DÉFENSE DE BBIDO^CE
qu'il ya faire sont entremêlées de fréquentes cita* lions de lois, comme autrefois cela se faisait toujours, comme cela se fait encore quelquefois aujourd'hui, dans les plaidoiries. Il est très plaisant en effet de voir un lieu commun, une absurdité parfois,, appuyée sur un texte de loi indiqué minutieusement par des abréviations familières. Racine n'a pas négligé ce moyen de comique dans ses Plaideurs:
Qui ne sait que la loi : Si quU cania^ Digeste, 2>« vi paragraphOt nessieurs, oaponibuSj Est manifestement contraire à cet abus.
Mais Eacine a cité des lois qui n*existent pas^ et Rabelais cite des lois qui existent, et, suivant sa manière habituelle, il abuse de ces citations, qui deviennent fastidieuses. Toutes les deux ou trois lignes survient une longue citation latine, oii la fia de la plupart des mots est remplacée par un point abréviatif. Les renvois au Code romain sont marqués par un G, les renvois au Digeste par deux if. Nous en indiquerons quelques-unes, comme exemples. Le lecteur saura que la plaidoirie en est émaillée régulièrement comme d'une broderie.
Aux questions qu'on lui pçse» Bridoye répond qu'il est devenu vieux, qu'il n'a plus la vue aussi bonne qu'autrefois. —Les juges ne comprennent pas trop d'abord quel rapport il y a entre une bonne ou mauvaise vue et le jugement d'un procès, ipais ils at^ tendent. — < La vieillesse apporte avec soi de grandes misères et calamités qui ont été notées per Archid. D. 86 C. tanta. C'est pour cela qu'il né connaissait plus aussi bien les points des dés qu'il
44 III. PÀNTAQB0XL. — LE JUGE BBIDOTE.
Tavait fait par le passé. Isaac vieux et malroyant prit bien Jacob pour Esatt ; il est possible que lui, Bridoyè, ait fait une méprise analogue, quM! ait pris, par exemple, un quatre pour un cinq, d'autant plus qu'il avait employé de petits dés. — Les juges continuent à ne pas comprendre. — < C'est un principe de droit que les imperfections de nature ne doivent pas être imputées à crime, (X)mme il appert, /f. de re miliU ï. qui cum uno ff. de reg. jur, î. fere. ff. de edil. ed, per totnm ff. de term. mod, l, divus Adrianus, résolu per. Lud, Ho, in Z. si vero, ff. sol. matr. Ceux qui penseraient autrement accuseraient non rindividu, mais la nature, comme cela est rendu évident in l. maximum vitium. G. de IH>. prœter.
Ce plaidoyer avec citations formé quatre chapitres. Nous supprimons les citations et abrégeons le plaidoyer.
Le président — il, s'appelle Tlrînquamelle, Tranche-amandes, et par calembour: Tranche-amendes — le président l'interrompt avec le ton de supériorité familière que lui donnent ses fonctions. -^ Qu'est-ce que les dés ont à voir ici ? Qu'est-ce que ces dés dont vous parlez? — Les dés des jpgements, répond l^ridoye. Aléa judiciorum [h chance de3 jugements] dont parlent tous leâ auteurs, les dés dont vous usez vous-mêmes, messieurs; dans votre; cour souveraine, ceux qu'emploient tous les jugés pour la décision des procès. Henri Ferrandat la note ; — et 11 cite les docteur^ qui déclarent remploi du sort bon, honnête, utile et nécessaire pour mettre un terme aux procès et discussions.
— Comment faîtes- vous doric^ lui demande le président?
I>EF£NSJB DE BitIDOTE.
— Je répondrai brièvement, dit Bridoye, comme nous le recommande le Glossaire : Gaudent brevitate modemi, [Les modernes aiment la brièveté]. Je fais comme tous autres, messieurs. Je me. conforme aux asages de la judicature, usages dont il n'est permis à personne de s'écarter. Après avoir bien vu, revu, lu, relu, paperasse et feuilleté les complaintes, ajournements, comparutions, commissions, informations, avant-procédés, productions, allégations, interdits, contredits, req:uétes, enquêtes, répliques, dupliques,, tripliques, écritures, reproches, griefs, salvations^ récolements, confrontations, acariations, libelles,, apôstoles, lettres royaux, compulsoires, déclinatoires,, anticipatoires, évocations, envois, renvois, conclusioDS, fins de non procéder, q)poiûtements, reliefs, confessions, exploits et autres telles dragées et épiceries de part et d'autre, comme doit faire tout bon juge — et il cite ses autorités — je pose sur le bout de la table en mon cabinet tous les sacs du défendeur, je jette les dés et lui livre la chance premièrement, comme vous autres, messieurs... Cela fait, je pose les sacs du demandeur sur l'autre bout. Je jette pareillement les dés, et je lui livre chance à son tour.
[Dans la longue énumération que nous venons de faire des papiers d'un procès, pas un mot n'est de l'invention de Rabelais ; ces pièces naturellement ne se rencontraient pas toutes dans chaque affaire, mais il s^en trouvait toujours un nombre considérable, et cela sert à expliquer la longueur des procès d'autrefois. Un procès de trente ans n'était pas très rare, pour peu que la matière fût de nature à permettre aux gras de loi de l'embrouiller.]