LIVRE II PANTAGRUEL. — I. SA JEUNESSE
plus répandue encore que la première, attribue ces monuments à une race de nains mystérieux, que le christianisme a fait disparaître, mais qui continuent d'habiter des cavernes dans le voisinage des monuments.
Dans le cours de ses voyages, Pantagruel fait quelquefois de plaisantes rencontres. Un jour qu'il était allé se promener aux environs d'Orléans, il voit venir, par le chemin de Paris, un écolier tout joliet. On se salue de part et d'autre, puis Pantagruel demanda à l'écolier d'où il venait.
L'écolier lui répondit : «De Palme , inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce- >
Cet écolier parle latia en français, c'est-à-dire qu'il donne la terminaison française à des mots purement latins. Le langage de la science au moyenâge était le latin — un latin assez bizarre, que Ton comprend difficilement si l'on n'en a fait une étude spéciale — les cours de l'université se faisaient en latin et les écoliers étaient obligés de parler cette langue. D'un autre côté il y eut à la Renaissance une telle réaction contre le moyen-âge, un tel retour vers l'antiquité, qu'on eût volontiers remplacé tous les mots de la langue usuelle par les locutions latines correspondantes, comme plus élégantes et plus distinguées. C'est de cette époque que date un grand nombre des mots de notre langue française servilement copiés du latin. On sait que les mots français tirés de la langue des Romains, c'est-à-dire la presque totalité de notre vocabulaire, se divisent en deux séries : les mots tirés du latin par le peu-
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l'Écolier limousin. 317
pie, et les mats créen par les savants. Les uns et les autres sont parfaitement reconnaissables. Dans les mots qu'il a tirés du latin, le peuple a conservé l'accentuation latine, en supprimant toutes les syllabes qui se trouvaient après la syllabe accentuée. C'est ainsi que: anima est devenu: âme; mirâculum^ miracle ; perieulum, péril ; angélus^ angle (prononcez : anjle), puis auge ; quelquefois la voyelle accentuée en latin , s'est légèrement modifiée , adoucie ; môbilis est devenu: meuble; pôpulus, peuple; amo, j'aime, etc.
Les érudits du X VP siècle qui ont fait entrer de ces mots dans notre langue, n'ont pas tenu compte de l'accentuation latine, qui s'était perdue ; ils ont purement et simplement copié le mot latin en lui donnant l'accentuation française : môbilis est devenu : mobile, par le transport de l'accent sur la dernière syllabe ; fragile s'est placé à côte de : «fréle>, et scandale à côté d'« esclandre». Les mots se sont rapprochés de l'orthographe et éloignés de la prononciation latine. Les Allemands ont transformé de même beaucoup de mots latins qu'ils ont adoptés, mais par le procédé inverse: les Français ont fait porter l'accent sur la dernière syllabe : moitié ; les Allemands l'ont reporté sur la première et de Colônia, Cologne, ils ont fait Coin.
C'est du XVI' siècle aussi que date, en grande partie du moins, cette orthographe, qui sous prétexte d'étymologie , multiplia les lettres non prononcées; on écrivit par exemple <hault», à cause d!altu$, «mieulx», à cause demelim, «veult», à cause de t?wK, la «faulx>, à cause de faix, sans s'apercevoir que ces Z, que l'on ajoutait, figuraient déjà dans le