ORGANISATION ÉCONOMIQUE
lanstère est aussi grand, plus grand peut-être qu^à Thélème, mais les travaux productifs couvrent les dépenses. Ce que ces sociétés perdent d'un cOté, elles le recouvrent de l'autre; c'est un mécanisme qui fonctionne. Tous ceux qui y sont engagés participant également aux charges et aux avantages, jouissent de droits égaux, bien que les fonctions ne soient pas toujours égales.
Thélème, au contraire, ne produit rien, et l'égalité n'existe qu'entre une partie des associés. Ceuxci cultivent la poésie, la musique, le dessin, la peinture ; ils jouent la comédie, vont à la chasse, font de la gymnastique, de Téquitation, de la natation ; ils s'exercent à la course, au tir de l'arc, etc.; mais aucun ne s'emploie à un travail lucratif. Il y a dans l'abbaye des orfèvres, des lapidaires, des brodeurs, dès tailleurs, des tireurs d'or, des velou • tiers, des tapissiers, des hautëlissiers, — des parfumeurs, des «testonneurs>, etc., mais ces gens-là ne font pas partie de la société, ce sont des ouvriers à gage. Ils ont le droit d'être payés, rien déplus. Les Thélémites gardent pour eux les beaux arts, et leur laissent les arts industriels.
Les Thélémites ne sont donc pas une société organisée pour la production et la consommation; ils ne sont organisés que pour la dépense. Thélème sous ce rapport est une abbaye comme une autre; elle vit de la riche dotation que Gargantua lui a faite.
Elle doit avoir une autre ressource encore cependant. Chaque membre en entrant apporte probablement une dot, approximativement suffisante pour subvenir à ses dépenses. Rabelais nous le dit
294 QABGÀNTUA. — UU l'ABBATE DE, THÉLÈME.
mdine implicitement. On avait le droit d'être riche à Thélème , nous dit-il Cet excédant de richesse ne pouvait provenir que des biens personnels de Tassocié, des biens qu'il avait apportés en entrant ou dont il s'était réservé la jouissance. Les dépenses générales étaient faites par la communauté, les dépenses particulières restaient évidemment à la charge de chacun. La grande différence entre cette abbaye et les autres, c'est qu'on pouvait disposer librement de ses biens, de son temps, de sa pensée, qu'on n'obéissait pas à la cloche, que si l'on étudiait le grec ou l'hébreu, on n'était pas forcé de cacher ses livres, et que si l'on tombait amoureux de sa voisine, on avait le droit de l'épouser et d'être heureux avec elle.
vn.
Cependant, s'il était permis de se marier à Thélème, il ne paraît pas que l'on pût s'y établir pour toujours avec son ménage. Aucune partie du bâtiment, si minutieusement décrit par l'auteur, n'est réservée aux enfants, aucun soin n'est pris pour leur éducation première. D'un autre côté, nous voyons des couples sortir de Thélème lorsqu'ils se marient. Jl faut en conclure que l'abbaye de la libre volonté n'était faite que pour la jeunesse. Les jeunes filles, nous dit-on, y entraient de dix à quinze ans, les jeunes garçons de douze à dix-huit. Il n'y a pas de limite d'âge pour la sortie. On reste taijt qu'on le veut, mais la vie qu'on y mène ne convient évidemment qu'à la jeunesse. Ce qu'on y fait n'est que la continuation et le perfectionnement de ce que Ponocrates a fait faire à Gargantua adoles-
l'Ile des plaisirs. 295
cent, avec la liberté en plus de choisir son temps, ses occupations du moment. Thélème, à beaucoup dMgards, n'est qu'un lieu où Ton perfectionne ses études physiques et intellectuelles. On s'y prépare à la yie active. C'est l'Université de l'éducation attrayante. On a déjà remarqué qu'il n'y a à Thélème ni iKbjeuveries* ni Jfestins. Qhacun mange chez soi avec ses intimes. Il en est de même du libre ^mour. Toute dame a le droit, le devoir même de se choisir uja cavalier, mais quand ils s'aiment, ils s'épou- ^vX et s'en vont. Les < beuveries* interminables sont laissées aux crasseux précepteurs de Gargantua , aux ignorants comme frère Jean , aux vieillards comme Grandgousier. Ni Pantagruel ni Gargantua ne s'enivrent. Les amours imji^o;ades sont le fait d'un vaurien, poltron et cynique, comme Eanurge. A Thélème, tout est libre, mais tout est décent, tout est noble, tout est b^au.
vm.
Un critique a rapproché (^e Thélème Vile des Plaisirs , de Fénelon. Ce rapprochement n'est pas pilus fondé que celui qu'on a fait entre Thélème et le Phalanstère. Dans cette île, les amusements viennent au devant de vous sans que vous ayez même la peine d'exprimer un désir, et Tennui naît immanquablement de la satiété.
«Fatigué de tant de featins et d'»inu$emc^Qi;3. dit Fénelon, je m'éloignai de ces contrées en apparence si délicieuses et de retour chez moi, je trouvai dans une vie sobre et dans un travail modéré^ dans des mœurs pures, dans la pratique de la vertu, le bonheur et la santé que^n'avaient pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisira {Fables, VIII).
396 GARGANTUA. — III. l'aBBATE DE THÉLÈME.
tours de force réclament une agilité, une souplesse, qui dissimule Teffort, et Rabelais est loin de posséder ces qualités lorsqu^il écrit en vers. Voici la dernière des doubles s^trophes de inscription. C'est la meilleure , ou , si Ton veut , la moins mauvaise. Les rimes couronnéesy c'est-à-dire répétées au commencement du vers suivant sont en italiques :
Gy entrez, tous, dames de haut paro^^ En franc courage ^ Entrez-y en bon f^ur ■, Fleurs de beauté à céleste Yisage^ A droit cor^a^e, à maintien preude et 8<ige ; ^ En ce pas^a^e est le séjour d'honnetir.
Le haut seigneur ^ qui du lieu fut donneur ^ Et guerdonwcwr *, pour vous l'a ordonné^ Et pour frayer ^ à tout, prou or donné ^
Or donné par don Ordonne pardon A cil qui le donne ; Et très bien guerdonne, Tout mortel preud'hom.
Or donné par don^.
Ap'ïès ayoir lu ces derniers vers, on approuve complètement Rabelais d'avoir emprunté à Mellin de St- Gelais la pièce. de vers par laquelle il va terminer ce livre.
C'est une «Enigme en prophétie* trpuvée» nous ditil, ^ur ime lame de bronze en creusant le3 fondements de l'abbaye de Thélème. Les deux premiers et les six d|^niers vers sont seuls de Eabelais.
^ Hardiment - * ^onn de bons auspices, en bon a^ure - ^ Gargantua - * Bémunérateur , il a récompensé ps^ là le moine de ses services — ' Mis en ordre — * Subvenir à toutes les dépenses - ' Donné beaucoup d'or -«L'ordonné par .don récompense tr^B bien tout homm^ sagp.
l'énigme-peophétie. ?99
Certains commeBtateurs ont fort déraisonné à propos de cette pièce, Lemotteux, Tabbé de Marsy^ Ermangart, font de Mellin de St-Gelais un zélé calviniste. Or Mellin ne fut jamais ni calviniste ni zélé. Fils d'un évêque poète de cour, il fut abbé, et aumônier de Henri II, alors que ce prince n'était encore que dauphin. Mellin était aussi un poète de cour et de société, un poète galant surtout, très spirituel, raffiné, imitateur de Pétrarque et des Italiens, tandis que Ronsard imitait les Grecs ale3:andrins, — sceptique peut-être au fond de l'âme, mêlant volontiers les chants d'église et les mystères de la religion avec la galanterie et le^ dieux du paganisme, tournant heureusement le madrigal, excellant à affiler un conte en épigramme, à rimer finement des riens précieux et jolis, mais paresseux et ami de ses aises. Un tel personnage a dû nécessairement tourner le dos au calvinisme , par prudence d'abord, pour ne pas comproraettr.e sa joyeuse existence de prélat homme du monde, et aussi par antipathie contre une croyance qui prenait la vie tellement au sérieux. Que dans des strophes dont nous avons rapporté quelques vers à propos des Fanfreluches^ il ait pfis le parti de Marot contre ses persécuteurs, c^la se conçoit; ij défendait uijl confrère en poésie ; il protestait en faveur de la tolérance, paroe que toute n^esure violente lui était ^tipathique. Mais que, dans la pièce que nous allons analyser, il ait entendu faire un manifeste calviniste, c'est ce qu'il est impossible d'admettre, et ii faut toute la préveflition de Lemotteux, toi^te la l,égèreté de l'abbé de Marsy et des commentateurs de l'édition variorumy jppur soutenir une pareille opinion.
300 6ARQANTUA. — III. L*ÂBBATE DE THÉLÈME.
La pièce ât grand bruit cependant à une époque où Ton se préoccupait beaucoup de ces sortes de prédictions. Les guerres civiles religieuses ne commencèrent en France qu'en 1562, quatre ans après la mort de Mellin et vingt-neuf ans après la publication de r« énigme* dans les premières éditions de Gargantua^ et pourtant elle est pleine de détails qui se rapportent parfaitement aux luttes religieuses qui allaient remplir le dernier tiers du siècle.
Pour apprécier justement le caractère prophétique de cette pièce, il faut d'abord se demander s'il est bien sûr que St-Gelais en l'écrivant ait pensé aux guerres religieuses?
Les énigmes étaient fort à la mode à cette époque, non pas ces courtes énigmes qui ne sont que des définitions où l'on s'astreint à unir la précision à l'obscurité, mais des énigmes développées et offrant généralement un double sens. Les Facétieuses Nuits de Straparole, que l'on venait de traduire, contiennent un nombre considérable de ces pièces où l'auteur se tient en équilibre entre deux sens, généralement acceptables, l'un décent et convenable de tout point et un autre qui ne Test guère. Ces sortes de compositions devaient tenter St-Gelais, esprit subtil, rimeur adroit et ami des tours de force réussis. Les vers en question s'appliquent parfaitement dans tous leurs détails aux diverses péripéties du jeu de paume. Au moment où il les écrivait il y avait déjà — en Allemagne et ailleurs , — un commencement de lutte armée entre les catholiques
It^ *~