‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 54 sur 104 · FRÈRE JEAN ARMÉ CHEVALIER · texte numérisé non relu

FRÈRE JEAN ARMÉ CHEVALIER

mouvements qu'il fit, il douna involontairement de l'éperon à son cheval ; l'animal prit le galop et frère Jean resta suspendu aux branches du noyer. «Au meurtre! trahison! s'écrie-t-il. On se retourne, on le voit pendu dans l'arbre. Comme il ne courait aucun danger sérieux, ses compagnons ne purent s'empêcher de s'amuser du spectacle, d'autant plus que Jean s'impatientait fort et jurait comme un damné.

— «C'est Absalon, disait l'un — Non, les moines n'ont pas de cheveux, il doit être pendu par les oreilles,

— «Dépêchez-vous donc! de par tous les diables ! criait le pendu. C'est 1)ien le temps de jaser. Vous ressemblez à ces prêcheurs décrétalistes qui vous di: sent que, lorsqu'on voit son prochain en danger d'être tué, il faut, avant de lui aider, l'exhorter à se confesser et à se mettre en état de grâce. Quelqu'un se noie, vous commencez par lui faire un beau sermon, sauf a aller le repêcher quand il sera noyé.>

On voit que, tout en s'impatientant, le moine ne laissait pas de faire des épigrammes. C'est de cette dernière observation, que La Fontaine a tiré une jolie fable : Le Précepteur et V Ecolier,

— «Vrai Dieu! dit Gymnaste en descendant de cheval pour aller à son aide, j'ai vu plus de cinq cents pendus, mais je n'en vis aucun qui eût si bonne grâce que lui en pendillant — Avez-vous bientôt assez prêché? dit frère Jean. Aidez-moi donc, de par Dieu, puisque vous ne voulez pas de par l'autre».

On sait que « l'autre » c'était le diable. L'impatience n'empêchait par le. moine de se souvenir de son Virgile :

270 GARGANTUA. — II. LA aUXB&E.

Flectere si neqneo Snperos, Acheronta moTebo. Enéide, VIL [Si je ne puis fléchir les Dieux den haut, je toucherai les Dieux des enfers, les Dieux de l'Aohéron],

seulement il renversait les termes.

Gymnaste grimpa dans le noyer, dégagea le casue, puis laissa tomber frère Jean et tomba avec ui* Le moio^ s'empressa de rejeter cette armure qui lui avait été fatale, et remonta sur son cheval sans autre arme que le manche de croix, qu'il brandissait comme une lance.

Cependant Picrochole qui s'était jeté dans la guerre à tête perdue et sans prendre plus de précautions que Napoléon III quand il attaqua les Prussiens en 1870, fut fort étonné lorsqu'oji lui apprit .que la première rencontre avait été malheureuse pour lui ; il réunit son conseil. Hastiveau et Touquedillon lui assurèrent que sa puissance était telle qu'il pouvait défaire tous les diables d'enfer s'ils venaient. Picrochole n'en était pas très persuadé et conmi^nçait à douter de sa destinée. Il envoya donc « une escarmouche, )) comme on disait , pour battre le pays. Elle fut rencontrée par Gargantua et ses gens, et mise en déroute.

On demanda à Gargantua s'il fallait poursuivi:e les fuyards :

Qardez-voas en bi^n, dit-il. U ne f^pt jamais nt^ettre un ennemi au désespoir; une telle nécessité muU^plie 9ft force et accroît son courage. Combien de victores ont été reprises aux vainqueurs par les vaincus, quand les vainqueurs ne se sont pas contentés de ce qui .était raisonnable et ont voulu détruire totalement leurs. cai^DemiB ! Onvrez toujours à vos adversaires toutes les ^sortes et chc-

OAKGANTUA ET LES P^LEBINS. 271

ZDins ^t faites-leur plutôt . un pont d'argçct afin ie les renvoyer.

Gymnaste fit remarquer qae le moine ayait disparu. — S'ils ont le moine, c'est tant pis pour eux, dit une voix. Il faut savoir que l'expression: « bailler le moiaeiià quelqu'un )) signffî^t : lui créer des embarras. — Oui, mais ce moine est. frère Jean, dit Gargantua, il faut le retrouver.

Jean, en effet, s'était laissé emporter à la poursuite des gens de Picrochole; il avait accompli des prouesses inouies avec son munehe de croix; mais, à un moment où il se trouvait isolé, on s'était emparé de sa personne et on l'avait donné en garde à deux soldats. Il serait trop long de dire comment il se débarrassa d^eux; le fait est qu'au momeiit où l'on s'inquiétait fort de lui,, on entendit. crier: «Vin frais ! vin frais ! > C'étfiit le moine qui arrivait, amenaDt ^ les cinq pèlerins à qui il avait failli en coûter cher de s'être réfugiés parmi les feuilles de laitue. n amenait aussi une autre prise plus glorieuse, le capitaine Touquedillon , en personne, qu'il avait étourdi d'un coup de son mancbe.de croix et fait prisonnier. Ce retour fut célébré par un g{:and banquet.

Quand les pèlerins se. furent bien repus, Grandgoui^ier se , mit à causer avec eux ; il leur dem^.nda de,. quel pays ils étaient, d'où ils venaient çt où ils allaient. L<as4aller — - remarquez le nom — répondit pour tous :

. ; Seigneur , je suis de St-Genon en Berry ; celui-ci est de FaJ^n, celai-lÀ de Oqi2;ai, les. deux autres„r^nd'Ai^,

272 OABGANTUA. — II. LA G0EERE,

l'autre de Villebrenin. Nous venons de St-Sébastieu près de Nantes et nous nous en retournons à petites journées. — Bien, dit Grandgou&ier ; mais qu'alliez vous faire à St- Sébastien? — Nous allions lui offrir nos prières contre la peste. — Est-ce que vous croyez , pauvres gens , que la peste vienne de St Sébastien ? - Sans doute, répondit Lasdaller. nos prêcheurs nous l'affirment. — Gomment ! dit Grandgousier, vos faux prophètes blasphèment ainsi les saints de Dieu, et les représentent comme semblables aux diables, qui ne songent qu'à faire du mal aux hommes, comme Homère nous a représenté Apollon envoyant la peste aux Grecs ! J'ai entendu, en effet, un des cafards qui prêchait à Sinays que St Antoine mettait le feu aux jambes ; que St Eutrope faisait les hydropiqnes ; St Gildas, les fous; St Genou, les goutteux. Mais je le punis de telle façon , quoiqu'il m'appelât hérétique, que jamais depuis ce temps aucun de ces cafards n'a osé entrer dans mes terres, et je m'étonne que votre roi laisse prêcher de tels scandales! Ces prècheurs-là doivent être punis plus sévèrement encore que ceux qui par art magique ou autre engin auraient mis la peste par le pays. La peste ne tue que les corps, mais ces prédications diaboliques infectionnent les âmes des bons et simples gens.

On peut remarquer ici que Rabelais, si catégorique contre certaines superstitions, admet, avec la croyance populaire, que la peste peut être introduite par malveillance dans un pays Scientifiquement cela n'a rien d'impossible, puisqu'il suffit de quelques germes contagieux pour produire une épidémie; il suffit, par exemple, qu'un insecte invisible soit apporté d'Amérique pour détruire toutes les vignes d'une contrée. Seulement, le fait est-il arrivé? y a-t-il eu des hommes assez misérables pour déchaîner sciemment et volontairement un fléau sur tout un pays ? voilà ce dont il est permis de douter. Mais il n'y a pas lieu comme le font cer-

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