UN MONDE DANS UNE BALEINE
mk autre pays ne de ce» iémlles suffirait à ptàat à courrir an hpiû. Inutile sans doute de rappeler que la bardane est cette plante dont Panurge lançait les âaurs garnies de crochets dans les cheveux et sur les habits de eeux qui lui d^laisaient, plaisauterie qui s'est perpétuée de géaération ett g^^ ration d*en!ants. Eabelais trouva bientôt cette pro** tectlon insuffisante, et il alla en chercher une avec tous ses compagnons sous la langue du géant
Nous sommes obligés de faire ici une longue parenthèse pour expliquer les antécédents du conte bizarre qui va nous être &it.
L'auteur de Pantagruel s^est inspiré de Lucien dans le tableau quMl nous a tracé de Tautre monde; il va lui liaire un nouvel emprunt On trouve dans les Œuvres du railleur de Saoïosate un récit coi deux livres intitulé Histoire véritable, dans lequel il se moque des voyageurs qui, sous le prétexte qu'ils viennent de loin, abusent de la crédulité des lecteurs et rapportent des faits impossibles. Àu livre P' de cet ouvrage, le voyageur nous raconte comment lui et ses compagnons furent involontairement entraînés dans la bouche d'une baleine. C'est de là évidemment que Rabelais a puisé Hdée du récit qu'il va nous faire. Ecoutons d'abord Lucien.
• • . La haleine arrive, nous avale, et nous engloutit avec notre vaisseau. Par bonheur eUe ne serra pas les dents, ce qui nous eût écrasés, mais le navire put couler à travers les ûitenitiees.
... A l'intérieur ce ne sont d'abord que ténèbres , parmi teaqaélles nous ne distingoons rien ; mais bientôt, le monstre ayant ouvert la gueule , nous m^wsmwA une vaste cavité , si
422 II. PANTAGHaEL. — III. NOUVELLES DE l'AUTEE MONDE.
large et si profonde qu'on aurait pu y lo^r une ville ;6t dix mille hommes. Au milieu , on voyait un amas de petits poissons, des débris d'animaux , des voiles et des ancres de navires, des ossements d'hommes, des ballots, et, plus loin, une terre et des montagnes, formées. Bans doute, par le limon que la baleine avalait. Il s'y était produit une lorét avec des arbres de toute espèce; des légumes y pous^^t, et l'on^eût dit une campagne en fort bon état. Le circuit de cette terre était de deux cent quarante stades. On voyait des oiseaux de mer, des mouettes, des alcyons qui faisaient leurs petits sur les arbres
Je n'avais pas fait cinq stades, que je trouve un temple de Neptune, comme l'indiquait l'inscription. Un peu plus loin, je découvre plusieurs tombeaux avec leurs cippes, et tout près de là, une source d'eau limpide. En même temps nous entendons aboyer un chien , et nous voyons de loin s'élever de la fumée ...
Nous avançons promptement, et nous rencontrons un vieillard et un jeune homme qui travaillent avec ardeur à cultiver un jardin et à diriger l'eau de la source. Kavis et effrayés tout ensemble, nous nous arrêtons : ceux-ci , visiblement animés des mêmes s«fitiment8 quenons» n'osent dire on seul mot.
On fait connaissance. Les anciens habitants de la baleine font accueil aux nouveaux.
Le vieillard nou^ prend la main et nous cpnduit à sa demeure, qu'il avait su rendre assez commode, et dans laquelle il avait disposé des lits avec d'autres objets nécessaires. Là il nous sert des iégunie6, des fruits, dOK poissons, du vin.
On se raconte réciproquement ses aventures. Le vieillard et son fils vivaient là depuis longues années. Ils avaient été obligés au début de livrer bataille à d'autres peuples du voisinage, inais la victoire, leur était restée.
Maîtres depuis lors du pays purgé d'ennemis, continae le narrateur, nous vivons ici tranquilles, nous livrant à divers exercices, à la chasse, à la culture de la vigne, à la récsolte du fruit des arbres, semblables, en un mot , à des gens qui
UK MONDE DANS TTN GÉANT. 428
vivent agréablement et librement dans une grande prison, d'où il leur est impo8Bi})le de sortir. ,
Ce monde que Lucien a rencontré dans riûtërietir d'une baleine, Rabelais va le transporter dans la bouche de Pantagruel ; l'armée abritée sous la langue du géant n'était qu'une entrée en matière. No\is laissons parler Tàuteur, en l'élaguant un peu.
Quand Rabelais^ songea à s'abriter sous la langue de Pantagruel , toutes les places étaient prises ; il grimpa alors sur le langue même et, après y avoir fait environ deux lieues , il entra dans la botiche •du géant , et là il aperçut de blancs rochers qui n'étaient autres que des dents, puis des prés, des forêts, de grandes et fortes villes, non moins étendues que Lyon ou Poitiers.
«Le premier que j'y trouvai, ce fut un bonhomme* qui plantait des choux. Je lui demandai tout ébahi : Que fais-tu donc ici ? — Vous voyez, je plante des choux. Tout le monde ne peut être riche. Je gagne ainsi ma vie, je vais vendre mes légumes au marché en la cité qui est ici derrière. — Jésus ! dis-je, il y a ici un nouveau monde. — Certes, dit-il, il n'est pas nouveau ; mais on dit que hors d'ici, il y a une terre neuve où l'on a soleil et lune et tout plein de belles chioses — mais ce monde-ci est plus ancien. — £t comment a nom cette ville où tu portes tes choux 9 — On l'appelle Aspharage [le go* sier] ; les habitants sont chrétiens, gens de bien et vous feront grande chère.> Je résolus d'y aller.
«En chemin, je trouvai un individu qui tendait des pièges aux pigeons. — Mon ami , lui demandai-^je,
484 IL PANTAOBÏÏE^. — IH. KOUWLItSS DS L*AUTBB MONDE.
d^où TOUS ^4«Miit dûQO cas pigeons ? ~ %a i me dit-il, ils viemieiit de Taatre mMde. *^ Je eoHiprte que, lorsque Pantagruel batllût, led pigeons entraient à pleines volées dans sa gorge, pensant que e'était un (plombier. Vm je pénétvai dans la ville, que je tirottvid belle, bien forte et w bel air, mais & rentrée les portiers iie réelamèroat un certificat de santÀ -^ ^$t'CB qu'il y a danger de peete ici? leur demaudai-je. ^ Ob, seigneur, direst^ils, U meurt tant de gens id près que la ehariot eourt par les rues. — Où dwic cala ? — A Larynx et à Pharynx, qui sont deux grosses vilk» marobandee (comme qui dirait Rouen et Nantes), ht^ cauae de la peste a été une puante et infecte exhalaison qui est sor* tîe dernièrement des abtmes ; il en ast mort ploe de 3,260,016 personnes dêfHiis huit jours. Je pen«> sai et calculai que cette od9ur in&ete était celle de Taillade, ou eauce à Tail, qu« Pantagruel avait mangée lors des noces du rai Anarebe, eiâaur de sauce wrte. cDe là je passai entre des rochera, qui étai^t se» dents ; je fis twt que je montai sur une» et 1& je trouvei lea plus beaux l^ux du mmde, beaux grands jeux de paume, belles galeries, belles prairies, forée TigD^es et une quantité de ea^tûnes à la mode itatiqw par les champs pleins de délices ; je demeuiai là bien quatre mois et je ne fis jamais 8» bonne chère qu'alors. Puis je descendis de Tautre cMé des dentei mais , en passant , je fm détroussé par des br»* gands dans une grande forêt qui «st vers la partie des oreilles^ Je trouvai en bas une petite bour*^ gade dont j'ai oublié le mHU, mais où je fis bonne chère et gagnai quelque argent pour vîTre* Savezvous à quoi faire ? à dormir, car on loue les gens
coK0i<u9i<»r m uy&E u. 425
là pour dormir. Les domews orâinweg gagnent cinq ou m mm par jour ; mais cem: qui ronflent bien fort gagnent sept sws ^t demi, h contai aux sénateurs comment en m'a?aît détrikusséî ils me dirent que réellement les gens de par de là les dents étaient mal vivants et brigands de nature. Je vis qu'il y avait là des contrées en deçà et au delà des dents, comme chea nous deçà et delà les «onta^ Mais il vaut miWY vivre en deqà, Tair y est meilleur,
«Déeîdém^t, pensai-je, la moitié du monde ne soit pas comme l'autre vit Personne n'a encore rien écrit de ce pays^là, bien qu'il y ait plus de vingt«^inq royaumes babités, sans les déserts et un gros bras de mer. J'en ai oonvosé un grand livre, que j'û appelé VEisMrt des Chrgiaa.
«Quand je voulus sortir, je descendis le long de la barbe de Faxitagruel, de là je sautai sur ses épaules et me laissai glisser à terre. — D'oà viens-tu, Aloo&ibas ? me dit*iL *— I>e votre gorge, monsieur? — Et d^uis Quand y es-tu ? — Depuis que vous alliez ehes les Almyi^des. ^ Il y a plus de six mois de ça. Ha! ba! tu es un gentil compagnon! nous awis, avec l'aide de Dieu, oonquesté tout le pays des Dqpeodes ; je ta donne la chàtellenie de Sabnigandin. — Crrawl merci, sumsieur, tous me faites plus de bien que je n'en ai mérité.
xvn.
Le chapitre suivant reproduit une aventure qui se trouve déjà dans la Chronique et mieux amenée^ II s^i^ dtt curage de l'estomac de Pantagruel malade. Il avale des boules de cuivre, dans
426 in. PANTÀGEUBL. — PROFITS DE Là CONQUÊTE.
lesquelles on a fait entrer des hommes, dont l'un armé d'une lanterne. On explore son estomac et l'on enlèye ce qui le rend malade.
Dans on dernier chapitre Tauteur déclare qu'il se sent fatigué — le lecteur s'en aperçoit bien un peu — il suspend donc son travail ; on aura la suite des aventures de ses héros aux prochaines foires de Francfort — et il nous donne même un aperçu des surprises qu'il réservé à ses lecteurs. Cervantes fait de même à la fin de la première partie de son Dan Quichotte. Ni TaUteur français ni . l'auteur espagnol n'ont tenu la promesse qu'ils faisaient alors au public. N'était - ce quNin bavardage dont ils amu* saient le lecteur ? avaient-ib Tintention de continuer sur ce plan ? avaient*ils l'iiftention de s'en tenir à cette première partie ? Nous n'en savons rien. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'un et l'autre laissèrent de longues années s'écouler avant de reprendre la plume, et que lorsqu'ils la reprirent, ils renoncèrent au plan annoncé pour travailler dans une direction toute différente. — Ils eurent raison du reste, puisque la seconde partie de l'œuvre de chacun d'eux est, suivant les uns, supérieure à la première, et tout au moins égale, suivant les autres, tandis que s'Us avaient persévéré dans la même voie, ils auraient probablement été entraînés à se répéter, comme Ta fait Babelais qui, dans Ghargcmihia, a re* produit exactement l'écononùe générale du premier livre de Pcméagraél.
C'est à la collégiale de St-Maur des Fossés que Babelais reprit son travail après Un silence de treize
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années. H avait alors 63 ans selon les mis, 51 ans selon les autres. Il était heureux , on le seat aux premières pages du IIP livre, qui sont d'une vei;ve folle ; mais il était devenu phis réfléchi aussi^ il avait vu et observé davantage, et il sentit, en reprenant son récit, la nécessité de développer une idée, de se* faire un plan. Il y a dans les deux premiers livres des scènes piquantes , des sestiments élevés, des observations pratiques d'une grande valeur, mais il n'y a pas de plan à^ proprement parler, c'est une.simple suecession d'événemeBts. Il n'en est plus ainsi dans les troiS' litres suivants. Nous allons y trouver une idée philosophique qui va se déroulant imperturbablement au mlieu des scènes les plus folles^ des disoussions les plus saungreni^es, des di^ gressions et des écarts les plus inattendus ea apparence; si léS commentateurs ne l'ojit pas vue, c'est qu*ils' se «ont làis&é distraire par l'exubérance des détails, c'est que la verve poétique et bouffonne de l'auteur les aura déroutés. Nous nous attache* rons, tout en ne négligeant aucun détail intéressant de la riche broderie dont Babelais a recouvert son œuvre ; à mettre en relief cette idée rectrice, et à montrer partout, à travers les dévergondages d'une imagination hyperbolique, le problème que Tauteur s'est posé et dont la solution, énigmatique i) est vrai en apparence^ mais claire au fond ce* pendant, forme la conclusion de l'ouvrage.
Toutefois les six premiers ehaipHres duUvreUI sont en dehors du nouveau plan que lauteur s'est tracé, et formenit le oomplément de la première partie. C^est ce qui nous a décidé à tes faire entrer dans ce chapitre^ La seconde partie ne commence en
428 III. PÀNTAGBUEL. — PJSOinTS DE LÀ COKgUÊTE»
réalité qu'au moment ^ù Paourge pose , avae la qoastioa d« son ibariage, celle i^ai va relier le reste de l'œvvre en cette majestueuBe unité qu'cm cberchemit an irain liens tes prenuers livres.
Nous sTona d4gà analysé le pridogiie (p. 1 18}. fia- Mais est ici daae un de ces moments de galté folle où l'on a besoin de rire 4 tout pria. B a'en p^ceoA aax mots, avec lesquels il jengle, — snx sons, qu'il &it s^entrechoquer; il eontounê sa ;peiisée afin de vous donner le ptaisir de la saftsir. il multiplie Iss allusions pour vous les fausser deiriner. Ici il fait uns véritable orgie de noms dans «ne éaumécatîon qui couvre une |M^;e; plus loin, c'est une orgie 4e verbes qui tient plus d'espace encore.
Donnons quelques exemples. La guerre venait de recommencer avec Cfaarles-Qaûit, non pas seulement en Italie où les Français avaient gagné la bataille de Cérisoles, mais dans la Fran/^ même que l'empereur venait d'envahir, ssas grand succès, il est vrai. Ou faisait de toutes part» de ^grands préparatifs, mais, lui Babeiais, n*avait pas .été requis parce qu'il ai^t été estimé ihîble et «impotent»; il regrette qu'on ne l'emploie aucunement, « fiist^ce portant hotte, cachant crotte, ployant ratte [lien de bois pour deîi fagots] ou cassant motte. « Il aurait pu tout au moins, le repas terminé, > au aon de sa musette, mesurer la musarderio des nusiars > [fsâre danser les oisiûi], etc.
Il multiplie les tournures compliquées pouor faire entendre les choses les plus simples :
Aveis-votts vu Dîogènes le cynique, demande^t-il en
BABEiaiS EN BàilÈ.
coffîtoefiçafit à ses leeteurs— « bonnes g«nfls buvears illustres et goutteux très précieux » — oa si vousr ne Pavez pas tu, tou» avez tout au moins ouï parler de lui^ car it a fait ^rand Xmat dam le moËde. Bt
Yoas êtes tous du sang û% Phrygie extraits (oa je m'abuse)...
Cette apostropMe étonne Mon quekiue peu aii|jourdliui* Eli» n^mit rien d^étonnant au XVI* sîèele. II était assez généralemeaft admis alors — et cela se trouve consigné dans les Grumâês Chrtmigpaes âe France, rédigées el conservées à St^Dento — que les Frw^aia desetadaîent de» Tre7«i8'f qu'après la diute de la dté phrygienne, P^ancus, fib d^ector,, avait amené ea Gaule une colonie de sa natioa esk mime, tempa qiu'Eaée^ fila d'ABchue^ en amenait une de la même natîon^ en Italia, 09 ep» faisait dm FraiiQfiifi les coi^)atriote9 des Romaina Quelquea annéea iq^rès la publication du livre de Babelais» Bon- Bavd^ d'aecord avec Cbarlea IK, eatnqpdt de faire sur ee veya^ de Ftsihciib, un poàmv épique, 1& Pran-^ dade, qui devait faire pendant i VEnéiâe de Yir'gile, mais que 1 airi»ur ne poussa pas aUi4e]à du quatrième chant, fiaole d'encouragement de la part du public.. AjoDEtons qm^iui de nos contamporaîasv Yiemiet,. mort em 1868; a mené à bien, à l'âget de prèa de qutttire-vingt-dix ana^ \m poème ea dix chants sur le même sujet.
Mais veyens oà Rabelais veut nous conduive. La Phrygie rappelle le rel Midas, qui régua jadis sur eette contrée^
£t si Yons n'avez aatant d'escus comme avait Midas, si avez de Ivy je ne scaj qnoy que plus jadis loaoient les Perses en tons leurs otacustes [espîensi et que plus soofaaiteîtreDipereur
4â2 m. P^NTAGBUBi; ^ PBOVtrS PI !«▲ CONQUÊTE.
loi prStttra vie. Mm il n'éerit yas pour tout le monde. Il est comme le satirique latin LudMus, qui jMarait n'iScrire Que pour les TareutiM et Cosmr tteois, il n'a percé son tomieaa que pour les gens de bien et de goftt et nw pour les dorophages, qui vivent do présents, non pour les gens à bourrelet [magistrats et docteurs], non pour les grabeleurs de corrections et éplucheurs de mots, non pour les cafards surtout» quoiqulls soient tous beuveurs outrés , tous atteints de vilaines Maladiea d<Mit la galté serait le remède, tous munn d'une soif tuez* tinguible et d'une faim insatiable.
n ne veut de lecteurs qua eeux qui peuvent le comprendre, que ceux qui sont disposés à casser Tos pour y trouver la moelle, comme il Ta dit ailleurs. Les autreSi ses. ennemis, il les compare à uns meute de chiens bruyants, et il les renvoie garder leurs moutons:
jlrriere^ maitiiMl leur €rie4-îl en tnrmininti Hors de la !
Quarrière, ici, comme quarroy que nous avons déjà vu, a pour radne le mot cAar, d'où charrette, prononcé quérette ou quctrette en plusieurs patois. Le quarray est une route, et la quarrière une place assez grande pour y faire passer lea charrettes.
^. Hors de mon soteO, «hiêimaine su diable [du diable]! Yenez-Tons îd [salir] mon tonneau ? Voyez ci [Voici] le Imston que Diogènea i>ar testament ordonna estre tirés de luy posé après sa mort poor chasser et efirtner [éreintét^ ces larves huatnaires [des tombeaux] et mastins cerberiques. Pourtant [donc] arrière, cagotsl aux ouailles, mastinsl
On sait que les « grabeleurs de corrections > ne se le tinrent pas pour dit, et que les chiens quHl