‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 53 sur 104 · PROPOS DE TABLÉ · texte numérisé non relu

PROPOS DE TABLÉ

^^omme la botte [lia. tonne] de St-Bébott^ à Bologne^ ou comme la gibecière d'un avocat. Notre prietir aime fort le blanc de chapon, et je ne le hais pas. -^ Vous n'êtes pas comme les renards, dit Gymnasiîe. — Comment cela ? reprit lé moine. — - Les rienards^ ne mangent jamais le blanc de volaille, ne le saviezy^nm pa»? -*- Je n'en^ î^vais rien.. — La viande non cuite n'est-elle pas rouge ? — Sans douter. — ^ Eh \)ieû, les rènafds n'ayant pas decnisinieFS, ne mangent ja;fM,is de blanc de poulet — Il faut croire, dit Jean^ qu«î notre dépensier n'a pas la tête suffisamment cuite, car il ai les yeux rouges comme une écuelle peinte. La con^versation continue longtemps sur ce ton.

-^ Ah, si j'enëse été du temps de JésusoChrist, dit le moine, je l'eusse bien gardé d'être pris par les Juifs au jardin des Olives. Le diable faille [périsse] si j'eusse failli à couper le jari^et k messieurs les apôtres qui s'enluir^At tous lâchement après qu'ils eurent bien soupe et laissèrent leut< bon maître dans le besoia. Je hais plus que poisson un homme qui fuit quand il faut jouer des couteaux. Hon ! que ne suis-je roi' de France pour quatre-vingts ou cent ans, pa:i'dieu ! je vous mettrais en chien* écourté Ifes ifoyards de Pavié* La lièvre qu&ctaanë pouîp eux! Pourquoi ne mouraient-ils Ik plutôt que de laisser leur bon^ prince en cette nécessité? N'est-il pas meilleur et plus honorable de mourir vertueusement en bataillant que de vivre en tuyaat vilainement ?

En principe^ frère J^an a raison, vnaiB s'il eût mîeux connu les faits, il aurait su^ que l'imprudence «t Fétourderie généreuse de François P' fut cause de la défaite de f avie, comme Timprudence et l'étourderie généreuse de Jean fut cause de la défaite de Poitiers, comme l'outrecuidance et l'impéritie de Napoléon III furent cause du désastre de Sedan. Les trois soi^etains furent pris,, mais il faut conve-

GARGANTUA. — II, LA GUERRE

nir quil avaient bien fait tout ce qu'il fallait faire

pour cela.

A propos, continue frère Jean, connaîssez-Yous frère Claude de Saint-Denys? Quelle mouche Ta piqué? 11 ne fait qu'étudier depuis que je suis grand. En notre abbaye, nous n'étudions jamais, de peur des oreillons. Notre feu abbé disait qde c'est chose monstrueuse de voir un irère savant. Magis magnas ciericos non sunt magis magnos sapientes,

Régnier a rendu ainsi le sens de cette phrase :

Pardieu, les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.

Mais la phrase, outre qu'elle est en mauvais latin, contient un solécisme dont un moine ignorant peut seul être capable ; le sujet de sunt est à raccusatif.

Pour ma part, corps Dieu ! dit le moine, je n'étudie jamais.

— On s'en aperçoit bien à son latin. —

CSomment , vous jurez , frère Jean ! dit Ponocrates. — Ne faites pas attention, répondit le moine ^ ce n'est^que pour orner mon langage, c'est de la rhétorique cicéroniane.

Gicéron n'en dit pas un mot, mais Longin prétend que jurer & propos donne une certaine grandeur au discours. Frère Jean est excusable de se tromper.

xvm.

On lui demande pourquoi les moines sont fuis de tout le monde.

Par la raison qu'un singe dans une famille est totgoors moqué et harcelé. Le singe ne garde pas la maison comme le chien, il ne tire pas le charrue comme le bœuf, il ne produit ni lait ni laine, comme la brebis, il ne porte pas le faix comme le cheval . . Il en est de même du moine : il ne laboure pas comme le paysan, il ne garde pas le pays comme l'homme de guerre, il ne guérit pas le malade comme le médecin, il ne prêche pas, il n'instruit pas comme le doc-

FRÈBE JEAK ET VOLTAIRE.

tear évangélique oa le pédàgogne ; il ne porte pas les com^ modités et les choses nécessaires à la république comme le m&rchand. — Les moines prient Dieu pour nous, objecte Granâgousier, toujours bienveillant — Pas du tout , dit Gâxgantua, ils se bornent à molester le voisinage à force de trinqueballer leurs cloches.

Rabelais prête à Gargantua, nous Tavons déjà vu, son antipathie contre les cloches.

— Oui, dit le moine, une messe, des matines, des vêprès bien sonnées sont à moitié dites. Ils marmottent quantité de légendes et de psaumes auxquels ils n'entendent rien. Us enfilent les Pater noster et les Ave Maria sans y penser et sans y rien entendre. J'appelle cela se moquer de Dieu et non faire oraison. S'ils prient pour nous, Dieu me garde ! c'est qu'ils ont peur de perdre leurs miches et leurs soupes grasses.

Yoltaire, dans le Pauvre Diable^ a mis en vers le commencement de cette sortie contre les moines; il n'y a guère ajouté que la rime et la mesure :

« Nous faisons cas d'un cheval vigoureux^ Qui, déployant quatre jarrets nerveux, Frappe la terre, et bondit sous son maître ; J'aime un gros bœof^ dont le pas lent et lourd, £n sillonnant un arpent dans un jour.

Forme un gnéret où mes épis vont naître.

L'àne me plaît; son dos porte an marché Les fruits du champ que le rustre a bêché.

Mais, pour le singe, animal inutile, Malin, gourmand, saltimbanque indocile, Qui gâte tout, et vit à nos dépens, On Tabandonne aox laquais fainéants.

Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe, G'^st le cheval , un Péquet, un Pléneu^ Un trafiquant, un commis, est le bœuf.

Le peuple est l'âne, et le moioe est le singe.

U est singulier qu'aucun commentateur de Rabelais n'ait signalé cette imitation.

266 • GARÔANTUA. — II. LA aUÊRRE.

ïfatis les vrais chrétiens, continue frère J[|^nv daiDs tontes les conditions, dand tons les temps, prient Dieu, et le prient en esprit et enf pensée; c'est 4a v^aie prière et Dieu raccûetlle:

— Tel eèt notre bon frèrd Jeato: Et cbacnn sotibaîte de ravoir en sa compagnie. Il n'est point bigot, il n'est point sale en ses vêtements; il est honnête, joyeux, délibéi^, bon compagnon ; il travaille, lai ; il labonre, il défend les opprimés, il console les affligés, il vient an secours de cent qui souffrent, il garde le clos de l^bèaye.

•^ Je fais bien davantage, dit le moine, car, tout en ex* pédidurf; les matines et les aimiversairM au chœuv, je faia des cordes d'arbalètes Je polis des pi^ojectilee; je fais des rets et des pièges à lapins ; jamais je ne suis oisif. Mais à boite, je vous prie I ..•

-^ Pourquoi, dit Gargantua, frère^ Jean ia4*iliin>si beau nez ? — Parce que Dieu l'a voulu ainsi, dit le- bo« Grand* gQUsier. — C'est, dit Pcmocrates, parce qu'il arriva un des premiers à la foire dés nez. Il prit.un dés plus beaux et dés^ plus grands.

Gavarni, qui prisait fort Rabelais, s'est souvenu de ce passage :

Un persamn^e passe en se donnant de grands airs ; un'gàmin pia;ti3i^n le regarde :

Y a-t-i donc tant de quoi être comme ça faraud 1... parce que le jour de la distribution des nez on- s'aura levé à trois heures du matin 1

Gavarni était uù esprit dé la mèineti'empe que Rabelais, mais plus fin et saupoudré de Marivaux.

Après avoir longtemps causé sur ce tob, Grandgousier et ses convives se dirent qu'il y avait une bataille à livrer le lendemain et qu'il fallait aller dbrmif. ôargantùa n'avait pas S(^meil et s'en désolait. — J'ai pour m'endormir, dît le moine, utt

TÉtXt J£A^ A'BME CHeVALIBB. 267

lûoyeii qui me' réussît folijQûts, c'est de dire mon bréviaire ôii de prier Kett. Voulez-YOtts que liouâ essayions du bréviaire ? Lisons les sept Psaum^ls de la pénitence. Gargantua y cottsentit. Au Seati quorum^ c'est-à-dire au (îommenceinent du second psaume, %'dontaai>tkt tous tes deux.

te' mtïîne, qui avait éndortrii Gargâiltuà ïe srfîr, rév^fflà toïK le nîondte lié léndemaïn matin, éh chatntàiHf uMe cbànàôn populaire. Puis qtiand on se fut rassemblé: «Messieurs, dit-il, on prétend qu*îl fecut céitiôifeiftjei' nratineis^ ^f tbùssiéf ^t sbUyer pRt boire, faisons à rebours : commeiiçons par boire ce matin, nou^ tousserons' ce soir. Gurgantua dit que ce n'étaît pais sain dfe boîfè de sî bomie' heui*e. -^ J'ai fait, utt^cte aVefe* mouf aippétit, fépoudît Jean, il se côucbé avec moi et se lève dé mêmek Faites ce que vous v^udre2, pdlà* moi, je vais à mon bréviaire, pour me mettre eÈ haleine. > Ce' bréviaire était un flacon de vin. Gargantua le plaisante sur le bréviaire. On sait que ces litres* de priâtes difffef erit, ou du ihoins dîfféfaieut sWvant les dio<^èses. H y avait fes( fieurô^ à Tusage de Paris, à Pusaigé dé' Rome, etc.. toujours fort Wrigùtes. -^ A quel usage dîtes-vOUs vos Heures? M dtefuaiidte Gargantluâ. — À l'usage dfe Fécamp, trois psaume» et trois Ifeçons, ou rien du tout qui n^ T^éut ; nttiîs je fie* m'afesujétis pas' aux: heures; les heures sont faites pour l'homme et non rhx)mme pour les^ heutefe. JèfâSâ des miennes comme des étriers, je les raccour*cî& ou je les allonge quand bon me semble. -^Rabelais, dans sa supplique au pape Paul III, avoue avoir pratiqué ce* système. — Sr&ois oratio pénetrc^ CœloÉj repiiend frère Jean, lôiiga poMiô évacuai scyphos [courte? prière monte au ciel , longue

268 GARGANTUA. -^ II. LA GUE&BE

buverie vide les coupes]. VenUey apotemus [allons boire], conclut le moine et parodiant le Venite^ adoremuSf de l'église.

Ces plaisanteries et d'autres, de ce genre avaient courS) il n'y a pas longtemps encore, parmi les ecclésiastiques, et pour ma part je me rappelle avoir assisté dans mon enfance à des conversations tout à fait analogues. Il ne fût venu à l'esprit de personne de ne pas les considérer comme étant, d'une parfaite innocence.

Frère Jean trouva quelques amateurs pour déjeuner avec lui, mais la plupart s'abstinrent. On s'occupa ensuite de lui procurer des armes parce qu'il voulait aller se battre : « J ai mon froc et le bâton de la croix, c'est assez,» disait-il. Il se laisse toutefois armer de pied en cap; on le fait m<mter sur un bon cheval. Gargantua et vingt-cinq des plus aventureux se joignent à lui, et les voilà partis pour la bataille.

Chemin faisant le moine encourageait ses compagnons : «N'ayez peur ni doute, enfants, leur disait-il, je vous conduirai sûrement. Dieu et aaint Benoit seront avec nous. Je ne . crains que l'artillerie. Je sais bien une oraison qu'on récite à l'abbaye pour ^e préserver des balles, mais je n'y crois pas. Bastel le bâton de la croix fera des siennes. Si quelqu'un de vous cane, je l'enchevêtrerai de mon froc. C'est un remède contre, la couardise. N'ayez- vous point entendu parler ,du lévrier de M de Meurles? Il ne valait rien pour les champs; on lui mit un frob au cou : depuis ni lièvre ni renard ne lui échappa. >

Comme il parlait ainsi avec animation, il passa sous un noyer ; son heaume s'y embarrassa, et dans les

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