IMITATEURS DE RABELAIS
meut au discours que Gargantua adresse aux pèlerins qui ont été mangés en salade, et elle a été évidemment inspirée par ce discours. L'ouvrage de La Mothe Le Vayer s'appelle V Heooaméron rustique ; il est assez rare et ne figure pas dans W œuvres de Fauteur.
Les romans de Sorel, le Roman comique de Scarron, le Roman bourgeois de Furetière, quoique satiriques et plaisants, sont de simples peintures de mœurs qui ne relèvent pas directement de Rabelais. A la fin du siècle, Le Sage nous donne aussi une sorte Panurge dans son GU EIob. Nous avons déjà parlé de ce livre, dont la scène se passe en Espagne , mais dont les mœars et les ridicules appartiennent le plus souvent à la France.
xvm.
OU Bios est im roman d'origine espagnole ; nos voisins prétendent niême qu'il leur a été volé par Le Sage, qui n'en aurait rien dit, ee qui est peu probable de sa part. Quoi qu'il en soit, TEspagiie avant cette époque avait déjà plusieurs Panurge, le Orand Ta eaffnù entre autres, par Quevedo.
Quevedo est un auteur étrange et inégal, quia composé des poésies, des ouvrages de dévotion, de politique, d'histoire même, qui a rempli des fonctions impor-r tantes en Italie et à Madrid et a passé cependant une partie de sa vie en prison par suite d'intrigues de oour. Le Grand Tacano est tour à tour écolier, valet d'écolier, étudiant à Alcala et filou ; il se lie avec uo ingénieur, un maître d'escrime , un poète , un soldat fanfaron, un ermite qui lui gagne son argent au jeu, tout en disant son chapelet; ii devient chevalier d'in*
QQEVBDO. 475
dustrie, faux mendiant, puis comédien et poète. Quand Tauteur n'en sait plus que faire, il rembarque pour les Indes \ Le portrait est certainement tracé de main de maître, mais son histoire a le tort de faire surgir parfois de ces détails odorants qui nous choquent si justement dans Rabelais.
Ce petit roman n'est pas la seule obra joeosa de Quevedo qui nous fasse souvenir de Rabelais. Les Visions rappellent i plus d'un titre FEnfer d'Epistémon. L'une nous transporte au Jugement dernier, la trompette de l'ange sonne, chaeun se réveille et croit qu'il s'agit de ses affaires habituelles, mais quand on pense qu'il faudra rendre compte desa conduite^la scène change; l'un ne veut plus de ses mains qui ont volé, l'autre de ses yeux qui ont convoité la femme du voisin, l'autre de sa bouche qui a menti et donné de mauvais conseils; les plus embarrassés et les plus honteux sont les grands personnages qui ont gouverné l'état et qui l'ont gouverné à leur profit sans souci de l'intérêt public. L'une des Visions les plus spirituelles est celle qui a pour titre las Zakurdas, les Ecuries, du diable. L'auteur raconte qu'en se promenant dans une forêt — souvenir de Dante — il a vu deux chemins qui se séparaient, l'un difficile, âpre et peu fréquenté, l'autre large, facile, où passent une foule de personnes qui ont l'air de s'amuser beaucoup. U veut d'abord suivre le petit sentier,
^ Ce roman a été traduit en français, mais avec des modifications qui le défigurent, sous ce titre : Hi^Mre de Bon Fahlo de Séffovie^ par Germond de Lavîgne, in 8^ 1843. 11 avait été traduit au XYII* siècle sous ce titre : L'avenfurter Bmeotij histoire laoétieuse, 1663, in 12.
476 IMITATEURS DE BÀBELAIS.
mais il se rebute bientôt, et, à l'exemple d'une multitude d'9.tttres» il traverse la prairie qui sépare les deux voies, et arrive sur la grande route. On Taccueille avec de grands cris de joie , en se moqoant un peu de la mauvaise idée qu'il avait eue, et Ton s'en va ainsi, riant et banquetant jusqu'à la porte de Tenfer, car la voie étroite est celle du ciel et la voie large est celle de Tenfer. Là Tauteur trouve les démons qui rengagent à entrer et lui font voir les diverses séries de pécheurs. C'est jusqu'à un certain point le cadre de Dante , mais d'un Dante qui serait en galté , car la bonne humeur de Quevedo ne l'abandonne jamais. Son enfer n'a rien de sinistre; ses pécheurs ne sont pas odieux, ils ne sont que ridicales.
Les autres Visions de l'auteur 8ont du même ton. Il y a la Vision de la Mort , qui moissonne tout, celle du Monde vu à l'envers , celle de l'AIguazil possédé. Les titres sont sinistres et l'œuvre est joyeuse. Cependant il faut bien le dire , c'est de la plaisanterie espagnole du XVIP siècle. Elle a un petit parfum d*autO'da-fé.
Un autre opuscule, ^a FoHuna con d seso^ «la for tune intelligente», rappelle la délibération des dieux dans l'Olympe^ au moment où Gouillatris leur fait entendre ses réclamations. Un beau jour, Jupiter impatienté des plaintes des hommes, fait venir la Fortune et lui demande compte des injustices qu'elle commet. Elle répond que les choses iraient beaucoup plus mal encore si l'on donnait à chacun précisément la place qu'il mérite' par sa vertu, par ses connaissances, et en général par aes défauts et ses qualités. Jupiter en veut faire Pessai, Qu'en résultet-il ? Le médecin devient bourreau, Tœtremetteuse
CTBÀHO DB BEBQEBÀC. 477
de mariage épouse un complice ^^'^ll® voulait faire épouser à uue autre. La France et la Russie, qui vivaient jusque là en bonne inteitigence, se brouillent tout à coupy etc., etc. Jupiter, abasourdi de ce remueménage et des plaintes qui s'élèvent de toutes parts, rend a la Fortune les droits qu'elle possédait, et tout continue à aller aussi mal qu'auparavant. Quevedo mourut en 1645.
Quevedo fit pendant toute sa vie la guerre aux cfdtoSf ou précieux de son pays, mais il était atteint de cultisme lui-même. En France , Cyrano de Bergerac se trouve presque dans le même cas. 11 s'enrôla dans les rangs des Burlesques qui étaient en guerre avec les Précieuses, mais ses Lettres sont d'un style précieux à r^dre jalouses Cathos et Madelon en personne. Heureusement cette préciosité n'a pas passé dans toutes ses œuvres et celles dont nous voulons parler en sont à peu près exemptes. Cyrano se rattache à Rabelais par ses imaginations fantastiques , en même temps qa.'il touche à Molière d'un autre côté. C'est à lui, c'est à sa comédie du PédafU joué que Molière a emprunté deux scènes 4u'il a transportées dans les Fourberies de Scapin. Les avait-il données à Cyrano, son camarade d^études,oubien les prenait-il simptement parce qu'il était le plus fort? La chose n'est pas encore décidée. Ce qui est certain, c'est que Cyrano n'était pas le premier venu. C'était un homme d'esprit et fort instruit dans les sciences pour un simple amateur. On a de lui un Voyage dans la lune et un Voyage dans le soleil.
Cyrano de Bergerac, dit M. Flanmiarion , est de
478 IHITÂTEUBS DS BABBLAIS. ,
la race de Rabelais et de Montagne ^>* D noas raconte comment il s^éleva dans la Lune i Taide de bouteilles dans lesquelles le vide s'était opéré , et dans le soleil, d'abord au moyen d'un icosaèdre transparent, également vide d'air, puis par la seule force de sa volonté. Il trouva dans la Lune des géants qu^ marchaient à quatre pattes, s^entretenaient, les grands, au moyen de sons musicaux — te roi s'appelait La la do mi — les autres au moyen d'un trémoussement du nez, des sourcils, des oreilles, etc. Ils indiquaient l'heure par l'ombre de leur nez sur leurs dents. Il faut dire que Cyrano avait un nez gigantesque. I] fallait avoir un nez de ce calibre pour imaginer d'en faire le style d'une sorte de cadran solaire dont les dents forment les chiffres. Les Lunariens, suivant lui, se nourrissaient de la fumée des mets, s*éclairaient la nuit à l'aide de vers luisants enfermés dans du cristal ; ils avaient l'art de tuer les alouettes au vol, et de les faire tomber rôties, etc. Dans la lune, la plupart des maisons et des villes sont mobiles; les maisons s'abaissent ou se haussent au moyen d'un mécanisme, et changent de place au moyen d'ailes mues par le vent. Quand on se i^nt sur le point de mourir, on fait venir ses connaissances, on embrasse son ami le plus intime, on se donne un coup de poignard et l'on meurt dans ce baiser. Les amis sucent le sang du mourant et les jeunes ailles deviennent mères par ce moyen. Quand Cyrano revient sur la terre, une multitude de chiens qui avaient l'habitude d'aboyer à la lune, sentirent qu'il venait de là et se jetèr^t sur hd.
^ Les Mondes imaginaires et les Mandes réels^ in 8<>, 1865^ p. 874.