LE JOK9LE0K EH ENFEE. 4Q
interdit ce pèlerinage en 1497 et fit fermer la grotte. Elle fut rouverte depuis, mais Henri VIII en fit définitivement murer l'entrée. Cette meHure n'a cependant guère fait cesser les pèlerinages, et l'on évalue à plus de douze mille le nombre de ceux qui, aujourd'hui encore, s'y rendent annuellement chaque été, mais on ne dit pas que le spectacle merveilleux qui épouvanta et ravit Ënus se renouvelle pour eux.
Rabelais a eu certainement connaissance de tous ces récits; la grotto de St Patrice eit même mentionnée au livre V, cbap. 36, à c6té de l'antre de Trophonius ; mais ce n'est pas là ce qui l'a inspiré. Il se serait plutôt souvenu de certains fabliaux où l'autre monde nous est présmité sous des couleurs moins sévères. Nous en citerons quelques-uns, en prévenant que nous allons passer d'Eschyle à Aristophane, du drame terrible à la farce et à la; bouffonnerie.
Un des pins piquants récits de cette catégorie est celui du Jongleur en enfer.
Ce jongleur avait su mériter la confiance du Grand Diable, qui lui remettait parfois la surveillance de l'enfer, quand il s'absentait pour aller tenter les hommes. Le jongleur s'était toujours acquitté consciencieusement de ces fonctions. Un jour les diablœ se trouvèrent obligés' de sortir tous à la fois, tant la récolte des âmes devait être abondante. Le jongleur fut choisi comme d'ordinaire pour inspecteur suprême de l'enfer ; il promit de bien veiller à tout, d'entretenir, comme il faut, le feu sous les chaudières et surtout de ne laisser sortir personne. Mais
408 II. PANTAGEUEL. - III. NOUTELIiBS DE l'AUTBE MONDE.
St Pierre voyait tout ce manège du haut du ciel et il se promit bien d'amener le jongteur à manquer à sa parole. Il descend dans Tenfer avec un sac et des dés et va trouver notre inspecteur. Après avoir re- Bouié connaissance avec loi, il lui propose de faire uifê partie de dés. C'était bien tentant pour le jongleur, qui n'avait pas joué depuis longtemps. Mais il n'avait pas d'ai^ent. Il l'avoua à saint Pierre. — Qu'à cela ne tienne, dit le saint, tu as des âmes sou&
f ta garde ; je jouerai de l'argent et toi des âmes. —
' Le jongleur fait quelques objections, mais pour la
forme; il espérait bien que, lors même qu'il per-
^ drait quelques fijnes, Satan ne s'en apercevrait pas.
Seulement ce ne fut pas quelques damnés qu'il per-
' dit ; St. Pierre jouait avec un bonheur insolent, le
jongleur s'obstinait, et quand la partie fut finie, il avait perdu toutes les âmes à lui confiées. St. Pierre les mit dans son sac, et s'en alla, laissant le jongleur fort inquiet de l'issue de son escapade. Satan entre;
• Fenfer est vide ! Le jongleur veut s'excuser, Satan
au comble de la colère, le met à la porte de l'enfer et jure bien qu'aucun poète n'y entrera désormais. C'est depuis ce temps-là que les poètes ne tout plus en enfer.
Le Songe d'Enfer de Raoul de Houdan se rapproche encore plus de Rabelais que le précédent fa-
N bliau. Ici l'enfer est un immense réfectoire. Aristo^
phane dans les Grenouilles (Boxpâxoi, v. 50S, etc.) avait déjà mcoitré le royaume infernal sous cet aspect, mais en passant, et d'une main timide.
Cher Hercule , dît une servante de Proserpine à un esclave qu'elle prend pour le demi-dieu, entre vite. Dès que Proserpine a su ton arrivée elle a pétri des pains ; elle a Mi
LA NECTOKANCIB. 409
cuire plutieuri nutimites de léguraea et de purée ; elle a fait rOtir QD bœuf entier et griller des galettes et des g&teaux. £lle a fiiit bouillir d» la volaille, rissolé lea cixagéea et, préparé le vin ie plus doux. Entre donc. - Ta verras i la imÙMa ime joueuse de Site des plus jolies et deux ou trois danseuses . . .
Oq offre an troavëre plus et moins. Ce n'est p&s une simple servante qui vititt l'inviter. Cest une foule de clercs et d'évéques. Il 7 en a un grand nombre en ^fer, les trouvères sont unanimes sur ce point- Tous viennent an devant de lui et lui serrent la main. Belzébuth lui fait mettre on couvert en lui disant qu'il est le bienvenu. Raoul, une fois à table, s'aperçoit que la nappe est faite de peaux de pubticains; la serviette fut autrefois le cuir d'une courtisane. Parmi les plats on sert des langues de plaid<'urs, des libertins à la broche, des larrons à i'ftil, des nonnes en pâte, etc. Nous retrouverons une partie de ce.i détail-i {à et là chez Rabelnis.
Cependant ce n'est probablement ni dans les légendes ni dans les fabliaux, ni même dans les Grenouilles d'Aristophane, que Rabelais a puisé l'idée principale de son récit. Il l'a trouvée dans an auteur qu'il lisait beaucoup et auquel il a fait de nombreux emprunta, dans la Nécyornancie de Lucien.
Dans ce dialogue, PHilonide rencontre Ménippe revêtu d'un costume étrange et parlant en vers ; il lui en demande la cause ; Ménippe raconte qu'il vient des enfers, oîi il a vu beaucoup de choses curieuses .
Dis-moi, Ménippe, demande Fhilotiide, ceux qui ont sur la terre des tombeaux élevés et magnifiques, des colonnes, des statues, des inscriptions, ne sont-ils pat plus conaidërés aux enfers que le commun des morts ?
410 II. PAKTAGRUKL.— III.NOUVKLLES DEL'AXJTEE MONDE.
Ménippe. Tu plaisantes, mon cher. Si tu avais vu Mausole lui-m0me, ce Carien illustré par son tombeau, je suis convaincu que tu' n'aurais pas iini de rire, en le voyant étendu honteusement dans un coin, perdu dans le reste de la foule, et n'ayant d'autre profit de son beau monument que d'être écrasé sous cet énorme poids'. Oui, mon cher, lorsqu'une fois Éaquç a mesuré le terrain que chacun doit occuper, et il n'en donne ffuère qu'un pied, il faut qu'on s'en contente et qu'on s'y tienne serré dans sa couche. Mais tu aurais ri bien davantage, j'en suis sûr, en voyant des rois, des satrapes, réduits à l'état de mendiants, forcés par la misère à se faire marchands de viandes salées, ou bien maîtres d'école, exposés aux insultes du premier venu, et souffletés comme les plus vils esclaves. Je ne pouvais me contenir, en voyant Philippe de Macédoine occupé dans un coin à recoudre , pour quelque argent , de vieilles savates. On en voyait encore beaucoup d'autres de^ mander l'aumône dans les carrefours, des Xercès, des Darius, des Polycrates.
Philonide. Ce que tu nous dis là des rois est étonnant et presque incroyable. Mais que faisaient Socrate , Diogène et nos autres sages ?
3îénippe, Socrate se promenait aussi là-bas, discutant avec tout le monde. Prés de lui étaient Palamède, Ulysse, Nestor et tous les morts aimant à bavarder. Les jambes de Socrate étaient encore enflées par l'eifet du poison qu'il avait bu. Quant au brave Diogène, il est voisin de l'Assyrien Sajrdanapale^ du Phrygien Midas et de quelques autres riches. Lorsqu'il les entend gémir au souvenir de leur fortune passée, il rit, il est en belle humeur. Le plus souvent il se couche sur le dos, et chante si fort d'une voix rauque et sauvage, qu'ell^ couvre les plaintes de ces malheureux : grande désolation pour ces morts, qui ont pris la résolution d'aller se loger loin du voisinage insupportable de Diogène ! ^
Pendant son séjour aux lieux inférieurs, Ménippe a vu rendre contre les riches un décret, — qu'il nous donne tout au long — - statuant qu'outre les châtiments auxquels ils seraient soumis dans les enfers^
^ Œuvres complètes de Lucien de Samosate, traduites par E. Talbot, T. L p, 176 et s.
EPISTÉMON EN ENFER. 411
leurs âmes seraient renvoyées sur la terre pour habiter pendant 25 myriades d'années dans le corps d'une série d'ânes porteurs de fardeaux et menés à coups de bâton par les pauvres.
Nous connaissons maintenant les antécédents. Venons au récit de Rabelais.
Epistémon rendu à la vie, se met à raconter ce qu'il a remarqué dans l'autre monde. Il a vu les diables, il a causé familièrement avec Lucifer, fait grande chère en enfer et dans les champs Elysées. Les diables, suivant lui, sont de bons compagnons. Quant aux damnés , il eût fait volontiers société avec eux, et il était bien marri que Panurge l'eût si tôt rappelé à la vie, car il prenait un singulier passetemps à les voir. — Comment cela ? demande Pantagruel. — On ne les traite pas , dit Epistémon, aussi mal que vous le penseriez : mais leur état <3St «changé en étrange façon, car je vis Alexandre le Grand, devenu tailleur en vieux, qui rapetassait de vieilles chausses et gagnait ainsi sa pauvre vie.>
Gustave Doré l'a représenté raccommodant de vieilles chaussures ; il a mal lu son texte. Dans Lucien, c'est Philippe qui exerce le métier de savetier.
Le roi de Perse Xercès criait de la moutarde par les rues, sans doute à cause de celle qui lui monta au nez quand il fit fouetter la mer; Bomulus était saulnier à cause du sel qu'il avait vendu à son peuple, si nous en croyons les commentateurs, plus savants en cela que les historiens; Numa était cloutier parce qu'il fut le premier à enfoncer solennellement dans un mur le clou sacré qui marquait les
412 II. PANT AGKUEL. — HI. BOUYELI.ES DE l'AUTBE MONDE.
années; Sylla était batelier, peut-être i caose des milliers d'âmes qu'il atait fait paâ^r dans Tautre monde ; Gyms gardait les vaches, sans doute celles du berger qui Tarait éleyé. Thémistock était verrier et Épaminondas miroitier, probablement à cause de Téclat de leur nom; Brutus et Cassius étaient géomètres, Démosthènes était vigneron, Cicéron, attise-feu. Ces attributions ne sont pas trèsbien justifiées ; mais il est piquant de voir Fabiua le temporiseur changé en enfileur de patenôtres.
Cette liste ne contient pas moins de quatrevingts noms ; nous glanerons çà et là»
Agam^nnon était lécheur de plats , Enée, mea-* nier, parce qu'il avait emporté son père sur son dos comme un meunier emporte un sac ûb blé; Ulysse était faucheur, et Nestor mendiant, on ne sait pas pourquoi. Camille était marchand de galoches, en souvenir de celles que portaient les Gaulois contre lesquels il se battit à Rome ; Scipion TÂfrieain vendait dans un sabot de la lie pour faire du vinaigre, emblème de Taigreur qu'il exdta à Rome en faisant trop valoir ses exploits. Annibal était cuisinier, peut-être parce que toutes ses conquêtes n'avaient été que de la bouillie pour les chats. Le roi Priam vendait de vieux langes; Lancelot du Lac était écorcheur de chevaux morts. Tous les chevaliers de la Table Ronde étaient de pauvres gagnedeniers qui promenaient les diables en bateau sur les fleuves des enfers, qu'on payait en chiquenaudes et qu'on ne nourrissait que de pain moisi. L'empereur Trajan pochait des grenouilles; Antonin était laquais ; LucuUus vendait des cerises, — c'est à lui qu'on doit l'introduction de ce fruit en Europe, —
EHSTÉMOK EN ENFEB. 41S
Justînien était bimbelotîer, probablement parce qu*îl a recueilli çà et là des lois qu'on a publiées sous son nom et qu'il n'a pas faites. Le beau Paris était couvert de loques ; Achille bottelait du foin, — on avait voulut utiliser ainsi l'activité qui le dévorait. Néron, l'empereur virtuose, jouait de la vielle parles rues, et il avait pour compagnon le paladin Fierabras, auquel il faisait manger du pain bis et boire du vin éventé, tandis qu'il mangeait du pain blanc et buvait du meilleur ; Jules César et Pompée étaient goudronneurs d?* navires. Le pape Jules II vendait des petits pâtés dans la rue, mais il n'avait plus sa grande barbe ; Boniface VIII était écumeur de marmites pour avoir voulu être le roi des rois ; Alexandre VI faisait la chasse aux rats pendant que Gallien Bestauré ou Rhétoré la faisait aux taupes : le premier à cau^e de la mort aux rats qu'il était supposé avoir distribuée à ses ami? et connaissances ; les quatre fils Aymon étaient arracheurs de dents , probablement par assimilation avec le poète qui a chanté leurs prouesses mensongères. Cléopâtre vendait au détail des oignons de son pays; Sémiramis pouillait les gueux ; Didon vendait des champignons et l'impératrice Livie du vert^de-grîs (et non des légumes comme le dit M. Rathery).
Rabelais nous donne les noms, sans noas expliquer pourquoi il leur attribue telle ou telle profession : les explications appartiennent aux commentateurs. Quelques-uns de ces rapprochements sont plaisants, mais ils auraient pu l'être davantage si l'auteur — ce qui lui eût été facile — eût joint une épigramme à chaque nom ; mais il avait peut-être ses raisons pour mettre ici une sourdine à sa parole,
414 II. PANTAGRUEL. — III. NOUVELLES DE l'aUTRE MONDE.
et donner à son audacieuse sortie les apparences d'une bouffonnerie inoffensive.
De cette façon, poursuit le ressuscité, ceux qui avaient été. gros seigneurs en ce monde-ci avaient à gagner là*bas leur méchante vie. Au contraire, les philosophes et ceux qui avaient été indigents en œ monde, de par delà étaient gros seigneurs à leur tour. «Je vis Diogène qui se prélassait en magnificence avec une grande robe de pourpre et un sceptre en sa dextre; il grondait Alexandre le Grand quand il n'avait pas bien rapetassé ses habits et le payait en coups de bâton. Je vis Epictète, vêtu galamment à la française, sous une belle ramée avec force demoiselles, se rigolant, beuvant, dansant, faisant en tous cas grande chère ; il y avait en outre près de lui force écus au soleil.»
« Quand il me vit, il m'invita à boire avec lui courtoisement, ce que je fis volontiers et chopinâmes théologalement. Cyrus vint à ce moment lui demander un denier, en llionneur de Mercure, afin d'acheter des oignons pour son souper. — Je ne donne point de deniers, dit Epictète. Tiens, maraud ; voilà un écu et sois homme de bien. — Cyrus fut bien aise d'avoir rencontré tel butin. Mais les autres coquins de rois qui sont là bas, comme Alexandre, Darie (Darius) et autres, le volèrent pendant la nuit. — Je vis Pathelin, trésorier de Rhadamanthe, marchandant les petits pâtés que criait le pape Jules n. D lui demanda combien la douzaine. — Trois blancs, lui dit le pape. — Allons, lui dit Pathelin, trois coups de barre ; baille ici, vilain, baille, et va en quérir d'autres. Et le pauvre pape s'en allait pleurant; quand il fut devant son maître pâtissier, il
aPISTÉMOK EN EUPEB. 415
lui dit qu'on lui avait pris ses p&tés ; le pâtissier le fouetta d'importance, si bien que sa peau n'eût rien valu à faire cornemuses, tant elle était déchirée.
Jean le Maire de Belges, avait beaucoup écrit contre les papes, en vers et en prose, notamment cwitre Jules II. Epistémon raconte qu'il le vit contrefaisant le pape, donnant ses pieds à baiser à tous ]es pauvres rois et papes de ce monde, faisant du gros bis, c'està-dire, du gros personnage, et distribuant à tous ses bénédictions. «Gagnez les pardous [indulgences], gagnez les pardons, coquins, ils sont à bon marché. Je vous absous de pain et soupe — le pape disait * de peine et coulpe » — et vous autorise à ne valoir jamais rien. > Il appela ensuite )es deux fous de François I", Caillette et Triboulet, disant : «Messieurs les cardinaux, expédiez-leur vite leurs bulles ; à chacun un coup de pieu sur les reins.» Ce qui fut fait à l'instant.
<Je vis maître François Villon qui demandait & Xercëa combien la denrée de moutarde. — Un denier, dit Xercès. — La fièvre quartaine pour toi, vilain I tu noua sur&is id les vjvre3>>
Pantagruel demande à Epistémon comment sont traités les usuriers? — «Je les vis, dit Epistémon, tout occupés à chercher les épingles rouillées et leS vieux clous parmi les ruisseaux des rues, comme vous voyez que fout les pauvres diables en ce monde. »
"Mais le quintal de ces quîncaîllerles ne vaut qu'un morceau de pain ; aussi les pauvres malotrus sont parfois plus de trois semaines sans manger morceau ni miette, et travaillent jour et nuit en attendant le jour de foire; mm ils oublient leur peine
416 II PÀNTAGBUEL. — III NOUVELLES'DE l'AUTEE MONDE*
et leur infortune s'ils parviennent à épargner quelques méchants deniers au bout de Tau.
Là-dessus, buvons, dit Pantagruel, et faisons un peu de bonne chère ; il fait beau boire tout ce mob. Et les flacons de circuler. «Mais le pauvre roi Anarche ne se pouvait esjouir. — De quel mestier ferons-nous monteur du roi ici , dit Panurge , 9&n qu'il soit déjà tout expert en son art quand il ira de par delà à tous les diables ? — Vraiment, dit Pantagruel, c'est bien avisé à toi. Or fais-en à ton jdaisir ; je te le donne. — Grand merci, tiit Panurge, le préseat n'est de refus et je l'aime de vous.» — Cette dernière phrase était une formule que l'on répondait à ceux qui buvaient à votre santé.
«Quelques jours après il amena à Pantagruel sondrt roy habillé d un beau pourpoint de toile déchiqueté comme la cornette d'un Albanoys et de belles chausses à la marinière, mais sans souliers, pour ne pas luy gaster la veue et un petit bonnet pers, orné de deux grandes plumes de chapon avec une grande ceinture de pers et vert, livrée qui lui allait bien, dit Panurge, attendu qu'il avait été pervers. «
«Connaissez-vous ce rustre ? dit-il à Pantagruel — Non, certes. — C'est monsieur du roi des trois cuites. *
Qu'on nous permette de placer ici une parenthèse. Le jour des Rois était au XVP siècle et est encore dans nos campagnes une grande fête culinaire, pour laquelle on fait cuire au four non-Beukment du pain blanc, mais différentes viandes, et un g&teau avec une fève qui donne la royaiuté à celui
HASUeS DU BOI ANABCHS. 417
uni robtâe&t Ueie fournée de pBiû g'aj^pelle mé euiùe en Normandie et ailleurs. On fait une cuite, une fournée de pain, pour chaque fâte ; or il y en a trois, le 6 janvier , huit jours i^ès et le dimandie 4ui se trouve entre ces denic jours. Le roi des trois cuites , c'est cehii qui a obtenu la ftve à chacune de ces fournées. C'est donc une trèa petite dignité que Pauurge reconnaît au roi Anarvhe»
< Je le teubt fidre bottune d« Wen^ poureuit^fl en riant Ces diables de rois ici ne sont que veauk; ils ne savent ni ne valent rien, sinon i faire des maulx aux pauvres grubjects et à troubler tout l^ iMnâe par guerre pour leur inique et déteâtabfe plaisir.
«Je veux lui donner xxè métier, et le faire c^ieur de sauce verte [e^est^^dire de terjus pilé]. Voyons, crie : Vous faut-il point de sauee verte ? Anarcbe obéit, mais timidement — ' C'est trop bas, dit iV nurge, et il le prit par Foreille en disant : Cbante ^s haut en g sol ré ut. Aussi, diable, tu as bonne gorge ; tu ne fus jamais si heureux qu^ de n^estre pïttt royr»
Tout cela amusait Pantagruel, qui était bien le meilleur petit bonhomme qtà fust d'ici au bout d'un baston. -^ [Cette locution n'a pas cessé d'être en usage en Basse^NormandBeO
Ainsi le roi Anarcfae devhrt criet»r de sauce verte. Deux jours après, Panurge le maria avec une vidlle lantemièrt ; il présida lui-mêtaie aux noces. On màn^ gea de belles têtes de mouton, des hâtilles de porc i la moutarde, des tripes à Tail; ^ on fout de bonne piquette et du beau cormé.^ c'est, comme on volt, le menu d'un dtoer populaire — Ont envoya une patrt de ces mets à Pantagruel, qui les man^a de
tw
418 II. PANTAGRUEL. — III. NOUVELLES DE l'aUTRE MONDE.
bctn appétit. Puis on loua un aveugle, qui fit danser les assistants au son de sa vielle.
Pantagruel donna au nouveau ménage une petite loge auprès de la basse rue et un mortier de pierre à piler la sauce. Ils montèrent leur petit ménage^ et le roi détrôné fut «aussi gentil crieur de sauce verte qui fut onques veu en Utopie. Mais on m'a dit depuis que sa femme le bat comme piastre; le pauvre sot n'ose se défendre, tant il est niays.»
xm.
L'imitation de Lucien est évidente dans ce voyage d'Epis témon aux enfers. Il est curieux que les commentateurs de Rabelais, qui ont vu dans leur auteur tant de choses qui n'y sont pas, n'aient pas signalé cette imitation. Lemotteux en parle à peine , les autres n'en disent rien.
Au premier abord, Lucien semble plus logique : ceux qu'il humilie le plus sont ceux qui ont le plus scandalisé le monde de leur faste, et il mesure le châtiment à la faute. Rabelais se préoccupe moins du mérite* ou du démérite , il prend au hasard dans la liste des personnages célèbres , et il attribue les métiers les plus vils à des hommes qui ont figuré honorablement dans Thistoire. D'ailleurs, quand on rencontre Tarqujn transfermé en taquin, Piso en paysan et Nicolas pape tiers en papetier, on peut ne voir en tout ceci qu'une simple fantaisie et c'est surtout ce que Rabelais a voulu qu'on y voie ; mais s'il met de la fantaisie dans les détails, suivant sa coutume, il y a au fond une idée générale et beaucoup plus profonde que celle de Lucien; c'est l'idée de l'égalité des hommes de-
SOnUISSIOK DES DIPSODÏ^S.
4td
vant le bonheur. Ceux qui ont été heureux sur la terre ,v à quelque titre que ce soit, grandeur, renommée, richesse, bien ou mal acquises, tous ceuxlà doivent souffrir dans l'autre vie, non une torture préparée pour eux , maïs en exerçant 1^ métiers qu'ils ont méprîmes, mais en souffrant à leur tour l'injustice qu'ils ont fait souffrir aux autres, tandi» que ceux qui ont souffert sur la terre jouissent dans l'autre monde de toutes les joies de la vie. C'est au fond l'idée chrétienne : < Il a déposé ies pmssants de leura sièges et exalté les humbles (Luc. I, 52). Seulement Rabelais supprime les tortures et les bourreaux , et sans rien changer aux conditions actuelles dé la vie, il punit les coupables et venge les victimes.
Il faut ccmvenirt du reste, qu'Ëpistémon et Pantagruel sant fort irrévérencieux pour la royauté- En rapprochant de< ce chapitre quelques phrases où Rabelais parle en son nom personnel, en faisant ressortir l'organisation républicaine deThélème,on n'a pas eu de peine à montrer dans Rabelais un républicain d'instinct et de théorie, et Ginguené, Eusèbe Salverte, Voltaire, ont eu raison de signaler ce chapitre comme un des plus audacieux du > livre, sous le rapport politique aussi bien qu'au point de vue religieux. Rabelais l'a senti évidemment, c'est pour cela qu'il l'a encadré et entouré de folies, et qu'il s'est mis sous la; protection de Lucien.
Pantagruel envoya Carpalim diez lés Amaurotes pour leur dire qu'ils étaient délivrés et que le roi ennemi était prisonnier. En apprenant cette non-
430 II. PÂKTA0BT7tL.-^ni. kouyiblum^dcl'autbe: monde.
velle, les habît&nts vinrent aa-devaiit du géant et en grande pompe le condniairent en la viUe. < Et furent feàÊ» partoat beaux feux de joie et bellea tables ronde», gamies de Ibree Yivreeir dressées par les rues. Ce fut un renouveUemevI du temps de Satome.»
Pantagruel assembla le sénat et proposa d'emmener en Dipsodie tous ceux qm voudraient bien; ki ville étant trop peuplée. cJe crois, ditm, que cela vous rendra service.» En effet, le lendemain, il se trouva sur la place du palais 1,856,011 hommes, saoïs compter les femmes et les enfants, tous prêts à partir sous la conduite de leur roL
Les Dipsodes, en voyant arriver Pantagruel ai^ec sa colonie, ne songèrent pas même i se défendre ; ils s'empressèrent de lui apporter les ciés de leurs villes, et tout le monde raccueitlit avec jeity car ]i s'annonçait, non pas avec let allures d'un oem^ qoérant, mais à la manière d*un colonisateur qm amenait des habitants éans un pays o& il n*y eD avait pas asseer.
Une ville cependant, celle dos AImyvodes, fit mine de lérister. Pantagruel se mit en rou<e pour la i>éduire. Ce v^^age fournit à Babelais reocasion de quelques grosses bouffonneries. La petite tooope est surprise par une averse: on ne sait oà se mettre pour y échapper* ~ Serre^vous autour de bé<h, dit te géant; puis, quand tout le mmde est mngé, il tire la langue et toute Tannée est protégée {Mur ce parapluie de nouvelle invention.
Ici encore Babelais intervient personnellement. Il s*étast caché, âit41, sous une feuilte de bardBane, grande quasi oûsmne un pont. On voit que cette plante avait erO dans le pays de Pantagruel. Dans