CT&ANO BE.BEBGBBAC
Noos avons d^à raconté une des avMtures qui luiarrivèrent dans le ^oleQ. Le sol de cet astre était très étrange- Dans certaines parties il lai semblait qu'il marchait sur des flocons de neige embrasée. La pesanteur était nulle, et dans quelque posture qu'il se mit, il se sentait en équilibre. Les habitants du Soleil sont des oiseaux, des oiseaux de passage pour la plupart, qui ont vécu sur la terre et qui, poursuivis par Thomme là où il est le plus fort, sont décidés à se venger là où ils ont la force pour eux. On lui fait donc son procès — comme les animaux sauvages font le procès à Thomme dans un tableau de Paul Potter qui se trouve à TErmitage à St-Pétersbourg. TémcMns et juges sont d'accord pour le condamner. 11 y a unanimité à déclarer qu'un animal ainsi fait , un animai sans plumes , qui rit comme un fou, pleure comme un vilain, qui a deux rangées d'os dans la bouche , qui n'a l'esprit ni de cracher ni d'avaler et qui tous les matins lève les yeux au ciel, et se met à genoux pour &ire sa prière — qu'un tel animal , di sons-nous , ne peut avoir une âme spirituelle^ — et malgré la bonne volonté d'un étounieau qui avait montré d'abord le désir de plaider pour lui , il est condamné à la mort triste. C'est un supplice tout musical. On fait autour du patient une musique si obstinément lugubre que le malheureux finit par mourir d'ennui*
Cyrano a retrouvé dans la lune le démon de Socrate,et,dans le soleil, l'àme du moine Campanella qui a composé une utopie intitulée la CUé du soleil. Ces deux ime» lui servent de guides et kii rendent différents services.
Cyrano de Bergerac est mort très jeune et n'a pas
480 ihitàteuss de Rabelais.
achevé ses Voyages, qui n'ont été publiés qu^après sa mort.
Si Ton peut reprocher à Cyrano de Bergerac l'absente d'une pensée philosoj^ique, on ne saurait faire le même reproche à Swift, qui a fait aussi des voyages au pays des merveilles.
Swift n'est pas un esprit capricieux comme Cyrano de Bergerac, il ne s'amuse pas à la bagatelle, il a son Imt , il y marche tout droit , impitoyablement , sans regarder ni à droite ni à gauche. Il ne voit pas avec les yeux de la foi comme Bunyan , avec les yeux de la science comme Rabelais ; il n'est pas désintéressé comme Cyrano. Il n'a ni l'enthousiasme ni l'amour de rhumanité des deux premiers, ni l'indifférence du troisième. Il voit les choses de la vie par leur c&té laid, les actions des hommes par leur c&té vulgaire ; il aperçoit le faible, le défaut des choses, et il n'est frappé que de ce défaut. Dans leurs jugements sur le inonde, Lamartine et lui sont aux antipodes : l'un a besoin d'admireri lautre de dénigrer. L'enthousiasme n'existe pas pour lui.
Mais si Swift ne voit qu'un côté des choses, en revanche il le voit bien, il le voit avec une intensité sans égale. Son ironie est pénétrante comme un adde qui fait un trou dans les chairs. H humilie ses adversaires au point qu'ils ne se relèvent plus , et ses adversaires, il les prend haut.
Deux de ses ouvrages seulement se rattachent à notre sujet : le Conte au Tonneau et les Voyfiges de Outtiver-
Le Conte du Tonneau est un vieil apologue dont il
SWIFT, LE TQRNBàir* 483
fiût un pampUet religieiu. Un père de famille ayait trois fils : Pierre, Martin et Jean. — NWUUens pas que Luther s'appelait Martin et Calvin , Jean« — H donna à chacun d'eux un habit en leur reeoqoimaAdant d'en avoir bien soin et de n'y rien changer. Il leur remit en même temps un livre qu'ils devaient consulter en cas d'embarras. Dans la suite des temps, ils vinrent à la ville, tqmbèrent amoureux de certaines dames, et eurent envie d'orner leurs vêtements. Avaieat*ils le droit de pbrter des nœud? d'épaule ? Leur livre ne le Iwr permettait pas en toutes lettres, mais Pierre dit que peutrêtre en prenant une syt labe d'un mot «t une syllabe d'un aiutre, ils parviei^ diuient à trouva l'autorisation désirée. Peine inujtile. Alors on se mit à chercher si l'on netrouv^^ pas le mot en eombinant les lettreis ; on réussit. Qn porta ^onc des nœuds d'épwle. Mais les ceintures d'argent étaient positivemait défendues. On chercha encore à tourner la difficulté, et comme <m ne réussit pas, Pierre serra le livre, il ne voulut plus le laisser voir, et vécut suivant la( mode. Mais Martin et Jean eurent des scrupules. Ils consultèrent le livre du père et virent l'interdiction de^ pOrler 4ea ornemen:ts. Martin décousit la plus gramde partie des siens, mais il en laissa quelques'-ulas. Jean ne lawa rien, mais il fut obligé de se montrer avec des habits en loques. On a déjà reconnu que Pieifre, c'est l'église romaine, Martin, le luthéranisme et l'angHciaBisiM, et Jean, le calvinisme. Mais voUi toute. la question religieuse réduite à une question d'haihîts et de boutons. /
Swift appartenait à l'Eglisecomme BabelàiSi cotafime Béroalde de Verville, comme Sterne, tkmi nons n 31
482 IMtTATEUBS DE BABSLÂIS.
parlerons tout à Theare. Il était doyen de St-Patri^ ce à Dablin. Swift , du reste , faisait des sermons, des sermons très édifiants, ils sont imprimés. On ne sera pas étonné d'apprendre qu'ils ne parlent jamais au cœur.
xxn.
L*œuYre capitale de Swift, ce sont les Voyages de QruXliver chez plusieurs nations éloignées, Oe qui frappe au premier abord dans cet ouvrage quand on vient de lire Babelais, c'est la différence du procédé des deux écrivains. Rabelais vous donne bien quelques détails, techniques même au besoin, pour faire le connaisseur et placer des mots dont il est bien aise d user, mais tout cela est pour s'amuser et vous amuser. Il sait bien qu'on ne le croira pas, et peu lui importe qu'on le croie. Swift veut être cru. Son voyagour est un véritable capitaine de navire, qui parle et agit comme tel. L'illusion est si grande qu'un marin prétendait avoir très bien connu le capitaine Gulliver^ seulement l'auteur, disait-il, s'était trompé sur sa résidence. Swift est parti d'une absurdité, mais il a si bien calculé les conséquences qui découlent de ce point de départ , il les a tellement enchaînées, et l'esprit est tellement frappé de cet enchaînement logique, qu'il ne proteste plus et accepte l'absurde comme vraisemblable. Gullivw fait i]^tre voyages ; il va diez des nains, chez des géants, chez un peuple de savants et chez un peuple de chevaux.
A Lilliput, les personnages, au lieu d'avoir six pieds n'ont que six pouces , Gulliver est l'hommemontagM. Ici les souvenirs de Rabelais se retrou-
SWIFT. aULLIYHB. , 488
y6Qt à chaque pas, il est inutile de les signaler. En décrivant le gouvernement et la société de Lilliput, Swift fait pleuvoir les épigrammes sur les gouvernements européens et notamment sur celui de TAn* gletenre. La faction lilliputienne, qui porte de hauts talons, représente les tories, celle qui porte dès talons plats, figure les wighs. Quant à rhéritier du trôr ne, comme il veut ménager les deux partis, il porté un soulier à talon haut , et l'autre à talon plat Les partis religieux sont caractérisés par la manière de casser les œufs à la coque. Ceux qui les cassent par le gros bout , (les catholiques), ont horreur de ceux qui les cassent par le petit bout, (les anglicans). Le ministre Flimmap n'est autre qu9 Walpole. Blefescu, où Ton cherche un refuge contre Tingratitude des partis, c'est la France. Ce qu'il y a de piquant^ c'est de voir ces haines enyenimées , ces agitations , ces luttes , ces complots entre des individus de six pouces de haut, et des guerres entreprises pour gagner quelques pieds de terrain.
A Brobdingnag, les rôles sont complètement renversés. C^est Gulliver qui est le nain, les habitants sont des géants ; n^ais il n'y a pas répétition, il y a simplement développement d'une même idée. Les géants de Swift rappellent Pantagruel par la rectitude du jugement, mais ils auraient eu moins de comphûsance pour Panurge. Le roi Anack est aussi dévoué à son pays que Gargantua, mais il est indifférent à ce qui n'est que beau , il ne veut connaître que ce qui peut être utile à sa nation. Sa cour n'est pas pour cela, un modèle de décence et de retenue, tant s'en faut ; la conduite des diunes n ^ 31*
484 naTATEUBS de &àbelai$.
est pissablement scandaleuse , et, avec 4es persou* nages de cette taille, la débauche tourne au monstrueux et décent bien vite dégoûtante. On prétendit dans le temps que Swift avait fait allusion aux dames d^hon^eur de la cour des Londres, comme dans le voynge de LilUput, il avait fait allusion aux ministres»
Le voyage à Laputa se rattache à Rabelais de plus près encore que les autres. Laputa, c'est Plie de la Quinte, et les savants de Tune rappellent lea savants de Tautre. Mais il y a aifôsi un souvenir d'Aristophane et de la ville de Néphélococcygie construite en Pair par les oiseaux. La ville des Diseaux interc^te la fumée des samfi»^ dont les cUeux se nourrissent , et les dieux capitulent , pris par la^ famine. L*lle de Laputa enlève aux habi^ bitants de la terre la dialeur et la lumière du soleil, ils capitulent aussi et se soumettent aux volon^ tés qui leur sont signifiées d'en haut. L'Ile est habitée par un. peuple de savants. Ils sont tellement distraits que lorsqu'on leur parle, un serviteur est obligé ée leur frapper l'oreille pour les avertir d'écimter, et de leur frapper la bouche pour les avertir de répondre. On prétend qu'il y avait là une t allusion à Newton, dont la distraction était proverbiale.
Il y avait à Lugado, dépendance de Laputa, une académie dont les membres se livraient à des études daiffî le genre de celles qui occupaient les amis de la Quinte. Mais Rabelais les fait défiler rapidement, et Swift se plaît à nous retenir dans chaque laboratoire.
Le' premier qu'il nous présente étudie depuis nombre d'années le meyen d'emmagasiner les rayons du soleil, de manière à obtenir une provision de Valeur
SWIFT. GULLiySfi* 485
pour les temps froids et de lamière pour les loû^ ' gués nuits. Son voisin cherche les moyens de rendre les aliments déjà digérés propres à servir une seconde fois* Un troisième fait des expériences sur des fils d'araignée, avec lesquels il espère reinpls^cer lin jour la soie; d'autant plus que les araignées ne se contentent pas de filer, mais se chargent elles-mêmes du tissage ; il ne s'agit que de donner à leur tra* vaîl de la résistance. Un quatrième a trouvé le moyen de guérir les coliques en introduisant de Tait* dans les intestins. Un cinquième s'occupe des moyens . de donner au marbre la consistance du duvet pour * en faire des oreillers et des ^dredoifô. Son voisin s'est imposé une tâche moins utile, il s'ap^ique à produire des moutons qui n'auront plus de laines T4)ute cette partie du livre est pleine d'allusions qui nous échappent.
D'autres savants s'occupent de la simplification des éléments du langage. L'un d'eite a resserré tous les mots en une syllabe : il propose de supprima les verbes comme inutiles et de réduire tout le lan* gage & des noms. Un autre a inventé une grande machine contenant des termes généraux ; à l'aide de quelques rouages, les mots se combinent de diverses façons de manière à former des phrases, des pério^ des; il espère qu'avec quelques perfectionnements il arrivera à fabriquer des livres à la mécanique. On prétend môme qu'il y a déjà de ces produits dans la librairie, bien que les auteurs n'en ciHiviennent pas.
Swift profite de cette occasion pour stigmatise!* aveeson amertume ordinaire certaines condamnations politiques alors récentes. Un académicien de liug&do
i86 IMITATEUBS DE BÂBELÂIS,
expose à Gulliver divers moyens de découvrir les complots contre Tétat. Gulliver lui explique à son tour les moyens qu'il a vu employer. Quand on veut convaincre absolument un personnage d'avoir comploté contre Tétat, on commence par l'arrêter, puis on livre ses papiers à certains experts habiles qui se chargent d'y trouver tout ce qu'on voudra. On parle par exemple d'un troupeau d'oies, il s'agit évidemment du sénat : la peste, c'est une armée prête à se mettre en marche ; un balai , c'est une révolution ; un trou sans fond, le trésor public ; un chien boiteux, un envahisseur, etc.
Si cette méthode ne produit rien, on peut chercher au moyen d'acrostiches ou d'anagrammes. On peut par exemple interpréter la première lettre de chaque ligne. N pourra signifier un complot, B un régiment de cavalerie, L, une flotte à la mer, etc. On peut aussi décomposer les mots et prendre les mêmes lettres pour en former d'autres. Trouve-t-on par exemple cette phrase: Mon petit frère a jeté le lard fumé au chat ? on peut en tirer : On a formé le projet de mettre le feu au château ^ H ne s'en £aut que de trois lettres.
. Les conseils de Gulliver sont reçus avec reconnaissance, et l'académicien promet de les mettre à profit.
Le but de Rabelais et celui de Swift étaient différents dans ces énumérations. Rabelais n'en voulait qu'à la fausse science, mais Swift en voulait à la science en général. Il est à remarquer que quelques-unes des inventions qu'il signalait comme extravagantes, s'appliquent ou s'appliqueront, notam-
* Inutile de dire que la làrase anglaifle est différente.
SWIFT. aULLiyES. ^7
ment celles qui consistaient à emmagasitter k eha* leur du soleil, à employer la lumière comme mor teur, etc.
Sa prédilection pour les tories, ou uItra<*con8er* vateurs, se manifeste en plusieurs points, dans ce faity par exemple, qu'à Laputa, ceux qui cultiTaient le sol par Tancien système avaient des moisson» superbes, mais étaient tournés en ridicule, et qm ceux qui employaient les méthodes nouTelles, étaient comblés d'éloges, mais ne récoltaient rien.
C'est dans le voyage au pays des chevaux, ou peur employer son onomatopée au pays des EowylmhmSy que s'accuse le plus complètement la misanthropie de Swift ou plutôt son mépris, sa colère contre la race humaine. Cyrano de B^gerac nous a montré dans le Soldl les oiseaux fonnant la po* pulation intelligente, sfe moquant, se vengeant de rhomme ; mais le ton général de l'ouvrage est plaisant et le récit n'a rien d'amer. Chez Swift» les hommes à l'état sauvage, les yahoes, nous font hoirreur. Les yahoos sont les premiers êtres qae le capir taine Gulliver rencontre dans le pays inconnu où le hasard l'a jeté* Us vivent gén^aJement dans les arbres, et marchent souvent à quatre pattes à ht façon des singes ; ils sent si hideux, si sales, si dé* goûtants par leurs formes, leurs allures, leurs manières, qu'il hésite d'abord à reconnaître sa propire espèee dans ces êtres dégradés. Mais il n'y a pas moyen de se tromper. Leurs vices , leurs laideurs sont bien les nôtres.
Les habitants intelligents du pays sont les chevaux* Ils ont leurs demeures, leurs palais, leurs villes , leur langage. Gulliver est pris par un de ces
488 IMITÀTEiniS I>S SABELAIS*
aBÎmaiiz, qm le conduit à ses confrères. On Taccttcrlle assez bien, tout en se disant que ce doit être un yahoo. On lui enseigne même la langue du pays, et on lui demande des renseignements sur lui, et sur la manière de vivre des yahoos civilisés. Grttlliver a beaucoup de peine à ùive comprendre à ses inteorlocilteiirs notre mécanisme social , nos mpurs, nos vices. Us ne peuvent comprendre surtout conmient on peut dire «la chose qui n'est pas», [le mensonge]. GulUver expose aussi la constitua tîM.et les mœurs politiques deeon pays et j^ofite de l^ocoiMBion poàr faire pleuvmr sa froide et calme irome sur les personnes et sur les choses^
Dans sa haine contre l'espèce humaine , Swift ou*^ blie même la vraisemblance relative qu'il avait consomrée jtusque là. Les chevaux, d'après leurs organés , sont incapables 4e . s'être consdxuit. les palais q[«-il leir donne pour demeures, de cultiver le sol> et de lafaiiqner les objets à leur usage. Si pour cela jls 8001 Oldlgés de recourir aux yahoos , les yahooi^ taïut hîdeuK, qu'ils scmtf leur restent supérieurs. . > Swift est un de» grands écrivains de l'Angleterre ; il était paBsé. maître on trois, formes de style, dit le critique anglais, déjà cité^ l'ample style rabelaisien, l'irofûe sèebe et amère, et. le langage sobre et sérieux qui convîûnt quand on traite des paires publifques ; o^est dn second) toutefois . qa'il use le ^ so^v^t II n'4tilit mèlhrareiix qu'en vers ; dans ses KQUVNS poétiques^ malgré ses efforts réitirés, il a^ rive tout au plus à l'élégance laborieuse, jamais à la poésie-i
IiEg BOHANS DE TOIiTAIBE.
xxni.
Voltaire appelle Swift un Babelais de bonne com^ pagnici. Un eritique anglais fait remarquer que cet éloga éoané à Swift est tout à fait relaiif, Swift est beaucoup trop cynique en prisées et même en paroles pour pouvoir être lu tout haut aujourd'hui. Les écrits de la vieillesse de Voltaire ^ont dans le intoe cas» et pourtant Voltaire ^ne croyait pas dépas* ser les convenances* Nous sommes devenus à cet égard beaucoup plus exigeants que ne Tétaient nos pères.
Voltaire a fait aussi des voyages dans des pays imagpmaires, comme Swift» et des voyages à la recherche d'une idée comme Babélais*»
Le voyage de Micromégas à travers les mondes rappdle à la fois œox de Cyrano de Bergerac pour ridée, et ceux de Swi& pour la condusien morale Miermnégas part d'une des planètes qui tournent probablement autour de Sirius et s'en va de monde en monde, porté sur la queue d'une bomète, ou sur l'aurore boréale. Voltaire suppose» comme on était disposé à le ardre alors, qu'appartenant à un monde beaucoup plus grand que le nôtre , il devait être aussi beaucoup plus grand de taille ; il rencontre en son chemin un Saturnien, qui était un nain comparativement à lui, et tous deux descendent sur la Terre ; qu'ils trouvent prodigieusement petite. Une baleine est presque invisible pour eux. Quant aux hommes, ik n'arrivent à les distinguer qu'à Taide d'une lentille d'une force merveilleiise. Ils parviennent cependant à lier conversation awc des savants, et tombent dans un profond étonnement en voyant une cerlaîniB diagesse jointe i beaueoiiii de foik^çbez des
490 ÏMItATEUBS DB RABELAIS.
êtres aassi prodigieusement petits. Cyrano, dans son voyage à travers les mondes, n'a guère songé qu'à s'amuser. Swift a choisi ce moyen pour donner cours à son mépris de Tespèce humaine, Voltaire en tire une leçon de morale. «Hommes si petits qui rampez sur un tas de boue, tolérez^vous les uns les autres; cessez de vous quereller pour des opinions, cessez de vous battre pour conquérir un imperceptible coin de terre.» Du récit humoristique de Tun des écrivains, du récit fantastique de Tautre, Voltaire tire une leçon d'humanité, une protestation contre la guerre. C'est le même procédé que Rabelais lorsqu'il s'empare d'une fable d'Esope ou d'un conte tra<fitionneL Seulement Rabelais développe et agrandit, Voltaire abrège et concentre.
Un autre des voyageurs de Voltaire, Scarmentado, ne quitte pas notre monde, mais il le parcourt d'un bout à l'autre. Parti de Candie , il va tour à tour à Rome, en France, en Angleterre, en Hollande, en Espagne, en Turquie, en Perse, en Chine, dans les Indes, dans la Barbarie et l'intérieur de l'Afriqae, et rencontee partout des luttes, des révolutions, des guerres. Ici on lui offre un morceau d'un personnage qu'on vient de massacrer, là il est témoin du supplice d'tm grand homme condamné à mort, il est conduit dans les prisons de l'inquisition et n'en sort qu'à grand peine ; ici c'est sa liberté qu'on lui ravit, ailleurs c'est de' son nez, de ses oreilles, do sa tête qu'on veut le priver. Il rentre chez hd et écrit ses voyages, qui sont comme ceux de Micromégas, un ^ pel i l'humanité et à la toléraooe.
Il y a dans les romans de Voltaire un autre voyage aussi rapide — awc Voltaire on court toujours —
LEB BOHANS DE TOLTAIBE. 491
mais plus prolongé à travers les vicissitudes de la vie humaine, et qui donne une idée encore plus attristante de Thumanité. C'est Candide. Le but dé Pauteur est de combattre l'optimisme et de soutenir contre Leibniz que tout n'est pas bien sur cette terre, et que, quoi qu'on en puisse dire, tout ne va pas pour le mieux dans notre monde. Voltaire promène son héros à travers les guerres, les massacres, les maladies, les tempêtes, les volcans, les tremblements de terre, les injustices judiciaires; il s'amuse à réunir dans un souper à Venise six rois détrônés par les révolutions , enfin il rassemble en quelques pages sur on petit n(mibre de personnages tous les fléaux de la nature et de la société. Avec un tel s^jet, Swif t^ aurait fait un livre d'une amertume, qui en se prolongeant serait devenue intolérable. Voltaire ne nous dissimule rien de toutes ces horreurs, il les exagère plutôt, et cependant on le lit jusqu'au bout, et on lé lit sans souffrance. Il y a là tout ce qui devait rendre un livre lourd et &ttgant : un raisonnement qui se poursuit sur une étendue de deux cents pages, un tableau en raccourci de toutes les misères humaines ; mais en touchant ces plaies, l'auteur a la main si légère qu'on finit par sourire , non pas du rire amer de l'ironie , mais du sourire de Tespérance ; c'est qu'au milieu de tout ces désastres , de toutes ces misères, on sent pourtant la puissance de l'homme ; on sent l'intelligence humaine qui lutte , qui agit , qui sera victorieuse. C'est que nous voyons que si tout va mal, il y a pourtant là tous les germes du bien et nous disons avec ie poète :
Tout est bien aujoard'hui, voilà Fillosion, Un jour tout sera bien, voUà notre espérance.
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Voltaire, comme Babeliuia, au-daasHiB : de Pablme des calamités et des, folies, à trayers» la plate, les orages et les tempêtes décàataées, fait, bnller Tare* en-eiel de respérancô et sur^ à PhoriziMi le spiendide soleil de ravemr.
Si Ton s'élève à une grande hauteur de pensée, leur conelttsion est la mâme^mais à une grandci hauteur seulement Si nous descendons dans les détails, rien 4e plus différent x^ ces deuit hommes, et, pour nous mi tenir w siettl point quinous ayons i eonsi* dérer ici, rien, de pins difE)$rent qua leur style» Au* tant le style du curé de Meudon est large et abondant, autant celui de Voltaire e&t serré et concis; ïm aime à eoteseer les mn»tS| à multiplier lea synonymes y Tartre n'a qu'un m(à et il frappe ; tous deux procèdent .par allumoDid et ne sont jamaiB si ma* lins que lorsqu'ils Iwcen^t l'jépigramme en passant et sans qu'on ait pu le prévoir; mais rem parie à pleine boucjie et l'autre pinO0 les lèvres. Voltoire dissimule souvent son bat en commençant, mais il y y$. sans se détoiorAer ; la mardie peut, ôtare savante, mais elle est sûre et toujwrs calculée. La Réforme et Descartes ont psdsé par. IjL JRabelaia a précisémeot les qualités oipppsées; il a bien aussi le mot, qui frappe d'une manière inattendue « mais< sa pkrase e^ ample, développée et poirte toujours une robe traînante. G*est pour cela que Voltaire, à premièm vue, avait proposé de la couper, sans s'apercevoir que ce serait lui ôter toute sa grftce, à la lois majestueuse et piquante.
Voilà pour la forme. Quant au fo^ds, Voltabe et Rabelais ont cela de commun qu'ils ne s'adressent pas au^ mœurs^ , çt^f^fgc travpr^ ; s'ils tes touchent,
CONTEUfrB S*BAKÇAId Dt7 Xyilî^ &IÈGLE. 498
c'est en passant ; en critiques philosophes qn^ils sont, ite s'en prennent directement à Tiâée qui lenr déplaît, et ne Aettemt en relief tfBLt les détails qui se rapportent à lenr but ; le reste, ils ne le venent pas»