‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 77 sur 104 · XV · texte numérisé non relu

XV

B y avait eu ce moment ua grand procès entre deux seigneurs dont il est- difficile d'écrire les noms- L'a&ire était extrémemrait embrouillée, tant pour le cas en litige, que par les écritures qu'on avait accumulées. La cour du parlement n'y entendait que le haut allemand. Le roi fit assembler quatre des plus grands et des plus gros parlements de France ; on leur adjo^nit le pand conseil, et des professeurs Bon-seutement de l duce, mais d'Angleterre et d'Italie- Ils étudièr^t le cas quarante-six semaioes, et ne purent y mord^ e ni l'entendre aunet. Ils résolurent alors de consulter Paotagmel, et, à cet effet, firent portw àisz lui les sacs et pièces du procès, qui faisaient presque le faix dp quatre gros ines.

On jugeait alors sur pièces, comme cela se pratiquait encore il y. a peu d'umées en Russie. C'était nue belle occasion pour les rapporteurs de montrer leur science, et d'embrouiller une afEaire on l'étouffant BOUS un fatras de citations, de distinctions, de aubdlviaions. L'intelligence des bemmes de loi cbargés de travailler la matière s'employait, non pas à résoudre les difficultés, mais à les compliquer, de manière à faire durer le procès jusqu'à parfaite abaorptiim des sommes en litige. Pantagruel alla droit au fait :

«Messieurs, dit-il, les deux seigneurs qui ont procès sont-ils encore vivants? — Oui.^^ A quoi servMit donc tous ces fatras de papiergi, où l'on cite les lois mnaineS' et grecques dont les plaidants n'ont jamais entendu parler f Ces loia sont fondées sans doutç sur la philosophie naturelle et morale, mais ceux qui ont

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rédigé toutes ces sentences connaissaient la philosophie comme ma mule et les antiquités comme ma pantoufle. Si vous voulez que je juge équitablement, commencez par me brûler tous ces papiers, et faitesmoi venir les contendants. »

Les doctes personnages assemblés trouvèrent naturellement de bonnes raisons pour justifier Temploi de toutes leurs écritures : « registres, enquêtes, répliques, reproches, salvations et autres teDes diableries. > La proposition de Pantagruel ftit acceptée néanmoins, les papiers furent brûlés et les deui gentilshommes personnellement convoqués.

Quand ils furent arrivés, Pantagruel donna la parole au demandeur, en lui enjoignant d'exposer son cas le plus clairement, le plus brièvement possible, en se gardant bien de farder la vérité.

Mais le demandeur a été trop bien instruit par les gens de justice, il a été trop bien soufflé par les avo* cats, procureurs et huissiers, pour suivre à la lettre les avis de Pantagruel; il croirait manquera la di** gnité et aux convenances s'il racontait trop 'Simple*' ment les choses ^devant l'atiguste assemblée qai Pé* coûte. Oeux qui ont hi les Mémoires 4e Beanmarébais se rappellent comment M"** Goezman «^embrouille en mêlant des termes de éhicane qui lui Mt été eovf"* fiés avec des mots de la vie fomiiière <et les naïvetés d'une femme de peu d'éducation.

Les plaideurs de Rabelais vont plifô loia dans cette voie. — Rabelais ne s^arréte jamais à mi*dM* min — M"** Goezman comprenait — quelquefois ~ ce qu'elle disait : les plaideurs 'de Rabelais ne ee comprennent pas eux^^êines, ^ qui ne les empêche pas de parler fort longtemps.

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LE PBOCËB INZBBllUiABI.B.

Le demandeur commence ainsi :

Uonsienr, il est vrai qn'one bonne femme de ma maison portait Tendre des œnfs an marchô. — CouTrez-TOtis, dit Puit^Fael. — Grand merd, dit le idaidenr.

Racine avait évidemment ce plaidoyer dans l'esprit lorsqu'il a écrit celui des l^aideurs.

Oh, meB„..

Ob, UsusieoE, j« uu bîsn i. qoei l'Àoimeiir m'oblige.

Ht te> conTTe doio pas.

FKiXT raur, ae coDmuit.

McfloieiiEii ijfmi jti ragude hsc exK^ndit L'iucoastuice du monde et Ba viciBaitada, LoTsqae je toïb, parmi tant d'hommes difféiente, Pas une étoile fixe et taat d'aetreB errants, etc., etc.

Petit Jean enûle les grands niots qu'on lui a appris et ne les comprend pas. Le demandeur de Rabelais est un peu moms solenoeL

„. Hais a propoe paasoîl entre les deux tcopiqaesj six blancs, vers le zénith, et maille. Par antant qaelesmonts Rhipbéea avoîent cett« année-Ik grande stérilité de happelonrdes moyennant ose lédition de balivernes mne entn las Baragonioa et les AMoarsioB pour- la rëbdUoiL

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des Suisses qui s'estoient rassemblés jusqu'au nombre de trois, six, neuf, dix pour aller à TaguiUanneuf le premier jour de l'an, quand on livre la soupe aux bœufs et la clef du charbon aux filles pour donner ^'avoine aux chiens....

Quelques-uns des mots qu'emploie le demandeur ont besoin d'explication: les blancs et les mailles étaient des monnaies du temps. On disait encore il y a cinquante ans : 6 blancs pour « deux sous et demi > ; on dit encore n'avoir ni sou ni maille ; avoir maille à partir, c'est-à-dire «à partager» avec quelqu'un. — Les monts Rhiphées sont probablement les Carpathes. — Les happelourdes — ou happelourdaud sont ce qu'on appelle de la graine de niais. — Les Baragouins sont les Bretons, qui appellent 16 pain h ara et le vin gtoin^ d'où l'on dit de ceux qui ne savent que quelques mots d'une langue, qui ne savent que demander du pain et du vin, qu'ils la baragouinent. — Les Accoursiers sont ceux qui accourent dans une boutique, les chalands. Aller à l'aguillanneuf, c'est aller recevoir ses étrennes. Il serait trop long de donner même un simple aperçu des dissertations auxquelles ce mot a donné lieu.

Mais si les mots employés par le plaideur sont clairement explicables, le sens de son discours ne l'est pas. Pantagruel ne tarde pas à voir à qui il a affaire, et il laisse parler son plaideur sans broncher. Celui-ci s'échauffe de temps à autre :

La mémoire souvent se perd quand on se chausse au rebours s'écrie-t-il« Dieu garde de mal Thibault mitfdne !

Pantagruel le calme. < Parlez lentement et saus colère, lui dit-il ; j'entends le cas. Poursuivez.»

Le plaideur reprend sa plaidoierie, et parle des vieux drapeaux dont usent les peintres de Flandre

LE PROCÈS IKTEBHIKABLE. ' 343

quand ils veulent bieo exactement ferrer les cigales. Ici le défendeur veut l'interrompre. — <Paix I de par le diable I s'écrie Pantagruel. Je sue d'ahau [&tigne1 pour entendre la procédure de votre différend, et tu me viens encore tarabuster! Tu parleras ton saoul quand celui-ci aura achevé. Poursuivez, dit-il au demandeur, et ne vous hâtez pas. >

Celui-ci ne ae le fait paa dire deux fois, il continue pendant plusieurs pages à entasser les fanfreluches antidotées, et conclut en demandant qu'on lui fasse raison avec dépens, dommages et intérêts.

Pantagruel lui demande s'il n'a plus rien à ajouter ; le seigneur déclare qu'il a tout dit, et la parole est donnée an défendeor. Cependant, comme Pantagruel trouve que le premier a quelque peu abusé de la parole, il recommande au second d'abréger, sans pourtant rien omettre d'essentiel.

Le plaideur — suivant l'habitude du Palais — ne tient compte de la recommandation et le second plaidoyer est aussi long que le premier, mais il est plus véhément.

Doibs-je endurer, s'écrie le défendeur avec indlgnatioD. qu'à l'henre oh je mange en paix ma eoape sans mal penser ni mal dire, on me vienne ratisser et taraboster te cerveau, me sonnant l'antiquaille et disant . Qui boit en maugeaDt sa soupe, Quand il eat mort, il n'y voit goatte ?

U se plaint de la finesse, de la tricherie, des petits anicrochements qoi sout cachés dans la plaidoierie de son adversaire. (Quelquefois, nous pensons l'un, dit-il, et Dieu fait l'autre; quand le. soleil est couché, toutes bStes sont à l'ombre ;> il entasse les proverbes, cite la loi salique, et conclut, comme le de-

LITBE II. PÀVTÂGBUEL. — I. 8Â JEUNESSE.

mandeur, en réclamant d^ens, dommages et ia^ téréts.

-^Yonles-Tous répfiquer? dit Pantagruel an demaadeur. — Kon, monsieur, ear je n'ai dit que la vérité; p6ur Dieu, donnez fin à notre différead, car il nous en coûte cher de virre ici.»

Les juges déclarent qu'ils n ont riea commis à Taffaire et prient instamment Pantagrael de prononcer. -^ «Le cas ne me semUe pas aussi difficile (tn'i vous, messieurs, leur dit-il, et il y a dans le droit romain au moins treize lois — et il les cite — qui sont d'application plus difficile Puis, aprèa avoir fait deux • ou trois tours dans la salle, il prononce d'une voix solenneUe un arrêt qui ecHumencê ainsi :

Mn , entendu et bien calcnlé le différend qnî s'est élevé entre les deux seigneom ici présents, la coor lemr dit qne, considérant lliompilation de la cbauve*80Qm dédi« nant bravement du solstice d'été pour mogiieter les billevesées, etc., etc.

L'arrêt est rendu dans le stjle des {daidoieriea, et les deux parties se retirent satis&ites, chose près* que incroyable, ajoute Babelais^ et qui ne s'était paâ vue depuis les grandes pluies et n'arrivera de treize jubilés. Les conseillers et docteurs étaient présents, ils s'évanouirent d'admiration.

xvn.

Il y a dans ce rédt une ciitique aussi pr^onde que spirituelle de la manière dont la joslice était rendue, de^ la manie des avocats et des juges de pas- 1er une langue particulière, généralenraH; inintelligible au public et ménae- aux iaitéreasésw Au, bout de deux siècles, la pliq»art des abus attaqués id ont dis*

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