‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 55 sur 104 · GRANDGOUSIER ET LES CONQUÊTES · texte numérisé non relu

GRANDGOUSIER ET LES CONQUÊTES

tains commentateurs de reprocher à Rabelais sa crédulité à cet égard. La chose est possible, cela suffit pour justifier la supposition qu'il met en passant dans la bouche de Grandgousier.

On retint encore un jour les pèlerins pour les bien reposer de leurs ennuis et de leurs dangers^ puis Grandgousier les congédia. Ils partirent les larmes aux yeux :

Heureux est le pays, disaient-ils, qui a pour seigneur un tel homme! Nous avons été plus édifiés et plus instruits par les propos qu'il nous a tenus que par tous les sermons qui nous ont été prêches eu notre ville. — Oui, (lit Gargantua, qui était présent; Platon a raison. Les états seraient heureux si les rois philosophaient ou si les philosophes régnaient.

On leur donna des vivres, du vin, un peu d'argent et un cheval à chacun d'eux pour achever leur route, et cet épisode, commencé si follement, se termine de la manière la plus sage.

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Après cette protestation contre les superstitions païennes conservées sous des noms chrétiens, voici une protestation — en action également — contre les guerres de conquête.

Touquedillon fut présenté à Grandgousier et interrogé par lui sur l'entreprise de Picrochole et le but qu'il s'était proposé — Touquedillon répondit que Picrochole se proposait de conquérir tout le pays, s'il le pouvait, sous prétexte de venger l'injure faite à ses fouaciers.

C'est, dit Grandgousier, trop entrepris : qui trop embrasse peu estreint. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes, avec dommages de son prochain frère

GARGANTL^A. — II. LA GUERRE

cliristian ; ceste imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césnrs et aaltres telz, est contraire à la profession de TËvangile, par leqnel nous est commandé garder, sauver, r^r, et administrer chasenn sw pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et .ce que les Sarrasins et Barl^ares jadis appelloient prouesses, maintenant nous appelions briganderies et meschancetés. Mieulx eu9t-il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostUcment la pillant, car par bien la gouverner Teust augmentée, par me piller sera destruict.

Allez-vous-en, au nom de Dieu : suivez bonne entreprise, resmonstrez à vostre roy les erreurs que cognoistrez, et jamais ne le conseillez, ayant esgard à vostre profit particulier ; car, avec le commun, est aussi le propre perdu. Quant est de vostre rançon, je vous la donne entièrement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval: ainsi fauitil faire ^tre voisins et anciens amis, veu que ceste nostre différence [différend] n'est point guerre proprement.

Quelle haute sagesse dans ces pensées, dit Grérusez, quelle coimaissance approfondie de rhistoire et de la morale !

C'est ainsi, chez Rabelais, qu'aux pages les plus folles, les plus bouffonnes, les plus saugrenues, succèdent les pensées les plus sages et les plus élevées.

A l'époque où il écrivait, l'Europe était itTre de conquêtes. François I** convoitait l'Italie et la Flandre, Charles Quint rêvait la monarchie universelle. La conquête semblait le plus noble et le plus légitime emploi de la puissance. Rabelais fait entendre la voix de la sagesse et de l'humanité. On ne l'écoute guère sans doute, mais ses idées

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