LIVRE II ET LIVRE III. - PANTAGRUEL
N0ÏÏYELLE6 DE l'âUTBE MONDE.
SOMMAIRE. LivEH II. — 1. Le ▼oyage d'Utopie. — 2. AventureB de guerre. — 3. Anarehe détrôné. — 4. Mort et résurrection d*Epistémon. — 5. Les voyages dans Tautre monde. Her l'Arinénien. — • 6. Thespéaius. — 7. TondaL — 8. Le Purgatoire de St Patrice. — 9. Fabliaux sur l'autre monde. — 10. La Neei/omatuie. — 11. Epistémon raconte ce qu'il a vu dans l'enfer. — 12. Mariage du roi Auarchc. — 13. Lucien et Rabelais. — 14. Soumission des Dipsodés. — 15. Un monde dans la bouche d^une baleine. — 16. Un monde dans la bouche d'un géant. — 17. Conclusion du livre II. LIVRE ni. — 18. Caractère de ce livre. — 19. Rabelais en gaité. — 20. Les conquêtes et la colonisation. — 21. Panurge châtelain de Salmlgondin. — 22. Les débiteurs et les emprunteurs. — 23. St Thomas d'Aquin et la lamproie. — 24. Le bonheur d'avoir des dettes. — 25. Tout prête et tout emprunte dans la nature. — 26. L'harmonie générale dos êtres. — 27. L'harmonie des parties des corps humain. — 28. Jugement de Pantagruel sur les dissipateurs. — 29. Conclusion de la première partie.
Nous aurions pu croire jusqu'ici que le pays d'Utopie était situé sur les bords de la Loire, aux environs de Chinon ou de Tours. Nous apprenons maintenant qu'il n'en est rien. On y arrive par mer et après un long voyage. On part de Honfleur, on passe en vue de Porto- Santo et de Madère ; on s'arrête aux Canaries, puis longeant la côte d'Afrique, on dépasse le cap Blanc, le cap Vert, puis on *double le cap de Bonne-Espérance. C'est à partir de là qu'on voit ar-
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river les terres inconnues de Meden, Uti, TJden, Gelasim, mots qui en grec signifient aucun, nul, rien, le pays pour rire, et de là on arrive aux Ues Fées, au pays imaginaire, on d'Achore, et enfin dans un port d'Utopie, qui n'était guère qu'à trois lieues de la ville des Obscurs ou Amaurotes, assiégée en ce moment par les Dipsodes ou Altérés.
A beau meutir qui vient de loin, dit le proverbe ; aussi alloDS-nous voiries prodiges semultiplierdenouveau sur ce loiutain rivage; Pantagruel, qui avait oublié et nous avait laissé oublier sa taille gigantesque, va redevenir le géant des premières pages. Nous allons nous retrouver en pleine Chronique gargantuine.
Une fois à terre, Pantagruel dit à ses amis : Voyons un peu ce que nous avons ii faire et n'imitons pas les Athéniens, qui commençaient par apr et délibéraient ensuite.
On voit que Pantagruel a In Aristophane.
— Nous irons chercher des renseignements sar ce qu'il nou3 importe de connaître, s'écrie-t-on de tontes parts, attendez- nous ici.
^ Moi, dit Panurge, j'entreprends d'entrer dans le camp ennemi sans sonci des gardes ni dn guet, de banqueter avec eux et de tout visiter sans que personne me reconnaisse. Le diable ne m'affinerait pas, car je suis de )a lignée de Zopire [qni livra par tnse Babylone à Darius] •
— Moi, dit~ Epistémon , je sais tous les stratagèmea, j'irai dans le camp, et qnand mCme je serais découvert et décelé, j'échapperai en faisant croire de vous tout cie qui me plaira, car je suis de la lignée de Sinon [qui persuada aux Troyens d'introduire dans leurs murs le cheval oh les Grecs s'étaient cachés].
— Moi, dit Eusthènes, j'entrerai ït -travers leurs tranchées malgré le guet et la garde ; je leur passerai snr le
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ymtre et je leur romprai bras et jambes, fassent-its aussi forts que le diable, car je suis de la lignée d'Hercule.
— Moi, dit Carpalim, j'y entrerai si les biseaux y entrent ; j'aurai santé leurs tranchées et traversé tout leur ciunp avant <qn'ilB m'aient aperçu... J'entr^rends éjt marcher sur les épis de blé, sur l'herbe des prés sauç qu'elle fléchisse sous moi, car je suis de la lignée de Camille Amazone.
Telle était en effet la légèreté de la guerrière Camille, si nous en croyons Virgile dans V Enéide.
Nos héros s'expriment coijnme des personnages de Contes de Fées. Nous sommes m effet au pays de féerie, et nous allons y rester longtemps.
En voyant arriver le navire, 660 chevaliers Dipsodes étaient venus faire une reconnaissance. Panurge forma un grand cercle avec une corde dont les deux bouts étaient enroulés au cabestan du navire ; puis il disposa au milieu du cercle une bonne quiantité de poudre, de manière à y pourvoir mettre le feu. Les cavaliers ne remarquèrent pas les cordes et entrèrent dans le cercle; ils y entrèrent même avec une telle précipitation que quarante-quatre tombèrent. Panurge leur expliqua que leur chute prove^ nait de ce que Teau de mer^ qui avait nK)uillé le ter- » rain, l'avait rendu plus glissant, et pendant qu'il les amusait, il criait à ses amis qui étaient sur le navire de tourner le cabestan. Pour empocher les cavaliers de s'apercevoir de la manoeuvre, il mit subitement le feu aux poudres. Les 660 cavaliers furent &i môme temps renversés et brûlés : un seul tenta de s'échapper sur un cheval turc, mais Carpalim courut après lui, Tattdgnit à la course et le ramena.
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On voulut faire un banquet pour célébrer cette victoire, mais on n'avait que de la chair salée. Carpalim déclara qu'où ne pouvait se passer de venaison, et il en alla cbercber. Il attrapa un chevreuil à la course, prit de sa main au vol quatre grandes outaih des, sept petites, 26 perdrix grises, 32 nouges, 16 faisans, 9 bécasses, 19 hérons, 32 ramiers; il tua à coups de pied dis ou douze levrauts et lapins, 18 paires de râles, 15 petits sangliers, 2 bli^reaux et 3 canards. Il arriva chargé de son fardeau^ criant : «Vinaigre, préparez du vinaigre.» Il avait le chevreuil à son cou et les levrauts à sa ceinture. L'auteur ne nous dit pas où il portait les autres pièces de gibier. Ofjt passa le tout à 9 broches, improvisées en Thonneur des 9 muses, et, le rôti préparé, on se mit à man^ ger, comme ogres affamés.
Tout en mangeant, on interroge le prisonnier; Tarmée ennemie est formidable par le nombre de ses hommes, de ses géants armés de pierre de taille, -de ses femmes suivant Tarmée. Les compagnons de Pantagruel se réjouissent d'une si belle occasion de montrer leur courage. Mais avant de marcher à l'ennemi, on élève deux trophées — un trophée d'armes avec une inscription militaire ^i vers, un trophée d'os de gibier avec une inscription gastronomique, calquée sur la première. L'une est l'œuvre de Pantagruel, Tautre de Panurge, mais elles se valent.*
Pendant qu'on s'occupe des préparatifs, Panurge se souvient de son ancien état d'escamoteur. li fait remplir d'eau deux verres q)ii?il met sur deux eaeabelleSi à cinq .pieds l'un de l'autre : puis il place
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dessus un fort bâton, dont les extrémités s'appuient sur les deux verres. « Nous briserons les ennemis, dit-il, comme il est vrai que nous allons briser ce bâton sans qu'une goutte d'eau soit renversée »; puis il prie un des forts de la troupe de donner un grand coup de poing juste au milieu ; le bâton est brisé et pas une goutte d'eau n'est répandue.
Ici les prodiges s'entassent, mais sans être très piquants. L'auteur est fatigué, et comme il ne veut pas encore finir son livre, il nous ramène en pleine Chronique gargantuine, et bien en deçà de GargantiM. Nous abrégerons.
Pantagruel renvoie à son roi le prisonnier, qui aimerait bien mieux rester, en le chargeant de lui dire que, sitôt sa flotte arrivée — on sait qu'il n'avait pas de flotte — il attaquerait les assiégeants, qu'il les engageait à lui préparer à dîner dans leur camp pour le lendemain à midi, parce qu'il était sûr d'en être maître avant cette heure*là. En même temps, il lui remit des confitures d'euphorbe et de poivre long, en l'engageant à en régaler son maître.
Le messager s'acquitta de sa commission. Le roi Anarche, qui avait oublié son Virgile :
Timeo Dana os et dona ferentes,
mangea des confitures ; il les déclara excellentes, mais elles lui donnèrent un soif inextinguible: les courtisans qui voulurent en goûter furent pris de la même soif , les officiers et les soldats voyant que leurs chefs buvaient se mirent à boire aussi:
[Quand Auguste buvait la Pologne était ivre. Voltaire.]
si bien que Pantagruel et ses gens purent entrer dans le camp à peu près sans qu'on s'en aperçût;
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beaucoup dormaient la bouche ouverte. Pantagruel s'amuse à semer du sel dans toutes ces boaches; puis, comoie Pauurge lui avait fait prendre certaiues drogues diurétiques, ii inonda si abondamment le camp que nombre d'hommes furent noyés , les autres s'enfuirent emportant le roi Ânarche, qui s'était endormi pour avoir trop bu. Nous verrons plua tard que le roi et ceux qui l'emportaient furent arrêtés par les geos de Pantagruel et amenés dans son camp.
Mais les géants ne dormaient pas, ils marchèrent sur Pantagruel, avec leur capitaine' Loupgarou en tête. En apercevant Pantagruel, Loupgarou ordonna aux siens de se retirer; il voulait en venir à bout tout seul- Les géants ne se le firent pas dire deux fois, ils se dirigèrent du côté des flacons. Panurgé s'invita avec eux, et, pendant que les maîtres se battaient, il leur racontait les &bles de Turpin, les exemples de St Nicolas et le conte de la Cigogne.
Loupgarou s'avança vers Pantagruel en brandissant sa massue d'acier, qui ne pesait pas moins de 9700 quintaux et deux quarterons, et au bout de laquelle étaient treize pointes de diamants, dont la moindre était plus grosse que la plus grosse cloche de Notre-Dame. — À ne pas mentir, dit Paoteor par parenthèse, il s'en fallait à peu près l'épaisseur d'un ongle. — De plus cette massue était fée, comme la clé de Barbe-bleue, et rien ne pouvait lui résister.
Pantagruel, en voyant arriver son adversaire,, se recommanda & Dieu dans une pri^e assez, longue mais caractéristique: