‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 76 sur 104 · LIVBE II. PANTAGRUEL. ^ I. SA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LIVBE II. PANTAGRUEL. ^ I. SA JEUNESSE

ajoute- t-il, que n'ayant pa& beaucoup d'argent, je fais rarement Faumône. <^ Bien est vériforme que, à cause que Maminone oe supergurgite goutte eûmes lecùles, je suis quelque peu rare et lent k superéroger les élémosyue^ à ces égènes quéritaut leur stipe osdateiaent [de porte en porte]. »

— Qu'e8t-<oe que veutdÂro ce fou ? demande Pa&tagruel, ee doit être quelque magicieaqui prononce «ur nous de paroles diaboliques. ''^Saiis d<Hite, dit un des assistants, ce galant veut contre&ûre la langue des Parisiens, mais il se borne à éeoroher le latin et «roit ainsi pindariser. — Est-ce vrai ? demanda Paata^* griiel.— S^nor missayre, mon génie n'est point apte nate [né propre] à ce que dit ce flagîtiose Bébukm [mécliaikt vaurien] pour eaeerier la cuticule de notre vearnacule galliqne [éoordier la pellicule de notre Iffançais vulgaire], mais viceversdment, je gnave, opère et| par vêles et rames, je me énite de le locupléter do la redondance latinicome [je meès tout mon eoin, je m'efforce, voiles et mmies ^ebors, à l^nrichir Cune abondance de mots<quihii donnent iVair du latia]. ^ Far Dieu, dit Pautagruel, je vous i^ppreiidrai à par* 1er. Mai» d'abord, diff-moi 4'oîi tu es. — L'origine prtmève de mes aves etataves fut indigène des régioas Lémoviques, où reqàiesoe le coppore de Tagiotate St Martial [Le paiys <d*origiae de mes a'feu& et ancêtres est le Limousin, où repose le «ot^ps du grand St Martial]. — J'eatends bien, dit Pantragf^uël» taéA Limousin pour tout potage, <et tu retûL ici «ontifêfaiyo le Parisien. Or viens çà que je le donn^ nn tour de peigne. » Lors te prit à -la gorge M ^disant-: <aTu écor^ cfaes le latin ; par StJean, je te ferlai écord^r le xenard, car je t'^rotaerasi tout vif»* [On sait qu'éeor-

LiHotnaTiooEs. 328

cher le rennB-d, c^l vomir]. L'écolief demande grftoe en ^ois MnousiQ, et Fantagmel lui fait grâce, nais en cooseillant à-cemcqui rentonreatdenepas linHer ce baragouineur et de parler françaïa en FrMioe-

vm.

Kabdais «xagère ici, suiTant son habitude; tontefois, 41 n'est pas rare de trouver dans les livres da SVI* siècle dgs mote latàns — Huitiles, parce que le mot cotrespOmUairt existait — eiHployéB avec inae ridicule profusion. Konsard et son école donnaient pont précepte d'ealev«r le plus possible de mots, de tout' mires «t d'idées an grec et an Jatio, -et ils usaient, i9B aboesient de ce ctmseU pwt mx-mtémes. €tim fles poètes de îenr école qui alla le plus loin dans ce sens, ce fut Balnste du Bartas, qui a chanté la création 4ii monde âuii un poème loué par Gœthe et imité par le Tasse, intitulé la Sepmaine. Il professa m amour t*at partàenlier pour les «épiÈb^eis coiQ{>osées à la Mine : eorâiga-, lamger, fmgifer, etc. : le Mlicr poi<te-laine, Hercule tne-gésnt, le bain 'chasaeioal, le >piD bsis&qnie, etc. Yoici quelques vers 'du SU' Jew de la JPrtmière Semaine :

II (Dieu) eot dit et BOndain le sapin jotte-poix- Le cliéae porte^Iond, le cborme au bluc nmaau, Le liège diange-ëcorce, et l'ombraceux onseaiv Par champs et par coteanx lears escadrons campèrent. Les flenves tortQOox lecrs rivages borflèrent 3)»1'«uie fcné-méth, Au eade ptUaBant...,.

IjK doax-flftiiaate ponsie et )1wis et l'antre note, JjL figue jette-lait, la cerise pourprée..

Vont partout lepandant nn plaisant renoDreaa... Je te salue, 6 Terre, Terre porte-graine, !Porte-or, porte-santé, porte-htAtis, pmte^tLUinsins, Porte -fmtta, porte-tours, ronde, belte) fmiaobile.. 21*

824 LIVRE n. PÀNTAORnSL. — I. SA JEUNESSE,

Au reste, ce n'est pas seulement sur les terre» grecques et latines que Ton allait butiner des mots à à cette époque. Les courtisans faisaient aussi de larges emprunts à Titalien, comme on peut le voir dans Tamusant traité de Henri Estienne : Du langage français itàlianisé.Yoici le commencement de r<AYis aux lecteurs » placé en tâte de tet ouvrage et rédigé dans le style qui était alors de mode à la cour :

Messieurs, il n'y a pas longtemps qu'ayant quelque martd en tète (ce qui m'adrient souvent pendant que je fais ma stanse [station, séjour] en la cour), et à cause de ce, estant sorti après le past Lrepas] pour aller uu peu spacéger [me promener], je trouvai par la strade [rue] un mien ami, nommé Geltophile. Or, voyant qu'il se montre tout slngotit [étonné] de mon langage (qui est toutefois le langage oourtisanesqae, dont usei)t aiigourd'hui les gentilshommes firam^ais qui ont quelque garbe [délicatesse] et aussi désirent ne point parler sgarbatement [sans élégance], je me mis à ragionner [raisonner)! avec lui touchant iceluy, en le soutenant le mieux qu'il m'était possible etc.

Ce fut ensuite le tour de Tespagnol à nous four* nir des mots et des tournures. Mais la langue française est une gueuse fière, conmie disait Voltaire plus tard ; elle est moins riche que Tespagnol et Tallemand, mais elle n'accepte que tràs lentement les mots qui ne sont pas frappés sur Tencliune nationale; ce qui ne Tempéche pas d-étre beaucoup plus claire et plus précise que les langues des trois nations entre lesquelles elle se trouve enfermée*

Nous avons vu que les latinolfttres ne pardonnèrent pas à Rabelais le ridicule qu'il avait jeté sut eux.

Pantagruel s'apprêtait à quitter la ville d'Orléans lorsque les habitants vinrent le prier de mettre à

LA BIBLIOIH64UE DE ST YICTOB. - 32S

sft place daas le clocher une éDorme doche que l'on ne aftTait comment remuer. Pantagruel y consentit, mais avant de la replacer, il eut la fantaisie de se promener par la ville en la faisant sonner. Les habitants étaient ravis, mais ils déchantèrent le lendemah) : le son de la cloche avait g&té tous les vins dans les caves. Encore une de ces proteatations contre les cloches que Rabelais place à tout propos et hors de propos.

Pantagruel partage les sentiments de Oai^antua à l'égard des Parisiens. 11 les jnge sots < par nature, par bécarre et par bémol. > Gepeadant, après être demeuré quelque temps à Paris, il trouvait que c'était une ville bonne poar vivre, mais non pour mourir, puisque les gueux de St-Innocent se diauffiiient des ossements des morts. Le cimetière des Innocents, Bitué au centre de Paris, servait déjà depuis une longue suite de siècles ; le sol regorgeait de cada- Tres, au grand détriment des habitants du voisinage. On ne l'abandonna qu'au milieu du XVIII* siècle, quand on vit les cadavres non consumés percer les murailles et refluer dans les caves des maisons voisines.

Pantagruel va ensuite visiter la librairie ou bibliothèque de St-Victor, et Rabelais profite de l'occasion pour faire une de ces longues énumérations dans lesquelles il se complaît. Les titres qa'on donnait ans livres à cette époque étaient souvent bizarres ; il j avait par exemple : le Quadriloge in- - Tectif (Alain Ghartier), le Kosier des guerres (Louis XI), le Contr'un (La Boétie), le Fouet des inquisiteurs, l'Aiguillon de l'amour divin, l'Antido-

S26 LIVKE II. FAKTA0SÏÏEL. -- I. BA JEUNESSE.

toire de Tâiife; les Allumeiteg du feu ^in, le S«cre spirituel pour adoucir les aigres malheurs/ de ce traips, le Crlaiye de Goliatb, la Chute du diable, te Réy^lle-matiii des calvinistes, la Tourterelle de n* duité (Doré), etc.

Les livres de théoio^e et die dévotioa se distiuguddent^ entre tous, par l'étrangeté de leurs appelkr nions* Babelais se délecte' dans la liste qu'il dresse. Tous les livres cités par lui n'ont pas existé ; il en est beauceup dont le titre ne pourrait être copié aujourd'hui ; il en est d'autres dont il a légèrement modifié le nom de matnière. à le rendre ridicuie ; quel^ quefois c'est le sujet du livre qu'il indique * par im litre comique. La plupart des allusions ont cessé d'être intelligibles parce que nous ne comiaîssons pas les ouvrages indiqués.

Yoiei les noms de quelques-uns de ces livres:

Le Palais de saiat, recaeil de sermons.

La Pantoufle des déerétales,. ou lettres des papw, allQSioii à la pantoufle du pape qu'on est 9àxm à baisier.

La. Grenade des vices. x

La Patenôtre du singe.

La Décrottoire des étudiants.

La Savate d'humilité. — Le Chaudron d'humanité.

L'Invention de sainte Croix, à six personnages, jouée par les ctercs de j&nesse -~ autrement dit: Fart de se procurer de Pargeçit par ruse ou. friponnerie.

La Complainte des avocats sur l'a réformation des dragées, c'est^dire )a suppressten des épiées ou dons en natore fait^ aux gens de loi.

inistQte : neuf livrea sn^: la manière de dire te bréviaire.

BoçtQcostojambedonesse - De la moutarde servie après le dîner.

Jabelenus : Cosmographie du Purgatoire.

Le Faguenas des Espagnols, supereoquelieanticquépar Fnsy

Inigo (probabtoeiM; de Loyola).

OÀBSAHTUA A 3'JÏI FILS. 327 *

Gbtbob : De la séparation du pape et de l'église. (Le livre '

esiste.> '*

Le Montardiec de pénitence, (celni qni moult tarde, qui tar- jj

de beanconp Ei faire pénitence). ;;3

Contnrier: contre quelqu'un qui l'avait appelé fripm, et, /d

comme quoi les fripons ne sont pas damnés par ^

l'église. é

Merlin Coccaye : De U patrie des diaUes. ^

Nous atirons occasion de reTenir sur ce damier . ,^

écrivain- J

Quelques-uns de ces titres sont en français, d'au- '3

très es latin de cuisine, d'autres en latin classique. -^

Ij'an de ces livres roule sur la question suivante, qui, ' -i(

si l'on en croit le titre, fiit débattue pendant iMx ae- ' ■^

maines au conciLe de Constance : ^

TJtnuD CMmera, ùi vacao bombiuans , potest comedere i

aecasdM inte^onaa. [Si nne Chimère, en bourdonnant dttoB }

le vi^ poit muiger les intention» secondes.} -^

Kos lecteurs ignoiteot peut-être ce que c'est que la première et la seconde intention dans le sens philosophique. La première intention porte sur l'idée principale: hotmt», par exemple: Is seconde intention porte sur les attributions, les dépendances : ce gui appartient à ïhomme. Mais la question n'est pas plus claire après cette explication. L'auteur vent se moquer de ces questions aussi subtiles qu'inutiles qui sont souvent agitées, à perte de vue et i ^Mide pecte de temps, dans de doetes assemblées.

Pantagruel trouva donc peu de secours dans la bibliothèque de St-Victor, toute nombreuse qu'elle était, mais il n'en étudia pas moins avec ardeur ; 9oni père , l'élève de Fonocrates , cette fois — lui

328 LIVEE 11. PANTAGEITEL. — I. SA JEUNESSE.

écrivit à cette époque une lettre éloquente et sage pour l'engager à persévérer dans ses études. Cette lettre a été très bien analysée et appréciée par Fr. Guizot , et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire cette analyse, qui, après avoir figuré dans les Annales d'éducation^ a été réimprimée dans les Méditations et Etudes morales^ 1852, in 8*.

«L'éducation de Pàntftgruei n'est point abandonnée tout entière à son précepteur ; son père aussi y concourt et la surveille avec une tendresse sensée et active.

Gargantua écrit à son fils :

Non sans juste et équitable causai je rends grâces à Dieu, mon conservateur , de ce ^qu'il m'a donné pouvoir veoir mon ^ anticquité chenue [blanchie] refleurir en ta jeunesse ; car, quand pour le plaisir de celuy qui tout regist et modère, mon ame laissera cette habitation humaine , je ne me repu- ' teray totalement mourir, mais passer d'un lien en autre, attendu que en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre gens d'honneur et mes amis, comme je souloîs.

«N'est ce pas là un des plus nobles motifs que l'on puisse. ' présenter à un jeune homme pour l'engagera se distinguer, à bien vivre , et à honorer ainsi œtte image de sou père, . qu'il est destiné à perpétuer dans le monde? et les conseils de ce père ne doivent ils pas inspirer a son fils autant de reconnaissance que d'ardeur, lorsqu'il ajoute en les lui donnant:

Je ne dy cela par méfiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'a esté ja par cy-devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager a profiter de bien en mieulx. M ce que présentement t'escris n'est tant qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te réjouisses et te re&aichisses en couraige pareil pour l'advenir.

«Je voudrais citer dans toute leur étendue les conseils que précèdent des sentiments si affectueux et si vrais. Je choisis un passage remarquable par Télévaition des sentiments et l'étendue des idées : cm y voit un père charmé

iJ

GAEGAKTUA A SON FILS.

que la destinée ait fait naître son fils dans nn temps plus éclairé et pins favorable an développement des facultés de l'homme que n'était celui où il naquit lui-même ; il exhorte son fils à profiter de toutes les ressources qui s'offrent à Iti, à prendre part aux lumières de son siècle, à honorer les sciences et les lettres dans ceux qui les cultivent, et h ne pas associer, au sot orgueil de la richesse et du rangj le stupide orgueil de l'ignorance :

Quand j'étudioîs , lui dit-il , le temps n'estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n'avois copie [abondance] de telz précepteurs, comme tu as eu. Le temps estoit encore ténébreux et sentant Pînfelidté et calamité des Gothz , qui avoient mis a destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine , la lumière et dignité

a été de mon aage rendue es lettres Maintenant toutes

disciplines sont restituées , les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savant, hébraïque,. chaldaïqe, la1;ine; les impressions tant élégantes et correctes en usancer qui ont été inventées de mon aage par inspiration divine , comme à contrefil , l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savants , de précepteurs très doctes, de librairies très -amples... et ne se fauJdra plus doresnavant trouver en place, ny en compagnie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve.... Parquoy , mon fils , je t'admoneste qu'employés ta jeunesse à

bien profiter en estude et en vertus J'entends et yeulx

que tu apprennes les langues parfaictement ; premièrement la grecque , comme le veult Quintilian, secondement la latine, puis l'hébraïque pour les sain^tes lettres, et la chaldaïque et arabique pareillement , et que tu formes ton style , quant à la grecque, a l'imitation de Platon: quant à la latine* de Cicéron; qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente.... Du droit civil, je veux que tu saches par coeur les beaux textes et me les confères avec philosophie,,.. Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins^., somme que je te voye un abysme de science..,, etc , etc. »

«Et pourquoi Gargantua veut-il que son fils fasse toutes ces études, acquière toute cette instruction? A-t-il le- projet d'en faire un savant, un lettré, de le vouer à un de

380 LITBE II. PANTÂGBI7EL. — • L. SA JEUNESSE.

ces états poDr lesqnete on convient que la seidDoe est iodispensable ? Non ; Gargantua sait que Pantagruel est destiné par sa naissance à suivre une carrière où, selon les idées communes , on peut se passer de savoir ; mtû0? il sait aussi que , dans toutes les carrières , le savoir et les lumières sont un honneur comme une fmrce ; et il recommande à son fils d'employer k les acquérir les années de sa jeunesse.

Car doreseiiavant que tu deviens un homme et te fais g)rand, loi dit-il, il te faudra issir de cette tranquillité et repos d'estude » et apprendre la chevalerie et les armes, pour défendre ma maison et nos amis secourir en tous leurs affiûres contre les assaulx des malfaisaps,

«C'est donc pour oonsacser à une vie active tout oe qu'il aura aequis de talents, de connaissao^es et de sipé»rîorité, que Pantagruel se livre avec tant d'ardeor li Fé* tilde.

iJamais, au milieD de ses travaux, Pvatagruel s'oubiiait que la vertu doit être le premier but des effort» de Phomme.

Science sans conscience n'est que ruine de Pâme, lui avait écrit son père : il te convient servir, aimer et craindre Dieu, en sorte q^ jamais n^en sois désemparé par péché. Aye suspects les abus du monde ; ne metz ton c^onr à vanité» car cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement... Révère tes précepteurs, fny les compagnies des gens auxquels tu ne veulx pmnt ressembler... ; et quand tu congnottras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy affin que je te voye et donne m» bénédiction avant que de mourir. >

Pantagruel, après avoir lu cette lettre, se mît à étudier avec plus d'ardeqr que jamais,, «en ^rte qm^Qo le voyant étudier et profiter, vous eussiez dit que sea esprit était entre les livres comme le feu parmi les broussailles.» Rabelais n'aurait jamaiâ Irouvé ni cette comparaison, ni la lettre qui précède s'il n'eût été animé lui-même de cette fièvre d'étudci qu'il prête à ses personiiages.

L'HDKKB aux TBBUB UtKâUEB. 331

xn.

C'est à ce montant que nou» voyons appariâtra Par QUJge,. q,ui va jouer un rfile prépondérant dan& le reste de l'ouvrage.

liA mamère dont PantAgruel larqneontraest célàltr«, etl'oa a voulu y voir, comme nous l'avons dij^ dit,. UQ trait de Ja vie: deBabelaù lui-mémeu

Ud jour que Pantagruel ae promenait avec ees> compagnons et quelques étudiants en defaoïB ia. Par cis, U vit venir par le chemia du pont de Charenton un hamme beau de nature et élégant, mais en fort mauvais équif>age, et qui avait l'air < d'un cueilieur de pommes dn pays de Perche.» Cet homme lui plut aussitôt ; il l'aborda et lui demanda poliment qui it était.

I<e personnage lui répon^t en alleaMuid':

lanker, Gott geb each GlOck ond Heil znvor. Lieber Inuker, ich lass ench wissen, das da ihr mich von fngt, ist eiu arm nnd erbarmlich Ding, etc., etc. [Jenne gentilbomme, Dien vous donne bonheur et santé avant tout. Cher gentilhomme, je dois vous apprendre que ce qne ■

vous me denandez est choge triste et digne de pitii, etc.] w

— Mon ami, dit Pantagruel, je n'entends point S

ce baragouin; ei vous voulez qu'on vous entende, parlez un autre langage.

L'étrangw reprend : ,

Al barildim gotfano decb mia bdn alabo, etc. I

A quel idioise appartiennent ces^ niiotfi bizarres ? 1

C'eAt de l'arabe, a dit un commentateur, qui ne savait pas un mot de cette langue. Syhvstre d& Sacy fait remarquer à ce propos que la fréquence du p et des t«iniDaiBQBS:en «m exclut fbriDeltenient cette s«ppo-

332 LIVBE, li. PÀNTAGHUEL. — I, BA JEUNESSE.

eîtion. M. Rathery est parvenu, avec beaucoup de boune volonté, à y reconnaître des mots anglais^ mais qui n'offrent aucun sens. Il est probable qu'il faut voir ici tout simplement une de ces mystifications où Kabelais se délecte de temps à autre.

— Entendez-vous? dit Pantagruel à ses compagnons. Je crois, dit Epistémon, que c'est le langage des antipodes. — Compère, reprit Pantagruel, je ne sais si les murailles vous entendront; mais nul de nous n'y entend note.

— Sîgnor mio, reprend le personnage, voi vedete per essempio che la comamusa non snona mai s'ëlla non a il ventre pieno : cosi^ etc. [Mon seigneur, vous voyez par exemple que la cornemuse ne résonne pas si elle n'a pas le ventre plein, de même....]

C'est de l'italien. Epistémon déclare n'y rien comprendre. Panurge reprend en anglais :

Lord , if you be so virtuous of intelligence, as you be naturally releaved to the body , you should hâve pity of me, etc. — (Milord, si la vigueur de votre intelligence répondait à vos avantages naturels, vous auriez pitié de moi, etc.)

— Je comprends encore moins, dit Pantagruel. —

Panurge reprit:

Jona andie guaussa goossy etan beharda er remedio beharde versela ysser landa, etc.

Ceci est du basque, mais à la condition qu'on lira:

— Jaun handia, gauza gucietan behar da erremedio; behar da, bercela icer lan da, etc. [Ce qui veut dire, suivant un commentateur : Mon grand monsieur , k toute chose il faut un remède ; il en faut un, autrement besoin est de suer, etc.]

Voyant que personne n'a compris , Panurge re-

l'HOUMB aux TBEI2E LANGrEB. 333

prend, et cette fois dans un Iftogage qui parait une nouvelle mystification ■■

Prag frest fringt sorgdiDand strochdt drndapag brlelang gravot chavigDy pomardiëre nuth déviait près Î4ays, etc.

Ces deroiers mots désignent des localités du ChinoDois.

— Farlez-Yoas dirétieD, mon ami, ou patelinols ? demande Epistémon. Panurge répond en holland&is : \

Heere, îk en spreeke anders geen taale, dan kersten '.l

taaie, etc. [Uonsienr, ja ne parle ancttne antre langue i'

qn'ane langae chrétienne, etc] 't

Mais les auditeurs se déclarent encore incompé- "

tents- Panurge reprend en espagnol:

Srâor , de tanto hablar son yo cansado , porqas yo suplico a TOestra reverencia qne mire a los preceptoa eiangelicos, para qne elles movan Tuestra reverencia a le qne es de conci^cia, etc, [Seigneur, je snia fatigaé d'avoir .

tant parlé, aassi je snppîie votre Révérence d'avoir devant ^

les yenx les préceptes évangéliqnes pour qu'ils engf^eut votre Révérence à faire es qne ta conscience demande, etc.]

— Mon ami, Lui dit Pantagruel, je ne &ia aucun doute que vous ne sachiez bien parler divers langages, mais dites-nous ce que vous voudrez en une langue que nous puissions entendre.

Panurge profite de l'occaùon .pour s'expliquer en vieux danois:

Min Herre, endog feg med ingen tnnge talede, lîgeson bora, DC nskellige créature, etc. [C'est-^-dire : Monsieur, bien qne la langue que je parle ne soit pas celle dea petits enfanta on dea créatures sans raison, etc.]

— Je crois, dit Ëusthènes, qne les Goths par-

936 LIYBE IL PÀNTÀQfttJE^. — I. SA J£UN£8SE.

tanee^ il ne s'en faisait pas moins une grande dépense d'esprit. Le tort des disputeurs , c'était de croire qu'ils éjtaient arrivés à la perfection de la science, tandis qu'ils ne s'étaient encore procuré qu'un instrument d'étude* Michelet nous peint &i quelques traits ces luttes interminables aussi vides, aussi futiles par le fond, qu'ingénieuses dans les détails:

Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient un cœur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les questions, stupéfier les auditeurs* et eux-mêmes sTiébéter au vertige de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix heures, sans reculer et de trouver des mots encore. Tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mômes , gonflés, vides et presque idiots.

. ! . Us agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple : Le porc qu'on mène an marché , est-il tenu par le porcher ou par la corde ? On sait l'âne de Buridan : entre deux mobiles égaux, deux tentations égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau ? . . - . Ces respectables étudiants ergotaient quinze ans, vingt ans, sans avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence. Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de n'avoir point de rival et d'être par dessus tous les hommes, doctement, logiquement sots. (La Benaiasance, Introductioa)

On était réputé savant quand on ayait passé par ces épreuves, on ne l'était pas. sans cela. Pantagruel eut la fantaisie de descendre dans la carrière. Pic de la Mirandole, peu de temps auparavant, parcourait Tltalie offrant de contenir la discussion de omni re seiiUi et gw&msdam aliis» C'est par une annonce semblable que Luther avait commencé la Béforme en faisant afficher à Wittwberg 95 propositions qu'il se proposait de soutenir contre tout venant, à la manière des chevaliers du moyen

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LÀ CHBEàKE FHIL080FSALB. 337

ftge, qui se posaient dans on carrefour, prâts à ac- <!epter h bataille contre tous ceux qui se présenteraient. Luther s'était borné à la question des indulgences. Pantagruel, de même que Pic de la Mirandole, se déclara préparé à disputer sur les points controyersés de toutes les sciences et afficha 9,7G4 thèses qu'il était disposé à défendre. Les disputeurs accoururent eu foule. Pendant six semaines, il disputa tous les jours à la Sorbonne, de 4 heures du matin à 6 heures du soir, moins deux heures au milieu du jour, employées à dîner et à se reposer un peu. Tout le monde le connut bientôt ; les bonnes femmes même, quand il passait dans la rue, disaient: C'est lui, — et il en était flatté, comme Démosthène Tétait en pareil cas. Il faut supposer qu'il avait laissé son corps de géant à Orléans le jour des fameuses cloches, sans cela, il n'aurait pas eu besoin de disputer à la Sorbonne pour être bien connu de tous.

Babelais, ou un de ses imitateurs, nous a donné à part la Chresme phUosopJiaXe des questions encyclopédiques qui devaient être disputées sorbonicoUfica" hUitudimssement es eseotes de Décret, près St-Denys de la Chartre^ à Paris. — Ces questions sont au nombre de onze. Voici la première et la dernière :

Utrum une idée Flatonigue, yoltigeant deztrement sur Torifice du chaos , pourrait chasser les esqaadrons des atomes BémeexilicitK»*

Autrement dit: Peut-on, à Taide de la philosophie de Platon, réfuter tes idées de Démocrite sur la formation du monde ?

LIVBE II. PÀNTAOEUEL. — I. SA JEUNESSE.

Utrum le noir Scorpion pourroit souffrir solution de contiilaité en sa substance, et par l'effusion de son sang, obscurcir et embrunir la voye lactée on, grand înterest et dommage des lifrelofres Jacobipètes.

Cette dernière question, inintelligible au premier abord, pourrait bien avoir rapport à la prédication de la Réforme en Allemagne.

Le Scorpion est une constellation qui se trouve dans la vaste couche des petites étoiles formant la voie lactée; or la voie lactée s'appelle aussi «le chemin de St Jacques. » On raconte dans la Chronique connue sous le nom de Turpin, qui parait être l'œuvre du pape Calixte II avant d'être parvenu à la papauté, que Charlemagne, en se levant une nuit, aperçut une traînée lumineuse — la voie lactée? — brillant d'une façon toute particulière et indiquant la direction à suivre pour arriver au lieu où Tapôtre St Jacques était enseveli, c'est-à-dire, le chemin de Compostelle en Galice, où l'on révère les reliques de St Jacques. C'est à la suite de cette vision que se serait accrédité ce pèlerinage fameux, où se rendaient chaque année ce grand nombre de lifrelofres ou d'Allemands, dont. Rabelais nous a parlé dans la Prognostification (Voir p. 88) sans préjudice des pèlerins de France et d'autres pays.

Ce noir Scorpion pourrait bien être, dans l'idée de l'auteur, la Réforme qui, en se répandant en Allemagne, aurait eu pour effet de réduire le nombre des pèlerins de ce pays alliant à Compostelle, si tant est cependant que la susdite question présente un sens quelconque.

Cette Chresme philosophàle figure dans toutes les éditions de Rabelais.

LE PBOCËS IHTEBUINABLE. 339

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