III. PÀKTAOUÏÏSL. — PROFITS DE LA CONQUÊTE
A ce chapitre un peu sérieux vont succéder les actes et surtout les discours de Panurge, car, dans le troisième livre, on parle beaucoup plus qu^on n'agit Nous trouvons, dès le début, Panurge en possession de cette même châtellenie de Salmigondin en Dipsodie que, dans le livre précédent, Pantagruel a donnée à Rabelais lui-même. Rabelais ne nous dit pas comment la transmission s'est opérée, mais il aurait trop à faire sMI tenait à nous expliquer comment une foule de choses qu'il nous a prédites dans le second livre ne se font pas dans les suivants, ou se font tout autrement qu'il ne l'avait annoncé.
Salmigondin rapportait par an à son propriétaire 6,789,106,789 royaux, revenu certain, sans compter le produit des hannetons et caqueroUes (escargots) — qui était bon an, mal an, de 2^435,769 moutons à la grand laine. Quelquefois cette somme s'élevait jusqu'à 1,234,554,321 seraphs, quand il y avait bonne année de caqueroUes et hannetons, mais cela n'arrivait pas tous les ans. — Le royal était une monnaie d'or du temps 3e Philippe-Ie-Bel ; le mouton à la grand laine , une monnaie d'or du temps de St Louis, et le seraph une monnaie orientale. Il était fort indifférent à Rabelais, etjil nous est très indifférent à nous-mêmes, dejsavoir la valeur précise de cette somme; Rabelais a seulement voulu dire que Panurge se trouvait très riche, et il l'a fait avec cette précision dans l'absurde qui lui est habituelle.
Eh bien, le nouveau châtelain gouverna si bien et si prudemment qu'en moins de quatorae jours , il dilapida le revenu certain et incertain de sa cbâtel-
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lenie pour trois ans. «N'allez pas croire qu'il employa cet argent en créations pieuses ou philantropiques, qu'il fonda des monastères, qu'il érigea des temples, qu'il établit des collèges pour instruire la jeunesse, des hôpitaux pour soulager les malheureux, ou qu'il jeta son lard aux chiens; non, il dépensa tout en mille petits banquets et festins joyeux, ouverts i tous venants, surtout à tous bons compagnons, jeunes fillettes etmîgnonnes galloises, abattant les bois, brûlant les grosses souches pour en vendre les cadres, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant bon marché et mangeant son blé en herbe. >
Cette phrase est devenue proverbiale depuis que Molière Ta citée dans YAvare^ en l'attribuant à Panurge. C'est l'expression exagérée, mais exacte, des faits et gestes de bon nombre de dissipateurs.
xxn.
Tout cela fut rapporté à Pantagruel ; il aurait pu reprendre à Panurge une fortune si mal gouvernée, il n'en fit rien; c'était le meilleur petit et grand bonhonmiet qui onc ceignit une épée — il avait le respect de la liberté des autres, et comme, en ceci, Panurge ne nuisait qu'à lui-même, il ne crut pas que ce fût le cas d'employer l'autorité. Quoique fils de roi et maître à peu près absolu, nous ne le voyons jamais interposer son pouvoir, hors le cas où il s'agit d'empêcher quelqu'un de nuire.
Mais à défaut de la force, il eut recours à^ la persuasion ; il prit Panurge à part et lui remontra doucement que, s'il voulait vivre ainsi et ne pas ménager davantage, il serait impossible ou pour le moins bieu difficile, de le faire jamais riche.
438 ni. PANTAQBUEL» — PROFITS DE LA CONQUÊTE.
— Riche I répondit Panurge. Avez-vous jama^ en cette idée là ? Avez-vous formé le projet de me rendre riche en ce monde ? Pensons à vivre joyeusement de par Dieu et les bonnes gens. Ne donnez accès dans votre cerveau à aucun autre soin ou souci, — ne vous tourmentez pas, ne vous inquiétez pas. Tant que vous vivrez joyeux, gai, à souhait, je ne serai que trop riche. Tout le monde crie : Ménage, ménage, et tel crie ménage (économie) qui ne sait mie ce que c'est.
«C'est de moi qu'il faut prendre conseil. Bemar* quez que ce que vous m'imputez à vice n'est que Timitation de ce que font l'Université et le parlement de Paris, les sources de la pantiiéologie et de la justice. Hérétique, qui en doute ? Le jour où l'évéque fait son entrée, ne dépense-t-il pas ce que rapporte Tévéché en une année et souvent en deux ? Il serait lapidé à l'instant, s'il voulait s'en dispenser.»
Panurge tente ensuite de démontrer qu'en agissant comme il agit, il fait acte des quatre vertus cardinales : prudence, justice, force et tempérance.
«D'abord, en prenant argent d'avance, je Mb acte d'homme prudent. On ne sait qui meurt ni qui rue. Qui peut dire si le monde durera encore trois ans et, quand il durerait davantage, est-il homme assez fou pour se croire sûr de vivre encore trois ans ?>
Figaro a emprunté cette phrase à Panurge. «Vive la joie 1 qui sait si le monde durera encore trois semaines?»
C*€^t aussi ce que disait LouisXV: «C^d (l'état, le gouvernement) durera toujours bien autant que moi ; après moi le déluge!» Et le déluge est venu, la révolution de 1789.
EMPEUiirrEnBS et créaitcisss. 439
f PasBODB à la jusiicèi poursuit Panmi^e. En achetant cber à crédit^ et eu vendant à bcm marché, argent comptant, je fais acte de justice ctmmutaiive. Que dit Caton à ce propos dans son traité De re rustica 9 «n âiut qu'un chef de maison vende continuellement >» Je vends aussi, et il est impossible que par ce moyen je ne devienne riche, tant que la boutique tiendra.
< Mais je fais aussi acte de justice distribwtive^ puisque je donne à repaître aux bons — notez bons — et gentils compagnons, que la fortune a jetés comme Ulysse sur le roc de bon appétit sans provisi(m de mangeaille — et aux bonnes — notez bonnes — et jeunes galloises — notez jeunes, car Hippocrate nous apprend que la jeunesse supporte difficilement la &im, surtout lorsque cette jeunesse est vivaoe, alègre, vive, mouvante, voltigeante. »
Un dissipateur de Técole de Panurge , Don César de fiàzau, exprime les mêmes idées dans Buy Blas :
S'il tom1»e par hasard des écus de tes chaufises, Laisse tomber ^ — et si des essayeurs de sances, Des clercs, des écoliers, des gueux qu'on voit passer, Les rainassent, — mon cher, laisse-les ramasser. Ne sois pas un mortel de trop farouche approche, Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous, Et puis, il faut, vois-tu, c'est une loi pour tous, Dans ce monde rempli de sombres aventures, Donner parfois un ^eu de joie aux créatures.
Tous ces gens là seront peut-être un jour pendus ; Ayons donc des égards pour eux !
(Acte IV, scène 8.)
«Je fais acte de force^ reprend Panurge, en abattant les gros arbres, comme Miion de Crotone; en ruinant les forêts obscures, retraites des loups, des sangliers , des renards , réceptacle de brigands et
' 'Y^'.rv-i
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meurtriers, taupinières d'assassins, offidnes de faoïmonnayeurs, retraites d'hérétiques, qui vont faire là Técole buissonnière ; je remplace tout cela par de belles plaines couvertes de claires broussailles, de belles bruyères, jouant du hautbois et de la musette, et faisant place nette pour la nuit du Jugement.»
Le jeu du haatbois , dont il s'agit ici , n'a rien de musical ; jouer du haut bois, c'est abattre de hauts bois, de grands arbres pour en tirer peu d'argent.
Panurge trouve d'aussi bonnes raisons pour prouver qu'en dépensant son bien à tort et à travers, il fait acte de tempérance^ la quatrième des vertus cardinales.
c En mangeant mon blé en herbe comme un ermite qui vit de salade et de racines et s'émancipe des appétits sensuels pour faire plus belle part aux estropiés et souffreteux, j'épargne beaucoup d'argent. J'épargne d'abord les sarcleurs, qui n^enlè- ^vent pas les mauvaises herbes pour rien^ les moissonneurs, qui boivent volontiers et sans eau, les glaneurs auxquels on donne de la fouace ; les batteurs en grange qui, si l'on en croit Virgile, ne laissent dans les jardins ail, oignon ni échalotte ; les meuniers, qui sont larrons, comme le dit la chanson, et les boulangers, qui ne valent guère mieux. Est-ce là une petite économie ? Encorç ai-je oublié les mulots qui mangent le blé dans les champs, les charançons, les rats et les souris, qui le dévorent dans les greniers,
«Avec le blé en herbe, vous faites une belle sauce verte, de légère coction, de facile digestion, qui vous épanouit le cerveau, ébaudit les esprits animaux, réjouit la vue, ouvre l'appétit, délecte le goût,