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Nous avons déjà indiqué parmi les imitateurs de Rabelais, Dulaurens, qui a essayé de lui prendre ses personnages et son style et qui ne lui a pris que son cynisme ; Diderot qui a repris un de ses personnages et qui l'a merveilleusement développé dans un autre milieu social ; Beaumarchais qui a repris à Rabelais non-seulement un' personnage, mais qui a essayé de lui reprendre sa phrase.
Mentioimons en passant un auteur fort étrange, qui n^écriyait pas ses livres, mais qui les composait directement en caractères d'imprimerie, et qui pendant quarante ans a entassé plus de deux cents volumes rà Véa trouve pôle-mèle des scènes prises sur nature, mais dans un milieu jnfime, des projets, des dissertaAioiis, des plans de gouv^rneuent, etc., etc. C'est un peinixe réaliste des mes sales, clés boutiques borgnes, de la population déguenillée, et qui n'a réussi de ste temps qu'à se Mw surnommer le cBionisseau du ruisseau». Les. «ouvres de Restif de la Bretonne nous rappelleraient plutôt celles de Villon pour les sujets traités et pour la couleur, mais d'un Villon homiébe et naïi^ peu respiré sur k chapitre des femmes, souvent débraillé et inconvenant, par ingénuité pure, mais, d'une probité scrupuleuse sur les autres pmnts, et préchant une morale austère, qui a le tort de n'être pas la morale en action. On a cherché à le réhabiliter dans ces derniers temps ; on
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publie même un choix de ses Noayelles, accompagné d'études sur l'œuvre et sur Técrivain. On ne parviendra jamais à en faire un grand homme , mais on n'a pas de peine à le montrer supérieur à nombre d'écrivains qui l'ont dominé en son temps. Dans le fouillis mélangé de ses œuvres, on trouve des pages charmantes et bien touchées ; ce qui lui manque, c'est le goûit, la mesure, le jugement. Par la nature de ses récits , Restif de la Bretonne prend place parmi les Panurgistes.
Retournons en Angleterre.
Swift et Voltaire ne plaisantent jamais pour le plaisir de rire. Sous leur plaisanterie en ai^rence la plus inoffensive, il y a une idée, il y a un but Rabelais n'est pas si serré. Le plus souvent il rit pour nous faire réfléchir, mais souvent aussi il rit pour rire, par accès de gaieté, parce quMl est de bonne humeur.
Sterne, un autre hunsoriste anglais, rit aussi par gatté, il n'a pas d'idée à mettre en avant, pas de système à faire prévaloir ; il n^a pas non plus de préoccupation satirique suivie , "— il n'en veut pas aux idées des autres, et c'est par exception seulement qu'il s'en prend à leurs travers. H imite Rabelais, — et sa préoccupation de Timiter est visible, mais il ne l'imite ni dans ses idées , ni dans le choix de ses tableaux. Ce n'est ni un Panurgiste comme Béroalde de Verville» ni un Pantagruéliste, comme Swift et Voltaire ; avec lui nous entrons dans un autre monde ; ce qu'il imite de Rabelais, ce sont surtout les bizarreries, les excentricités de style, les futilités même, bien
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quHl ne soit pas Mile, bien qu'il y ait chez lui un talent sérieux, supérieur même, à certains égards. Swift et Voltaire ont la préoccupation de la pensée, et arrivent à une forme artistique supérieure. Sterne a surtout la préoccupation de la forme et fait bon marché de la pensée.
Sterne n'a écrit que deux romans et ils sont restés inachevés tous les deux. Le premier, Ttistram Shandy^ commence longtemps avant la naissance du héros. Le second, le Voyage sentimental^ commence par une phrase, qui semble être la continuation d'une conversation commencée. Dans le premier de ces ouvrages surtout, mais dans tous deux, le récit est à chaque minute interrompu par des réflexions , des dissertations, des citations. Ces dissertations roulent généralement sur des bagatelles, ces citations sont celles d'auteurs généralement peu connus et peu dignes de l'être — Victor Hugo a imité cette fantaisie de Sterne — si bien que l'histoire n'avance pas, mais l'auteur s'en moque. — Tantôt il fait semblant de s'être trompé et écrit sa page à l'envers, une autre fois, il donne la fin d'une phrase sans qu'on sache le commencement. Les phrases qu'il laisse inachevées sont sans nombre.
Sterne vise constamment à l'originalité, mais cette originalité est cherchée, affectée. Dans une piquante Etude sur lui , étude qui figure dans The english humaristSf Thakeray le traite un peu rudement, maïs on ne saurait dire qu'il a tort :
Le comique de Swift et de Rabelais, dont il se prétend le successeur , sortait de leur génie aussi naturellement que le chant sort du gosier d'un oiseau, et jamais leur gaieté ne leur fait perdre leur dignité d'homme. Ils rient leur grand
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rire cor4iAl qui secoue leur hnçfse poitrine som rinpolsîMi de la nature. Mais cet homme ne laisse jamais son lectear en paix , il ne permet pas à son auditoire de prendre nn instant de repos. £tes-voas tranquille ? il s'imagine qu'il doit tous exciter, et le Toil&, la tête en bas et les pieds en l'air; on bien il se faufile derrière vous et gUase dans Totre oreille une sale histoire. Cet homme est nn grand bonfion, non un grand humoriste. Il se met à l'ouvrage systématiquement et de sang froid, peint sa figure, met son bonnet de fou et son costume bariolé, étend par terre son tapis et fait la cabriole.
M. Stapfer, à qui noas empruntons cette traduction, ajoute en comparant Sterne et Rabelais :
Il n'a pas l'immense bonhomie de son ancêtre, ni son immense savoir, ni son immense éclat de rire. Dans Rabelais il y a dé l'infini; nous apercevons partout la limite dans Sterne. Cet infini que nous sentons dans (Tor^onltta, dans Pcmtagruel^ nous inspire pour le créateur de ces géants et de ces mondes, au milieu même de ses folies, une espèce de vénération. Tristram Shandy ne vous inspire pas cette peur sacrée ; la seule impression que nous laissent les sottises de l'écrivain, c'est un agacement nerveux indicible et une envie démesurée de lui donner des coups de bâton. Il y a du dieu dans Rabelais - du diable aussi. Dans Sterne, il y a du singe.
Un des caractères des écrits de Sterne, c'est sa tendance libertine. Rabelais a de gros mots et pourtant il ne nous inspire aucune idée licencieuse. Sterne est très chaste en paroles , mais il ne Test presque jamais par la pensée ; en nous disant une chose, il a toujours l'art de nous en fiaire entendre une autre. Ses livres sont Tidéal du récit à double entente.
n a, du reste, pris beaucoup des fermes de Rabelais : la dissertation à propos de rien, ht précision dans Tabsurde ou Tinsignifiant H peint les toutes petites choses avec une minutie qui nous fatigue et une précision qui nous assomme.
Il y a chez lui de quoi impatienter le lecteur