins tard J.-J. Rousseau en développant cette indication; puis on reconnaissait le point du ciel qu'occupait le soleil, on notait dans quel signe du Zodiaque il se trouvait, et quel était l'état de la lune pour cette journée, c'est-à-dire les heures de son lever et de son coucher et par conséquent la phase dans laquelle elle se trouvait.
Cela fait, le jeune garçon était babillé, peigné, coiffé, arrangé, parfumé, mais ce temps n'était pas perdu pour l'étude : on lui répétait les leçons données la veille; lui-même les redisait par cœur, c'està-dire sans l'aide d'un livre; il en tirait des conséquences et les commentait de manière à les faire entrer dans la pratique de la vie.
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EMPLOI D£ LÀ MATméE.
Le grand tort * eu effet des enseignements tels qu'ils sont le plus souvent donnés et reçus, c'est qu'ils n'entrent que dans la mémoire et qu'on ne les vit pas; pour la plupart des enfants, rétude est un domaine^ la vie pratique en est un autre : ils se développent parallèlement, mais ils ne se pénètrent pas, l'un n'entre pas sur les terres de l'autre. Il n'en était pas ainsi pour Gargantua, puisque les conversations, commentaires, réflexions sur la leçon de la veille se prolongeaient parfois pendant deux ou trois heures; le plus souvent pourtant elles cessaient, elles avaient donné toute leur substance au moment où la toilette était tout à fait terminée. Il ae faut pas oublier, pour expliquer le temps accordé à cette toilette, que les vêtements du XVr siècle étaient plus compliqués que les nôtres.
On se mettait ensuite à lire, avec commentaires et interrogations, pendant trois bonnes heures. C'eût été long si la lecture eût roulé sur le même sujet ; mais il faut supposer, quoique Kabelais n'en dise rien, que les lectures étaient variées et que, dès que l'attention commençait à se relâcher sur un sujet, on passait à un autre.
Puis on sortait en causant de ce qui venait d'être lu et l'on allait, suivant le temps, soit dans un établiesement fermé, soit dans les prés, et là oi^ jouait à la balle, à la paume, à la pile trigone [où les joueurs, au nombre de trois, se disposent en triangle] — et l'on exerçait le corps comme on avait auparavant exercé l'intelligence.
Tous ces jeux, du reste, se faisaient avec pleine liberté, poursuit l'auteur et cessaient ordinairement dès qu'on se mettait à transpirer ou qu'on se trou-
216 GABGANXTJA. — I. L'ÉDUCATION.
vait las. Les joueurs étaient alors essuyés, ârattés; ils changeaient de chemise et allaient en se prcHUenant voir » le dtner était prêt; en attendant ite redisaient en bon style, pour s'habituer à bien parler, quelques parties de la leçon, quelques masûnes qu'on ea avait tirées ou retenues.
Cependant <i Monsieur l'appétit venait, » k dîner était apporté et Ton se mettait à table. Au comr mencement du dîner, on lisait qifelque histoire agréable des ifflciennes prouesses, jusqu'à ce qu'on eût ba le premier verre de via. On poursuivait même quel^ quefois cette lecture après, mais le plus souvent oa se mettait à deviser joyeusemeat easemble, d'aèoird « de la vertu, propriété, efficace et nature » de teutt ce qui était servi à table. On faisait l'histoire du pain, du vin, du sel, des viandes, poisson?, fruits, herbes, racines et des moyene de les préparer.. Par suite de cette coutume, le dise^tle apprit eu peu d^ temps tout ce qu'avaient dit sur ce sujet Plkiei Athé^ née, Dioscoride> PoUux, Galien^ Porphyre,, Oppiea, Polybe, Hiéliodore, Aristote, Elien et autres. .A l'ap^pui de ces propos, on faisait soavent ^porter le Ur vre sur la table pour connaître les pacoles des ttur teurs et les comparer avec l'objet. De cette manière G«*gant»a retint si bien en sa mémoire le& choses dites que « pour lors n'était médecin qui sût moitié autant que> lui. » — Le dîner se terminait ordinai'rement par des confitures ^. coings.
Les repas étaient toujours lon^ autrefois, mais on voit qu'avec Ponocrates ce temps n-était pas perdu.
Après le repas, on s*écurait les deats avec des t9t cines aromatiques delentisque, on se lavait lea mains
EMPLOI I>E l'APB^-B^E.
et l69 jeux de belle eau fcatdbie ; oa rendait grftoe à Dieu par quelque beau cantique à la louange de la magnificeuee et de la bénignité djfvines; puis en aj^por* tait de» cactes,. non^ pas pouc jouer, loaiS' pour faice tottftes' sortes de oombinateons qui se rattachent à rarithmétique et an calcul. C'est die cette manière que Gargantua entra en affection, de la science nu-^ mécate, et après dîner, après souper, il passait le temps à ces combinaisons et solutions de problèmesi aussi agréablemeiit qu'autrefois il passait le temps à jouer aux dés ou aux cartes^ Il déviait si fort en théo^ rie et en pratique que Tôvâque. anglais Teustal, qui a« écrit en latin un livre siur Tact de compter, déelar raitque, compaorativemenlià âarga^fitua, il n'y entendait que le haui allemand*
Ce n^esli pas seulement de raritluBétique. que, Gargsanitua s'occupait en se jouant^ il étudiait aussi lad antres sciences mathématique» : géométrie, astronor mie et musique. La musique était* comptée alors p«rmi les sciences^ mais Gargantua étudiait aussi la musique comme art On* s'amusait à chanter musica* lemeist à.4 ou ô parties, ou sur un< thème « ai plaisir étfpHtfga.^ Quant, amkinstimmentsy il apprit à jouer Ao^luth, dé iTéfînette, deilahanpe» deiar flûter d'aU^-r mand^ dala flûte à neuf trouis, de la viole, de^ la sàquebouttey qui établi, une^ sorte dé trombone. Tout cela ne l'emptfchait paâ de> &ûre parfoie mille joyeux instruments' ' et figuitfis géométriques et de; pratiquer Ira eanoD» astnonomiquesk . .
Gela durait une heure à peu près, puis Qft 96 iremettait à l'étude trois heures ou davantage, si l'on était d'^humeur. On répétait la lecture du matin, on poursuivait l'étude du livre commencé, on s'exerçait
218 GARGANTUA, — I. l'ÉDÏÏCATION.
à écrire ; puis Gargantua sortait avec Técayer G-ymnaste, qui lui enseignait à monter à cheval Le jeune homme changeait de vêtements et montait sur un coursier, sur un roussin, sur un genêt, sur un cheval barbe, sur un cheval léger ; il donnait cent carrières à son cheval, il le faisait voltiger, il lui faisait franchir un fossé, sauter une barrière, tourner brusquement en rond, à droite, à gauche. Puis il pre* nait une lance et rompait — non la lance, le plus maladroit charpentier en est capable — mais avec sa lance il rompait une porte, un hamois, il renversait un arbre, enfilait un anneau, enlevait une selle d'armes, un haubert, un gantelet, tout cela, étant armé de pied en cap. Nul ne savait mieux fanfarer et siffler que lui sur un cheval; il savait sauter d'un cheval à l'autre sans prendre terre, et monter de chaque côté, la lance au poing, sans étriers, et guider le cheval à son gré^ sans bride. D'autres fois il s'exerçait à manœuvrer la hache, et il en jouait si bien qu'il fut bientôt passé maître dans l'art de manier les armes de campagne.
L'auteur emploie plusieurs pages à énumérer les exercices physiques auxquels se livre Gargantua, et il y met autant d'entrain, que lorsqu'il fait passer devant nos yeux les détails d'un festin. La langue est pour lui d'une souplesse merveilleuse, et il n'y a eu depuis Rabelais que V. Hugo pour £aire accomplir de tels tours de force à notre idiome quelque peu rebelle. Nous copions, eai traduisant parfois, et en simplifiant :
Il courait le cerfi le chevreuil, l'ours, etc. Il jouait k la grosse balle et la faisait bondir en Tair autant du pied que du poing.
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EMPLOI DE L'APBÈS-DtNÉE. 219
Il luttait, courait, sautait, non à trois pas un saut, non à clo^e-pied; . . . mai» d'un saut traversait un fossé, volait sur une haie, montait six pas contre une muraille et rampait en cette façon à une fenêtre de la hauteur d'une lance.
n nageait en profonde eau, à l'endroit, à l'envers, de côté, de tout, le corps, des pieds seuls, une main en l'air dans laquelle il tenait un livre; il traversait toute la Seine sans mouiller le livre, tirant son manteau à l'aide de ses dents comme faisait Jules César ; puis d'une main s'élançait dans un bateau, de là il se jetait derechef dans Teau, la tète la première, sondait le fond, explorait les rochers, plongeait dans lés abîmes et gouffres. Puis il remontait sur le bateau, le faisait tourner, le gouvernait, le menait . vite ou lentement, au fil de l'eau, contre le courant, il le retenait en pleine écluse, il le gaidait d'une main, et, de l'antre, il s'escrimait avec un grand aviron, il t^dait la voik, grimpait aux mats par les oordages, courait sur les vergues, ajustait la boussole, etc , etc.
En sortant de l'eau, il gravissait la montagne et la redescendait lentement, il grimpait aux arbres comme un chat, sautait de l'un ji l'autre comme un écureuil, abaissait les gros rameaux comme un autre Milon de Grotone ; avec deux poignards acérés et deux poinçons éprouvés, il montait au haut d'une maison comme un rat, descendait ensuite du haut en bas sans jamais . se faire de mal. U jetait le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'épieu, la hallebarde, il tirait de l'arc, de l'arquebuse, etc., en haut, en bas, devant, de o^é, en arrière, comme les Parthes. On lai attatihait un cable on quelque haute tour, pendant en terre ; il y montait des deux mains et en redescendait aussi lestement que vous pourriez courir par un pré bien nivelé. On lui mettait une grosse perche appuyée . entre deux arbres , il la saisissait des deux mains , et il cornait si bien ainsi, sans toucher terre» que vous n'eussiez pu l'atteindre à la course.
Ces exercices ne sont intéressants que si nous avons aJffiaîre à un homme de taille ordinaire , et Rabelais, dans tout ce qui précède, a complètement
222 GÀBGANTTTA. — I. l'ÉDTTCATION.
beaucoup récrié au XVIII'' siècle parce que Rousseau voulait que son Emile apprit à menuiser. Eabelais va plus loin et moins loin aussi : les exercices quHl propose sont plus vulgaires, mais ils ne demandent pas un long apprentissage. Au reste, Rabelais tient essentiellement au caractère utilitaire de tout ce qu'il propose. Parmi les exercices physiques indiqués, il n'en est pas un qui soit oiseux; jamais son élève ne fait de mouvement pour le simple plaisir d'en faire: la promenade sert à recueillir des plantes ; tous les exercices indiqués réclament remploi de Tintelligence aussi bien que celui des forces corporelles et présentent une utilité pratique. Rabelais sait ce que vaut le temps, il ne le gaspille jamais.
Son élève étudie aussi les beaux arts, la peinture, la sculpture ; puis il va voir comment on exerce les métiers, comment on étire les métaux, comment on fond Tartillerie ; il visite les ateliers des lapidaires, orfèvres, tailleurs de pierreries ; — des alchimistes et monnayeurs ; — des tisseurs, des volontiers, des horlogers, des ouvriers en glaces, des teinturiers, récompensant généreusement les ouvriers qui lui fournissent des explications sur leur industrie.
Quelquefois Fonocrates et son disciple allaient écouter les leçons publiques des professeurs, les plaidoyers des avocats, les sermons des prédicateurs ; — ils eutraient dans les salles d'escrime, et Gargantua faisait quelques passes en chemin ; — ils allaient voir les boutiques des droguistes, marchands d'herbes, apothicaires, et examinaient les fruits, raisins, feuilles, gommes et semences apportés de l'étranger ; — ils ne dédaignaient pas même les bateleurs, faiseurs de tours, etc.