‹ Rabelais et ses œvres (volume 3)Chapitre 82 sur 104 · LIYRE IL PANTAGRUEL. — II. PANURGE · texte numérisé non relu

LIYRE IL PANTAGRUEL. — II. PANURGE

Guvroche, comme nous le verrons, a plus d'an rappoit avec Panurge ; il est moins savant, mais il a autant d^esprit ; il a surtout des qualités que Panurge n'a pas : il est brave, il est dévoué, il a du cœur, et, de plus, ce n'est qu'un enfant. On l'admire et on l'aime. Le héros de Babelais n'inspire jamais ce sentiment.

Panurge n'en voulait pas seulement aux gens du guet, il en voulait aussi aux maltres-ès-arts et théologiens. Ceux-ûi, il les prenait par l'odorat et les entourait de parfums qui a'avaient rien de céleste. Les plaisanteries odorantes^ qui nous dégoûtent aujourd'hui, ne choquaient personne au XVI' siècle. La reine de Navarre ne s'en abstient pas, et nous les trouvons encore en faveur pendant la première moitié du XVII® siècle. Voyez plutôt Scarron, et même la comédie du Mercure galant (1679). Elles n'ont disparu qu'à la fin du règne de Louis XIV. Quant à Babelais, il en abuse quelquefois; nous tournerons rapidement les feuillets où elles se sont glissées.

Nous avouons que les autres gamineries qull prête à Panurge ne nous semblent guère d'un meilleur goût.

Ainsi, par exemple, Panurge fouettait sans pitié, pour les faire avancer, les pages qui portaient du vin à leurs maîtres, et leur en faisait renverser une partie. Il avait une quantité de pochettes et d'étuis où il gardait de l'extrait desatume ou du verjus, qu'il lançait aux yeux des passants, un petit couteau bien affilé dont il coupait les bourses, des boutons de bardane garnis de plumes d'oisons, qu'il jetait sur les robes et les bonnets des gens; ees boutons sont armés de petits crochets qui leur peimettent de ii'attacher

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partout, sortout dans les cheveux, d'où il est quelquefois difficile de les eulevw.

En vrai gamiu de Paris, Panui^ avait voué une haise aeliaroée aux grandes dames trop bien mises- Il se procurait chez les gueux réunis aux environs ' â«s Innocents des puces et autres insectes parasites, et les soufflait à l'aide d'un tuyau de plume sur les collets des demoiselles les plus sucrées. Il le faisait môme à l'église, car il ne se mettait jamais avec les hommes dans la partie des nefs la plus rapprochée du chœur; il se tenait au fond avec les fenuses, taLt & la messe qu'aux vêpres ou au aernton.

Le gamin d'aujourd'hui n'est pas capable de ce raffînement de malice, mais s'il voit suc le boulevard une dtuae très parée %ii'il juge a^tpartrair au demiraonde, il est très capable de s'^aneer dans uoe âaque d'eau de manière Jt l'édaboosaer et à gâter sa toilette — eu affectant l'air le plus innocent.

Uo beau vêtement bien porté agaçaitPanurge; il se mouillait les mains d'huile grasse et le salissait eu feignant de l'admirer. D'autres fois il im{>régnait son mouchoir de poudre d'euphorbe, puis il l'offrait à Tadoùratiou des danea, qui se prenaient à étemuer à rendre l'&me. S'il voyait un homme et une femme assis côte i cftte en public ou à l'élise, il s'arrangeait de manière à les coudre ensemble. Il cousit uu jour les vétraieute ecclésiastiques d'un prêtre r[ui célébrait la messe, i acis autres vMements, si bien que lorsque cebn-ci, l'office temàné, voulut se dé-

ni

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pouiller de son costume de cérémonie, il prêta fort à rire aux fidèles scandalisés.

Panurge ne bornait pas là ses petits talents ; il avait des pinces et des passe-partout pour crocheter les portes et ouvrir les coffres. S'il changeait une monnaie, il se souvenait de son ancien métier d'escamoteur, et, en donnant son teston, dont on lui rendait la valeur, il faisait évanouir ostensiblement sous les yeux du changeur cinq ou six grands blancs sans que le changeur en sentit le vent.

n exerçait aussi ce genre d^escamotage dans les églises. Ici Rabelais entre en scène lui-même. On se rappelle peut-être qu'en tête de la Pantagruéline Prognostification, il a pris le titre d'architriclin, c'est-à-dire de maître d'hôtel, de majordome de Pantagruel. C'est à ce titre sans doute qu'il se place ici et ailleurs parmi les personnes qui composent la suite du géant. Il trouve un jour Panurge taciturne et préoccupé.

— Vous êtes malade, lui dit-il ; je vois à votre physionomie que vous avez un flux de bourse; il me reste encore un peu d'argent que ni père ni mère n'ont vu; partageons.

— Si je n'en ai pas aujourd'hui, j'en aurai plus tard, répond Panurge. J'ai une pierre philosophale qui m'attire l'argent, comme l'aimant attire le fer. Voulez-vous que nous allions dans l'église gagner des pardons ?

Ces pardons des petits péchés, ces indulgences s'accordaient à ceux qui déposaient une petite aumône dans une sébile surveillée par un sacristain

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dans les églises, le fait de se priver de son argent «n faveur de Dieu ou de ses représentants étant considéré comme une pénitence suffisante. /

— Je ne suis pas grand ' indulgencier dans ce monde, répond Babelais, je ne sais ce que je serai dans l'autre. Allons, si vous voulez cependant; mais Je vous préviens que je ne dépenserai pas plus d'un denier. — Prêtez-m'en un aussi; je vous paierai l'intérêt. — Ni intérêt, ni capital, je vous le donne de bon cœur, — Orales vobts domino, répond, au lieu de Orates tibi, Domine, Panurge imitant le mauvais latin des clercs-

* Nous allâmes d'abord à Saint-Gflrvais, continue Rabelais; c'est là que je déposai mon offrande et dis mes prières et les oraisons de sainte Brigitte.* Mais Panurge ne se contenta jjas de si peu; il me mena d'église en église. Nous all&mes à Notre-Dame, à Saint-Jean, à Saint-Antoine, partout où l'on vendait des indulgences. Je m'abstenais, mais lui baisait toutes les reliques et donnait toujours. A notre retour il me mena boire au cabaret du château. — Où donc, lui dis-je en me signant, avez-vous trouvé de l'argent? Ce matin vous m'en avez emprunté. Vous en avez donné dans une foule d'églises et vous voilà plus riche que vous n'étiez d'abord. — J'ai gagné cet argent en chemin, me dit-il. Dans les bassins où l'on recevait le prix des indulgences je mettais une petite pièce et j'en retirtùs une plus grande- — Comment, lui dis-je, mais savez-vous que c'est an vol que vous avez fait là ? Vous voua damnez comme un serpent : vous êtes larron et sacrilège. — Je ne suis pas de votre avis, dit Panurge. Les vendeurs d'indulgences me donnent ce que je prends, car en'

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me présentant 1^ reliques i baiser, mi me dit : Yons recevrez au centuple : centttplufn aedpies. Or ici le futur « vous recevrez > est pris pour le présent» «onune cela se tait dans la langue hébraïque. Accipies veut dire : Prends; et je prends, avec mode* ration même, car je ne prends jamais cent fois autant. De plus le pape Sixte IV m'a assigné quinze cents livres de rente sur sqr domaine pour Tavoir piéri d'un mal qu'il n'osait avouer ; je me paie de mes mains sur le trésor ecclésiastique. »

Le pape Sixte lY passait en effet pour avoir été de mœurs très relâchées. C'est un trait de satire que Pimurge lui lance en passant. Quaut à mettre dans le bassin destiné aux aumônes une petite somme pour en retirer une plus grande, il parait n'en pas avoir eu l'invention* car on trouve un fait semblable mentionné dans le coUoqiœ' d'Erasme : Peregritèaiio réliffionis ergo :

) Il y a des geng si dévots à la Vi^rg» qu'en feignant de mettre

à rofi&ande, ils escamotent adroitement ce qu'un autre a mis.

^ Fanurge n'est pas non plus le premier <iui ait

plaisanté sur cette parole : Centu^lum acdpies ; voici ce que nous raconte un fabliau :

Un paysan ayant entendu dire au sermon que lorsqu'on domie quelque chose à Pieu» Pieu nous le rend au double, imagina de donner sa vache à Pieu, c'est-à-dire au curé, son représentant sur la terre. Le curé avait déjà une vache^; il attacha la nouvelle vçnue à l'ancienne, de peur qja'elle ne retournât à son précédei^t pàturage> Mais la. vache donnée était la plus forte, et comme le champ da son premier pos-

, sesseur lui plaisait, elle y retourna ^ y entraîna

' l^vec elle sa compagne de ca^Ktivité. Le paysan ea

i IXDULflEKOEB.

allant Visiter son diamp, y trouva deux vaches au lien d'uoe. U vint joyeasement raconter la chose à Sa femme et remercia Dieu d'avoir tenu la parole que le. curé lui avait donnée. L'histoire ne dit pas si le curé fut du même avis,

XUI.

Bsveoons à Panurge, Babelus s'étonne de cette manière d'acquérir de l'argent. — < Si tu savais, reprend Panurge, ce que m'a rapporté la croisade, to serais ébahi. Elle m'a valu plus de 6,000 florins — Ë( où sont-ils allés, que tu n'as rien aujourd'hui ? — D'où ils étaient venus. Us n'ont fait que changer de m&ltee. >

Panurge raconte qu'il a employé cet argent à buriw, non pas les jeunes allée, qui trouvent d'elles mômes des épouseurs, mais les vieilles auxquelles il donnait une dot, qui leur faisait trouver des maria. ■ Je mostrtùs les écus d'abord, puis quand j'avais trouvé un épouseur, je montrais la vieille.» Panurge, sans en rien dira, imite ici une coutume observée chez les Babyloniens , au raj^rt d'Hérodote (Liv. I, cxGvi). Ch&que année, il y avait une sorte de marché aux femmes. On déposait uue certaine somme pour avoir le droit d'entrer dans l'enceinte où les jeunes fiUes à marier étaient réunies. Celui qui avait déposé la plus forte somme, choisissait le premier, et emmenait sa conquête, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ne se trouvât plus d'amaieurs. La somme déposée était ensuite partagée, aupcorata de leur laideur, entre les jeuses filles qui n'avaient pas été choisies, et leur servait de dot On introduisait alors les hommes ^i voslai^ se marier dans ces

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conditions, et qui recevaient en même temps les jeunes filles et la somme.

Panurge, à qui l'argent brûle les mains quand il en a, imagine d'intenter un procès pour faire* décider que les robes des dames seraient plus ouvertes par devant. Il gagna son procès, dit-ii, mais il lui en coûta cher.

Une autre fois, il demanda, toujours devant les tribunaux, que les mules des présidents et conseillers qui se rendaient au Palais, fussent pourvues de bavettes afin de ne pas salir de leur bave la cour du Palais où les pages s'agenouillaient pour jouer aux dés. Le procès fut gagné aussi, mais à quel prixl

Puis il lui prit fantaisie de faire banqueter ces mêmes pages du Palais. Pendant qu'ils dînaient il allait couper presque complètement les sangles des mules, si bien que lorsque les « gros enflés de conseillers » montaient sur leurs bétes, la selle se cassait, et les graves personnages allaient rouler sur le pavé, au grand amusement de la foule. Cette manie qui prend Panurge de dépenser son argent, à marier les vieilles et à intenter des procès ridicules, c'est-à-dire sans profit pour lui-même et pour les autres, n'est que l'exagération d'un travers assez commun. Il n'est pas rare de voir des gens qui , ayant reçu inopinément une somme, se demandent ce qu'ils feraient bien pour s'en débarrasser au plus vite. Cette tentation arrive SQuvent à ceux qui n'ayant pas eu la peine de gagner de l'argent , n'en connaissent pas la valeur ; mais l'extrême gêne produit aussi cet effet quelquefois On a vu des marins, en recevant leur solde, après avoir été longtemps privés d'argent, célébrer une orgie oùl'on faisait friredes pièces dednq

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