‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 79 sur 104 · II. LES PREMIEBS EXPLOITS DE 1»ÀNITRGE · texte numérisé non relu

II. LES PREMIEBS EXPLOITS DE 1»ÀNITRGE

SOMMAIRE. — 1. GomoErent Fanuvge échappa aax Turcs. -*• 3. L«a romans d^aventures. — 3. Panurge, Falstaff, Sancho Pança et Tll TEspiègle. — 4. Sa jeunesse. — 5, Panurge et Gaillaume Postel.— 6. Panurge et ITiUon. — 7. Le£ Repues franches. -<" 8. La force et la ruse. -^ 9. Les antécédents de Panurge. — 10. Panurge et Gavroche. — 11. Panurge et les dames. — 12. Comment Panurge s^enriehissait en achetant des indulgeaees. — 13. Comment lf»f niirge dépensait son argent — 14. Panurge et TAnglais qui dispute par signes. — 15. Disputes par signes demeurées célëbres. — 16. Les amours de Panurge. — 17. Les amours de Pantagruel.

Pantagruel n'accepta que quelques muids de vin, dont Panurge se régala. ttComme ces Turcs sont malheureux de ne pas boire du yin 1 s'écriait-il. Quand il n*y aurait pas diantre mal en TAlcoran , encore ne me ferais*- je pas. disciple de Mahomet. — Vous nous avez bien dit, reprit Pantagruel, que vous avez été chez les Turcs , mais vous ne nous av^ pas dit comment vous leur avez échappé. — Je vais vous le dire sans mentir d'un mot», dit Panurge.

Ces mots, «sans mentir», doivent nous tenir en garde , ils reviennent toutes les fois qu'on va uoujs raconter quelque grosse impossibilité.

34^ LIYBE II. PÀNTAGBUEL. — - II. P1NUB0E.

«Les Turcs m'avaient mis à la broche tout lardé, comme un lapin, car j'étais si maigre qu'autrement ma chair eût été fort mauvaise à manger,— et Ton me faisait ainsi rôtir tout vif. Je me recommandais à la grâce divine , je me souvenais de ce bon St. Laurent qu'on avait mis à cuire sur un gril, et j'espérais toujours que Dieu me délivrerait Ceb arriva, en effet, et d*une étrange façon. Pendant que je m'écriais : «Seigneur Dieu, délire-moi de ce totirnient qu^ j'endure pour le soutien de ta loi», le rMisaeur s'endormit par le vouloir divin. Je parviens alors à saisir avec les dents un tison par le bout où il n'ëtait point brûlÀ et. je le jette au gison de mon rôtisfienr v je réiissis à en jeter un. autre sur un fit de camp qui était près de la cheiûnéei et où il y avait une paillasse ; le feu prit & la paiUe, d!e là au lit, de là au Bolier [ou plancher], qui était de 8«piii; il se communiqua de même aux vêtements du rôtisseur. En se sentant brûler , il s'élance à la fenêtre et crie: au feu 1 puis vient à moi pour me jeter au feu tout à fait ; il avait déjà coupé les cordes des mains, il était en tiaift de couper cellœdcs pmdSf loaque le maltrîe de la maisiMLr qui se promenait dans la. rue) avec ^iidiques pachas et miqihtis^ entendait le» cuis ; «an feab et sentant la fimée^ entea bnnqaefloent pour donner Ifordre de sauver to^ ce qpià pouvait itm sawféi

«n m'afiQvçut à la tarodie et^ furieux, contre mon» rMissear, S m'ôta de la broche, et de cette» bnedie qu'il tenait , il Fembrocha par le flaac droit t lui perça le tneisième lobe du foie^ le cUapharagme^ traversa la capsule du cœur et si btea' que la bcedba sortit par le hanfl des époulefl entre les spondyka

PAirUitGS OB«Z I/E8 TlTBtfS. Sl^

et l'omoplate gauche. — Bemarquez la prédsioa âe ces détails anatmniqiiis.

<£n retirant son arme démon corps, t;ontinae Paniirge, il me fit tomber par terre près des landiers ticfa^ets qtn soutenaient la broche] ; je me fis un peu mal, mais très peu, car les lardons adoucirent le coup. Mon pacha voyant alors <}ue le cas était désespéré, que sa maison était brûiée sans rémission et tout son bien perdu, se denna à tous les diables et appela neuf fois Grilgotti, Astarotli, IRappalus et Gribouillis. >

Des noms de diables fiont forgés de mamère à rappeler les résultats du feu: Grrilgoth, grillé, AstarotSi, tôti, Rappalus, raflé, et GribouiHîs, bouîlli. AstaroCh est un diable connu, c^st le démon de la ^okrpfté, Artarté,— chez les Grecs, Aphrodite, et cheir les Lar this^ Véam.

cEn rentendant, poursuit Panurge, j'eus peur 4e Toir arriver les diaUes et dNHre emporté par eux, mes lardons me mettaient en dang^, les diaMes sont friands de ces sortes de mets ....

Il 7 a ici une allusion aux poursuites exercées contre ceux qui n^dbserraîent pas le carême , qui mangeaient du lard les jours d'abstinence et, pour cela seul, étaient réputés protestants. Harot nous raconte dans une ballade iOtmlre tétle ^ui fu^ s^amié) qu^il fat emprisonné pour un fait de ce genre. Une dame, dit-il, à qui il avait écrit pour lui r^rocher.

Son inconstance «eifleiiMnt,

le dénonça, et mu pendards» furent envoyés pour l'arrêter.

lia Tkidrent à mon logement

360 LIVEE II. PANTAGRUEL. — H. PANUEGE.

et un «gros paillard» dit à ses hommes :

Par la morbieu, voilà Olément, - Prenez-le, il a iinangé le lard.

(I. p. 234, éd. de 1700.)

«Les diables sont friands de ces morceaux, poursuit Panurge, comme l'atteste le philosophe lamblique, et Murmault dans son Apologie de Bossutis et cofUrefactis pro magistros nostros,*

Ce titre, où le barbarisme donne la main au solécisme, contient probablement une allusion qui nous échappe.

«Moi, je fis le signe de la croix, continue Panurge, et je m'écriai [comme on fait dans l'office latin de la semaine sainte] : àfioç 6 Oeôc, à-^ioç aQdvaTo< [Dieu saint, saint et immortel] et aucun diable ne parut. Mon pacha désespéré essaya . de se tuer avec ma broche, mais elle n^était pas assez/ poin? tue, il avait beau pousser, il n'arrivait à rien. Je m'approche de lui : Messire mécréant, tu perds ta peinç, tu ne te tueras jamais ainsi, tu te blesseras quelque part, et tu languiras le reste de ta vie entre les mains des barbiers. Si tu veux, je te tuerai d'un coup, tu n'en sentiras rien, crois-moi ; j'en ai tué bien d'autres, qui s'en sont très bien trouvés. [Panurge se vante, il n'a jamais tué que des gens qui ne se défendaient pas.] — Je t'en prie, me ditil, et en parlant ainsi, il me tend sa bourse en me disant que je trouverais dedans six cents seraphs et quelques diamants et rubis d'une grande perfection.

— Où sont-ils ? dit Epistémott.

— Par ,St Jean, ils sont bien loin s'ils voqt toujours. Où sont les neiges d'antan [de l'autre année]? comme demandait Villon, le poète parisien.

PAiniEGE CHEZ LES TUBCS.

— Achève, dit Pantagruel, -et dis^nous comment tu arrai^as ton pacha.

— Je n'en mens d'un mot, dit Panurge, foi d'homme de bien. Je l'entourai d'un méchant pantalon que je trouvai là à demi*brûlé et vous le liai Fustrement pieds et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eût su regimber, puis je lui passai ma broche à travers le gosier et le pendis en accrochant la broche à deux crampous qui soutenaient des hallebardes. J'attisai un beau feu dessus, je vous flambai mon milord, comme on fait des harengs saurets dans la cheminée. Puis prenant sa bourse et un petit javelot qui se trouvait sur les crampons, je m'enfuis au grand galop.

«Quand je fus dans la rue je trouvai tout le monde qui était accouru au feu avec quantité d'eau pour l'éteindre. Me voyant à demi-rdti, on eut pitié de moi, on m'arrosa abondamment , ce qui me rafiratehit et me fit grand Uen. On me donna ensuite à manger, mais je ne mangeai guère, car on ne. me donnait que de l'eau à boire. Personne ne me fit de mal, excepté un petit Turc, bossu par devant, qui me croquait furtivement mes lardons, mais je lui doimai une si bonne leçon sur les doigts avec mon javelot, qu'il ne fut pas tenté d'y revenir. Une jeune Garinthienne qui était venue m'apporter des myrobolans * eo(nfits, regardait avec pitié comme mcm vêtement avait été déchiré et brûlé jusqu'aux genoux. Cependant ce rôtissement eut un avantage, il me guérit, du côAé où mon rôtisseur me laissa brûler, d'une sciatique qui me tourmentait dapùis plus de sept. ans.

«Pendant qu'on s'arrêtait autour de moi, le . feu

^nj

352 LITft£ n. P n^AGBUEL. — II, PANJJBGE.

ccmtinaait ses ra^" ges , il atait pris à plus de deux mille maisons : quelqu'un s'en aperçut et ^'écria: cVenteelCahofu I la ville brûle, tandis que nous nous amusons iei!» Chacun s'en va à sa chacunière, et moi je prends mon chemin vers la porte» Quand je jEus sur un petit tertre» je me retouraaî, comme la isinme de Loth, et je vis toute la ville qui brûlait. J'éprouvai un moment de foUe joie , mais j'en fus bien {HinL — Comment cela ? dit PantagraeL — Comme je regardais ce beau lèu en grande liesse et en me disant : <Ha ! pauvres puces, ki, paavxes souris, vous aurez mauvais hiver, le feu est à votre paillier!» je vis paraître plus de six cents, que disje, plus de treize cent onze chiens^ gros t4 menus, qiii sortaient de la vilkr pour fuir llncendie. Ils a^élanoèrent vers moi^ attirés par Todeur de ma chair demi-Tôtîe et ils m'eussent dévoré sur l'heure si mon bon ange se m'eût donné une hesreufie inspiration et enseigné ua remède bien à propos eofutre le mal de dents.

— Comment tu avais peur du mal de deotts ?

dit Pantagruel.

— Pàque de aoles I s'écaria Pasurge, est-il pire mal de dents que quand tes cfaiena vous tiennent auK jambes. ? Je songeai à mes lardons^ je les leur jetai; l'idée réussit^ ils sMlaacèreiit tous ensemble sur les lardons, s'entrebattanet à bellea dents à qui les aurait. Je les laissai se pelauder, et m'échiçpai gaillard et joj/eux. Bit vive la iMâsserieil»

La plaisanterie qui consiste, en voyant un incendie, à plaindre les pucea et les souris qui vont étie brûlées, est restée populaire en Normsaidie. Ajoutons ici, sous forme de parenthèse^ qfie le «paflKer»

LES ROMANS d'aYENTURES. 353

dont il été question plus baut, c^est le grenier à paille, et que ce mot «paillard» qui revient souvent chez notre aateur, provient de la même racine : celui qui se roule sur la paille, la paillasse de son lit, et par suite, le paresseux, le débauché.

Le récit eôt bizarre , absurde , les événements impossibles sans être bien piquants. C'était le cas, il semble, de chercher une explication ; les commentateurs ont essayé , mais sans succès. Les uns ont voulu y voir le récit allégorisé 4e quelque persécution à laquelle Babelais aurait été exposé ; les autres ont cheriché dans la rôtisserie la cure d'une maladie que Panùrge aurait gagnée dans ses courses aventureuses et libertines. Tout cela semble peu satisfaisant. Il se peut qu'il n'y ait ici qu'une satire littéraire. Deux sortes de récits jouissaient à ce moment d'une grande vogue : les romans chevaleresques de la France et de l'Espagne d'une part, — et quelques chapitres de Grargwntua et de Ftmtagrud peuvent être cofisidérésr comme la carri<5ature de ces écrits; — puis des recueils, des entassements de simples aventures romanesques, peu détaillées, s'engendrant les unes les autres et n'ofifrant souvent d'autre intérêt que leur accumulation sur une seule tête. Il y a de ces récits dans le Béeaméron de Boccace, il y en a dans VHeptaméron de la reine de Navarre, dans les Histoires tragiques de Bandello, dont la traduction venait de paraître. Une succession rapide d'aventures du même genre forme aussi le fond du roman grec de Théagène et Charielée qu'Amyot devait traduire

354 LIVBB II. PÀNTAOïnJEL. — it. PANURGE.

plus tard et dent Racine ad^e&ce&t ise délectait aa poin4^ de rapprendre par cœur. Enfin Cervantes attachait à «ne multiplication d'aventures de ce genre le principal intérêt de Toeuvre de prédilection de sa vieillesse, Per^e$^ y Sigistmmda.

Rabelais professait peu d'estime pour ce genre de récits. La preuve, c'est que plus tard nous verrons Pantagruel ,s'end<»rmir en Ikaot la meillevre de ces compositioBS romanesques : TAéagèae et Ghor ridàe^ On pent donc supposer que Rabelais, en en* tassant dans quelques pages toutes les impossibilités et toutes les invraisemblances imaginables, a voulu tout, simplement se moquer de ce genre d'écrits. Peut-être mê»e avons-nous affaire à la.pu'odie d'ua ro]|ian de Ti^poque, oublié ou mconnu*

Panurge, à partir de cette aventure, va o^ap&r dans louvr^e de Rabelais 1^. place que Je^ des Entommeures occupe dans une. partie du premier M* vie. Mais le caractère de Jean se comprend iioot de suite: o'est un hounaae d'action, que le hasard dfis circonstances a jeté dans la vie contemplative, ua mauvais moine et un excellent soldat.

Le personnage de Panurge est moins simple; aussi Rabelais ji^ge-t-il à propos de nous faire ceunaltre quelques-^uns de ses antécédents.

Panurge appartient à la race de ceiS. jej^ux étOtt^ dis , viveurs aimables et spirituels, ^amis du . ;pisi* sir et grands dissipateurs, qui af^par^ssent sou^ veut dws notre histoire et notre littérature. Quand ces personnages sont riches et haut ^oés dans le mondOi c'est le chevalier de Gra^imQnt, si bien

It

PANTJB<?E, FALSTAFF ET SANGHOPANÇA,. â55

Taoonté par Hamilton ; c'ost le duc de Bichelieu, et, avec moÎM de ^ia^tinctio», son fils Je $luc deFfoi^9.jç; c'est eucora don Céaar deiB^i^an, le grand aeignwr t^ohôme, :qui se. draper 8i^en)âaàs ses loiques. « QiiMiid ils appartieiiiiDient aux i^las^es inl^érieiires , e'e^t Villon do-ns rWsteire, c'^st C^j^nova Tavenljuri/^r ; c'eirt dans Ja: littérature, Figano, Je Neveu de Eameau, et, en degeendant jusqu'à rignoble,\Rabert Maoairefi|tti "Viole >et assasKne en lançant des bosa. mots.

L'Angleterre ^a son Fasurge dans le Falataiff .dp Shakespeare. FaUtaiOf est aussi spirituel, que Panunge. Comme lui, dasks quelque sitaatira qu'il soit jaté» il trouvera d'excellents prêtâtes pour ^prouver qu'il ^ eu raison d'agir coiume i! la fait. Sa vie entière, ^mme oellede Panurge, est /une protestation' •eontse l'idéal et les sentiments élevés,, ses. mojrens de dépeur ser de l'argent. >et de a- enrichk sont les iroémes; iseolement, eoifline il est gentâl^onme,' ^es psoséd^s sont différents ; ILqmploîe la iT^iolence lé. où Panurige, le plébéien, a recours à l'adresse. Tqns deux sont poltrons, mais Falstaff se vaate constens^paent ide sa bravoure, tandis que Panurge passe volontiers cour damnation ^ur ee point, ibors en ^un. seul cp,s. Falsr :taff et Panurge se font également houpent^^'ayolr taé des ennemis, mais Falstaff ne tue qu'un mprt, tandis que Panurge trouve un véritable plaisir -à tuer . féëllement ceux qui. sont plus fedbles qf^e Jui et dont il > a eu peur.

Les deux personnages iportient.faussi dans leoarç débauches le caracsti^e de tewr /sationailité. Falstaff «st :g)»)s et Panurge. est maigre. Fa^slafi est souvent ivre et Panurge ne s?enivffe jamais, quoiqu^fl boive avec déliée; mais chez lui l'efiparit l'eniporte,

866 LIVEB II. PANTAGRUEL. — II. PANUkCE.

il éprouve plus de plaisir à parler de ses dîners qu'à les faire; il est plus débauché en paroles qu'en actions et, au fond, il donnerait volontiers un bon dtaer pour un bon mot. Falstaff est un viveur de bonne humeur, qui corrompt son maître pour être associé à ses plaisirs. Panurge se tient plus à distance, il profite des libéralités de Pantagruel, mais sans avoir la prétention d'influer sur ses actes II sait que ce serait peine perdue d'ailleurs. Pantagruel n'est pas de ces êtres qu'on entraîne et qu^on gouverne; il est dans une sphère supérieure dont Panurge ne souge en aucune façon à le fiûre descendre. Qu on le laisse s'amuser à sa guise et faire de l'esprit à toute heure, il est satisfait. Il a une supériorité sur l'Anglais, il est beaucoup plus instruit. Falstaff a trop banqueté pour étudier. Panurge a trop souvent jeûné pour ne s'être pas quelquefois cousolé par l'étude. Falstaff est plus sympathique que Panurge, parce qu'il n'a pas de fiel et que Panurge en a. Il est aussi plus en relief et se comprend du premier coup, tandis qu'il faut écouter Panurge et le voir à l'œuvre pour le comprendre. Le personnage de Shakespeare est plus brillant, le personnage de Babelais est plus philosophique; le premier amuse un moment et c'est tout, le second fait réfléchir.

L'Espagne du XVP siècle a aussi son Panurge, illettré, grossier quelquefois, mais en apparence seulement, au fond un fin matois, à la fois crédule et rusé, incarnation vivante du paysan sensé, placé eu face de don Quichotte amoureux de l'idéal, comme Panurge en face de Pantagruel Mais la ressemhlance n'est que dans Tidée, dans le contraste entre

LA JEUNESBE DE FANTltGE. 357

le maître et le serviteur. Faaurge a un caractère bien autrement compliqué que Sancho Pança ; il y a entre eux la même différence qu'entre les Précieuses et un bel esprit rillageois.

Les Allemands ont également leur ■ incarnatirm bouffonne au XYI* siècle: Til l'Espiègle, dont les Aventures parurent en français à Paris,' en 1532. Mais Til ne ressemble à Paourge que par un côté, par les espiègleries, auxqnell^ il a donné son nom, espiègleries qui dépassentaouvent les bornes de la plaisanterie et offensent trop firéquemment l'odorat. Il n'a ni la distinction de FalstafF ni Ja science de Pauurge, ni l'esprit pénétrant de l'un et de l'autre ; il ne rappelle même en rien la naïveté rosée de Sancho. Ses bouffonneries sont le plus souvent puériles et ressemblent à celles de l'Esope de Plannde ou du Bertoldo des Italiens. Une pUisanterie qui revient à satiété chez loi , c'est celle qui conàste à prendre chaque expression à la lettre et à agir eu conséquence. C'est le Jocrisse du XVI' siècle, et ceux qui l'ont rapproel^ de Panurge ont fait injure à Babelais.

Chacun de ces personnages comerre, bi«i entendu.

le cachet de son siècle. Gramiqont est sioguliète-

ment an et spirituel au milieu de ses friponneries

. et de ses méchancetés- Richelieu et Fronsac gardent,

au milieu de leur oarmptitm ^esipatrioe, miégance

' ies Aventurée de Til Ulegpii^ ont été içprodnites dernièrenient dans la Collection Jannet ; la 3* édition est du 188°. Un Belge, M. Charles de Coster, a fait de c«b ayentures le bujet d'un poème, qui est à s» troisième édition.

3BS LIVRE U. PÂNTlGfiUELb — II. PJLIÏUttGE.

iBoée^ la suprême inlpertiAeiiee de leur édueatkyn et de leur race.

Il ne faut rien attendre dcfsemèhible de Panmrge ^ Panurge est un prodige de scienee, mais il porte' l^empreinte du miliea dans lequel il a véetL II procède de maître Renard, dans le poètofe de ce nom* Il a plus d*eq)rit, mais il n^a pas beameoup plte d^ conècienee ni de dâioaleSÉe. Il a pu aT(»r de bMs^ insUactS) — on les retrouve chez lui par instaitts,^ mais' la misère Ta dépravé. Il a été tant de foiS' battu;, qu'il est devenu poltron; il a été tant d<< f^ victine^ qu41 est devenu féroce quand il est le ^ud' fort; il est glouton parce qu'il a eu faim, affamé de^ femmes parce qu'il a été sevré d>amoar. Tout soî^ être, toute sa vie n'est qu'une réaction. Pantag^ae^ PaiiUe^ le léctemr ne partage pas ce sei^imeoit, quine^ vient que de lextréme bonté d'ftme dd kéro3> d^' Rabelais; mi^s ce Pimurge a tant d'esprit, et de Tesprit tellement inattenduv il fait quelquefois d6& rémarques si fines SIl¥ les pepsoBnëB et sur les elfo^ ses) I qu'il nous amusé et que noUs fbrmons volontiem les yeux sur ses vilains côtés.

Il est paresseux, dit-il, cela est vrai, mais il ne Test qu'à ses heures; il a dépensé et il dépense encore une prodigiense aotivîté'poar satisfoito ses fantaisies^ Il a dû déployer^ une aetiinté prodigieuse pour arriver à slnstruire comme il Ta fait, Itii enfant du peu^ paftivre et abandonné»' Villon a une mère,ciu nom de laquelle A adresse à la Sainte^Yierge une prière pleine de tendresse et d'émotion, Figaro Itti^métiie a une sorte de iffiOâiUe; qit'oiî eûtnerfoiie dans rombfè; mais quelle irféô peut ôû ^é téitlS du pèraou de la mère de Panurge?

GUILLAUME POSt^EL.

Commeiit a-t-il étudié? Comme étadiaient data ce temps-là les enfan's des fitmille» pauvres, — comme Yillon a étudié, comme Amyot a étudié.

La jev^esse d'Amyot est comiue* On sait que, sorti de- la misère, il s-est peu à peu frayé un chemin par Fétode, jusqiji'à denienir précepteur des enfants d*Henfi 11^ évoque d'Auxerre et Tun de nos grands prosateurs. H y a un savant illustre de la mtoe époque dont la biograi^e est moins connue, quwque plus earieuse- Mcore^ et plus glorieuse, car la lutte a été plus longue et plus difficile, c'est celle de Guillaume Postel, un des pères de la philologie orientale, un grand visionnaire aussi, mais ce n'est pas sous ce rapport que nous- voulons le eonsidé!rer<

Ottillaume Postel était un pauvre paysan des en* virons- d*Avranebes. Q n avait que huit ans lorsque so» père et sa mè^ moururent de la peste; û savait déjà lire et écrire et passait toutes ses journées à étudier; mais il fallait vivre; il se fit maître d'école dans un village, et là^ à force d'économies, il parvint à se procurer la somme néeessi^re pour se rendre à Paris ; il allait à pied, à petites journées ; il fit connaissance avec des bohémiens qui voyageaient comme lui, mais daiis un autre but; ils le dépouillèrent de tout ce qu'A possédait, et^ pour l^mpêcher de les poursuivre et de les dénoncer, ils le maltraitèrent tellement qu'on le trouva à demi-mort. On le re^ cueillit, on le fit admettre dans un hôpital; il y resta cteuK ans avant d'étrè guéri. Quand il fut bien portant, on le renvoya.

360 LITRE II. PAKTAGBUfiL. — U. PANUBSE.

Que faire pour vivre? C'était Tépoque de la moisson; il se souvient de ce qu'il a vu faire et fait dans ses premières années ; il se dirige à pied vers la Beauce^ décidé à louer son travail. En chemin, il voit un champ moissonné; il glane les épis tombés, il en ronge quelques-uns pour tromper sa faim, et, la journée finie, il va offrir sa récolte. Le fermier auquel il s'adresse, le gftrde à son service ; il travaille ainsi tout Tété, et, iu>rès la moisson, il rentre à Paris avec un habit décent. Il va droit au collège Sainte-Barbe ; il offre ses services comme domestique : il fera les commissions, balaiera les classes, mettra de l'encre dans les éciitoires, allumera les poêles et achètera les vivres. Tout ce qu'il demande en plus de sa nourriture, c'est la permission d'assister aux cours. On lui accorda ce qu'il demandait. Les cours qu il put suivre ainsi ne suffisaient pas encore à sa soif d^apprendre ; à ses heures perdues, il étudiait le grec et lliébreu*

Postel devint bientôt un des plus savants hommes de la France et même de l'Suri^e*

Villon et Panurge durent mener une vie analogue dans leur première jeunesse. Villon se trouvait placé dans de meilleures conditions : il demeurait à Paris et il avait sa mère, < fempoie povrette et ancienne, » qui ne < sceut rien et oncqnes lettre ne leut, > mais qui sut se faire aimer deson fi)^ tout léger qu'il était ; il se mêla aux étudiants; il servit sans doute comme Postel et Amyot, et obtint à ce titre de recevoir le pain quotidien de la science; mais c'était un prodigue qui dépensait follement

i ET VIIiLON. 361

atm temps et son esprit. II nous l'apprend M-

mâme:

Hen sc«y n j'enea» estodié ■ ■

Oa temps de m» jeanease foUe,

Et à bonnes meurs dédié.

J'eusse maison et concbe mollel

Mais qaoiUe fuyoye i'eacolle ■

Comme faict lo manraye enfant...

Ed escmimt cette paiolle,

A peu que le cnenr ne, me fend...

Oil sont les gratieux gallons

Que je suyvoye au temps jadis,

Si bien chantans, si bien parlans.

Si pttûsaiis en faicte et en dicts î

Les aucuns sont morts et roydiz ;

B'enls D'est-il plus rien maintenant

R^pit ils ayent en Paradis,

Et Dieu saulre le remenant [le reste] t

Et les anuuns sont devenuz

IHeu mârci I ^aBs seigneurs' et minstrus,

Les autres mendient tous nnde

Jt't pain M Toyeot qu'aux fenéUee.

Villon était un coavive qùntuel, on joyeux bouteen'train; il figurait par suite à toutes les parties de^plaisirque-faiaaientJes étudiants; mais un beau jour, ces étudiants, qui avaient été heureux de l'accueillir parce qu'il payait son écot.en galté et en bons mots, œs jâuoes gens s'eu allèrent tour à tour, rappelés par leurs &milleB. Villon qpi n'avait pas de fanuUe, ou du moins pas de fortune, se trouva seul, isolé, abandonné, incaitable d'aller plus loin, et ayant eoatracté le go|lt de la dissipation et du plaisir. C'est ainsi qvte, par \b fait même, de son éducation, il se trouva entraîné à mener cette existence misérable et Jécla^ssét! qu« ses poésieB' nous revient, I qui fat absgi celle de Paoarge :a9 S^VI*

.'vv:

3#2 LIVRE U. PANTÂGiir£L. — U. PANVBeE.

sièttle , jusqu'à ce qu'il eût reneontré Pantllgniël; de Figaro au XYIII'* siècle, jusqu'à sa renconteô ^n^ le comte Almaviva, et du Neveu de Bameau jusqu'à son dernier joui*. Nous mêlons ici lés réalités aux fictions, c'est que tous ces personnages ne sont pas des individus, ce sont des types.

Ceux-ci cependant ne descefidirent jamais aussi bas que Villon. Ils n'eurent jasnais rien à démêler avec la justice criminelle , et Villon fiit condamné à être pendu. Il n'échappa à la potence que par Tintervention, on le suppose du. moins, d^un poète inférieur à lui pour iemérite^ mais, très supérieur pour la position sotiale , puisqu'il était' le cousin germain du roi, Chartes d'Orléans.

vn.

On trouve*, à la suite des. CEuvires de* Villon une série de récto eit vers intitulés : Bornes franches. L'auteur, ou le$ auteurs, nous racontent coâun^nt ViHoni s'y pi^eniiit quand sa bourse était vide , pottt bi€n dtner hd-môme et pdur r^ler %m^ aiiÉs ; car , disent-ils , avee aduiiïatiion» eb ren connaissance :

C'éstoJt la mère môuni^ïlere

De oeox qui n'aTOient pas. d^^rgeut.

AiM en relatant les friponneries i& YiUùtt oa a entéÈtdu fiiire son éloge. Voiti quelques-uns de ces fkmrË admirés :

Un jour ses amlà viennent le ti^uver^ Une fBtè appti^ehe, on toudraft bien la èh6m^ jojreusemeni. "^ Bon, (fit Maître François, j*lar votre (m pkrtSt notre afliiire. I^vite^ vos^ koàs à M^tfaucoH, à tel càbare«j je M'y trouverai aus^ et je votts pi^ôâiets

LES BEPVE8 rulKCHtS 363

«t bon soufrer. Il savait quNine société de bourgeois devait se réunir là, en compagnie d'amies non reconnues par réglise. Les bourgeois allaient se mettre à table joyeusemmt avec les ntàm de contreiHUiâe, lorsqu'une trMpe de diables apparaît. C'wt Villon avec ses amis déguisés. tA mortl & mortl crie vm«, le grand (fiable, prenez h ces chaînes de fer ces détanchés et ces débauchées et aQwQez-les en enfer, où Lucifer les attend.» Les convives, qui n'ont pas la cotiKience tranquille, sout saisis de frayeur ; i)a s'enMent après avoir payé, et lissent leur smpet atix diables, qui ne firent faute de s'-en régsilèt-

Une antre fois, ils vont à trois dans uh cabaret, et se font servir à dtner et dtnebt bien ; mais qmnd le garçon se présente pcMr étfe payé^ chacim déclare qpe c'est à lui de solder Ift dépense- Après a'6tze disputés quelque ttiopa, ils conviennent que l'on d'eux Se bandera les fsux, et joneïa au cftlîn-maHlard ; celui qu'il attrapera payet<a. 311 n'attrape perarane, un autre prendra sa ^ce. Il s'agit de savoir qui sera colio-raaillard ; comme chactm veut payer, tous refusent de se lasffler mettre le l»iciéeam sur les jeux. Le domestique jmt)atienté leui' dit : Eh bien, baDdezrUMi les feula, & »6i, et eeïai que j'attrapeMi payer»; «n trouve l'expédient excellent : m lii bande les^Jrsx ... et le trio dl«patuU. Celui 4[yi fut attrape, ve fut le tnaltre dit cabaret, qlij survint et paya eu effet le dteer, cor le» tt<oiB co&MflHOateure furent iMroavifbTM.

t>ne antre Me encore, t'est th^fi Itti que maître FraDÇ)iB iuvite ses ami«^ ^ome^nt de les tëgalér s'ils veulent bien le seconder.

Ses itttmeti«n& â«nn<éieB, il b'en va cben un rStis-

364 LIVRE II. PANTÀORUEIi — II. PINUEGE.

seur, et marchande un bon niorcean ; la boutique du rôtisseur était ouverte et f-ans fenêtre, comme elles le sont encore généralement ; au moment où maître François tenait un morceau, un^ de ses amis passe, qui, sans rien dire, lui 'donne un soufflet. Villon court après lui pour i^e venger, mais il no l&che pas le morceau qu'il tient. Avant qu'il ait atteint son agresseur, le rfttisseur, qui Ta snivi, le perd de vue, et... le tour est joué.

On ne dîne pas sans pain. Villon court chez un boulanger et parait fort pressé ; il lui faut beaucoup de pain chapelé, et i] le lui faut sur l'heure. On le prie d'attendre un moment et l'on se met à la besogne. Quand il juge la corbeille suffisamment pleine, il demande qu'on lui porte cela d'abord ; on préparera le reste ensuite. Accepté. On charge un garçon de porter ce qu'il a acheté, Villon l'accompagne, puis, arrivé au bas d'un c|scalier, il lui dit : Je monterai bien ce pain seul; va bien vite chercher le reste et reviens te laire payer. Le porteur s'en va d'uo côté,, et maître . François de l'autre, si bien qu'ils ne se sont jam^ds rencontrés.

Maître Fi:ançois se rend ensuite ehez le marchand de vin avec deux seaux, l'un rempli d'eau et l'autre vide. Il don.ne son seau vide et demande qu'on le lui remplisse de vin blanc; on le lui rapporte plein, il fait semblant de s'être troçipé. C'est du vin rouge que ses amis lui ont dit de rapports, et il rend le seau au garçon pour que l'on fasse l'échange. Mais ce^ n'est pas Te seau de vin blanc qu'il donne, c'est le seau d'eau, et. Avant qu'on s'aperçwve de la méprise, il a tout le temps de s'enfuir.

Laissons de côté le n^oyen peu décent qu'il em-

ploie pour se procurer des tripes, et racontons comment il se procure une provision de poisson. Cette aventure a fourni le sujet d'une farce en vers de huit syllabes, qui à pour titré : Le nouveau Patelin.

Villon s'en va seul à la poissonnerie, laissant delà les ponts ses amis un peu inquiets. Là il marchande hardiment un panier plein de poisson, on convient du prix; mais il n'a pas l'argent sur lui, il le remettra au garçon qu'on chargera de porter le panier. Les voilà partis : ils passent devant Notre Dame; il 7 avait alors des confessionnaux en dehors de Téglise , comme on en voit encore dans quelques villes d'Allemagne , à' Prague , entre autres, à l'église de Lorette, où il'y a une galerie couverte autour d'une cour carrée, toute garnie de confessionnaux. Villon en passant aperçoit un pré* tre occupé à confesser une vieille femme ; il s'approche de lui, et lui dit : Je vous amène mon ne*' veu, ayez la complaisance de le dépécher, c'est-àdire d'entendre la confession de ses péchés , il est très négligent envers Dieu , j'ai eu de la peine à vous l'amener ; il est de plus distrait , un peu ma* niaque et ne parle que d'argent.

— Très volontiers, dît le prêtre. Maître François se tourne alors vers le petit garçon , il lui prend son panier: «Il va vous dépêcher, lui dit-il, c'est-à-dire vous expédier tout de suite, aussitôt qu'il aura terminé avec sa pénitente. » Le prêtre approuve d'un signe -de tête, Villon prend le panier des mains du petit garçon et s'en va.

La confession finie, le petit garçon demande son argent, le prêtre s'obstine à le confesser; on finit par s'expliquer, mais Villon est loin, et le poisson déjà cuit.

LES REPUES FRANCHES. • 365 f

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