‹ Rabelais et ses œvresChapitre 121 sur 134 · XVIII* SIÈCLE. EDITIONS EXPURGÉES · texte numérisé non relu

XVIII* SIÈCLE. EDITIONS EXPURGÉES

deux ou trop satirique contre les moines , Téglise romaine, lés grands personnages, de sorte qu'il n'est resté du livre de Rabelais qu'une sorte d'abrégé, d'un style trop souvent plat et sans couleur.

L'autre publication est conçue sur une plus large échelle et n'a pas moins de huit volumes petit in 12. Elle a pour titre leBaibelais moderne^ et pour éditeur l'abbé de Marsy. Outre les ouvrages du curé de Meudon, on y trouve la Vie de Rabelais par Niceron , le parallèle entre Homère et Habelais, par Dufresny, qui figure aussi dans les deux publications précédentes, des Jugements sur Rabelais, etc. L'éditeur cette fois n'a rien retranché au texte, il y a ajouté. Quand une phrase de l'auteur lui semble peu intelligible, quand certains détails lui paraissent trop longs , il les supprime , il les remplace par une traduction, et rejette le texte original au bas de la page, en l'expliquant quelquefois.

Cette tentative ne parait pas avoir eu plus de succès que la précédente. Le gros du public s'en tenait volontiers au jugement de Voltaire, qui dans le Temple du Goût (1732), avait dit que l'ou»vrage de Rabelais devait être «réduit à un demiquart tout au plus.»

vm.

Dans les Lettres philosqphiqrMs , Voltaire s'était montré plus irrévérencieux encore :

Babelais dans son extravagant et inintelligible Livre, a répanda une extrême gaieté , et une plus grande impertinence. Il a prodigué l'érudition, les ordures, et l'ennui. Un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises. Il n'y

Là BÉPUliATlOII DE BABELilS.

a qne quelques persoimes d'un goût bizarre qui se piquet d'entendre et d'estimer tout cet onvrage : le reste de U ni' tion lit dea [itaieaoterica de Eabelais, et méprlae le tnre. On le regarde conune le premier des battons. On eit Kehé qa'iu Itomme qui avait tant d'esprit, en ait fait nu si miséuU; usage. C'est nn pbilosopbe ivre, qni n'a écrit qne dans la temps de son ivresse.

Ce jugement absolu et méiirisaii,t ue fut pourtant i pas accepté par tous. Mercier, l'auteur du TaUm ' de Fans et de quelques mélodrames très goûta, | écrivait quelque temps après: .

Quiconque a In Rabelab et n'y a vu qa'm boofibn, à cm; ' EÛT est nn sot, s'appelU-il Voltaire. :

Le jugem«it de Mercier avait pen de valeur am ! yeox du public, comparé à celui de Voltaire. KUis j Voltaire lui-mdme revint plus tard sur sa première ; impression. Voici «e qu'il écrivait le 13 octobre j 1759 à M" du Deffand :

Le duc d'Orléans régent daigna nn jour causer avec wà au bal de l'Opéra ^ il me fit un grand éloge de Babeliis, K je le pria pour nn prince de mauvaise compagnie et qui sTSt le goftt g&tê. J'avais alors tm souverain m^ria poor Halelais. Je 1'^ repris depuis et comme j'ai pins approfondi toutes les cboses dont il se moque, j'avoue , qu'aux bassesiii près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son Une m'a fait un plaisir extrëioe.

Dans uoe autre lettre à la même dame, 12aTrJl 1760, il s'exprimait ainsi:

P^ relu, après Clarisse , quelques chapitres de BalKl>i>i comme le combat de frère Jean des Entommeures et la tenue du conseil de Picrocbole ; je les sais pourtant presque par «eur, mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce gaec'eK la peinture du monde la plus vive. Ce n'est pas qne je oett Eabelais à côté d'Horace, mais Babelaia, quand il est bon, eel le premier des booa bouffons : il ne fant paa qu'il y ait ^

XVIU* SlfeCLE. LES JOURNAUX.

Iiommes de ce idétîer dans une nation, mais il faut qu'il y ^n ait WL Je me repéns d'avQir dit autrefoijs trop de mal de lai.

Enfin dau9 un dialogue, intitulé Imcie^^j Erasme et Bahélais imbUé à ta seiâne époqu^i U reprépeut6 les trois railleurs réunis aux Champs Ëlysées et s entretenant de letirs travaux. Voici entr'autres ce qu'il fait dire à Fauteur de Grargantua;

J'étais prêtre et médeoin. J'étais né fort sage, je devins aussi «ayant qin'Kpaaaie ; et voyant que la sagesse et la science ne menaient communément qu'à l'hôpital ou augili^et ; voyant même- que ce demi-plaisant d'JBlrasme était quelquefois persécuté, je m'avisai d'être plus fou que tous mes compatriotes ensemble ; je composai on gros livre de contes à dormir debout « rempli d'ordures , dans lequel je loqrnaî en ridicule toutes les superstitions, toiites les cérémonies, tout ce qu'on révérait dans mon pays, dans toutes les conditions, depuis celle du roi et du grand pontife jusqu'à celle de docteur en théologie, qui est la dernière de toutes : je dédiai mon livre à un cardinal, et je fis rire jusqu'à ceux qui me méprisaient.... Je pris mes compatriotes par leur fkible ; je parlai de boire, je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les gens d'esprit y entendirent finesse, et m'en surent gré ; les gens grossiers ne virent que les ordures, et les savourèreut; tout le monde m'aima, loin de me persécuter.

Pendant tout un aièole, de 1650 à 175Q, on s'était occupé beaucoup ^ns de la forme que de Vidée dans les productions de l'esprit. Ce que l'on voulait avant tout, c'était la noblesse et l'ampleur du style, aous Louis XIV,— la finesse et le piquant de robservatioa et du lugage, sous liouis XV. On subordonnait twt nu bo» goût Un ouvrage où abondaient les détaila de zoauvaia ton était par cela même condamné sai» appel.

Vers le milieu du XVIIP siècle, fcs esprits prin 34*

532 LÀ KÉPUTATION DE BABELÀIS.

> rent peu à peu plus de sérieux , on se préoccupa moins de la forme et plus de Tidée. Le règne de J.-J. Rousseau succéda à celui de Voltaire. Vol taire lui-même se modifia. On jeta les yeux sur la littérature antérieure « au grand siècle. »> Nombre de productions du moyen âge et du XVr siècle fu-

, rent analysées dans deux recueils périodiques, le premier^ plus frivole: la Bibliothèque des Eomans, — le second, plus sérieux : les Mélanges tirés iunt grande Bibliothèque* Babelais figure dans ces deux publications. En mars 1776, la Bibliothèqne des

. romans' donne un aperçu rapide de Touvrage , e& raccompagnant de quelques observations. Après avoir reproduit le jugement de Fontenelle sur l'auteur, rapporté plus haut, le rédacteur ajoute:

Ses mœurs furent toujours réglées et son caractère même avait beaucoup de gravité. On ne doit donc regarder les plaisanteries qu'il a répandues dans son ouvrage, que comme l'enveloppe des vérités importantes qu'il y déposait et dont le trop grand éclat n'eût servi sans doute qu'à augmenter le nombre de ses ennemis.

En 1781, le même rédacteur, Constant d'Orville, consacre un cahier tout entier des Mélanges G& moitié du 22'' volume) à une analyse assez fidèle de Gargantua et de Pantagruel, entremêlée de détails sur la vie de Tauteun

 partir de ce moment, Babelais reprend son rang , quoique Ion continue à le contester. Diderot et Beaumarchais, non-seulement le lisent, mais Timitent. Diderot lui prend un de ses types, Beaumarchais lui en prend deux, sans compter ses phrases et ses tournures. Vicq-d'Azyr, à l'Académie de

XVIII' SIÈCLE. LES eaiTIQUES. 533

médecine, commence ses Eloges des Académiciens morts par saluer de ses hommages cet

homme extraordinaire qui, nourri par les moines, le devint lui-même et cessa bientôt de l'être ; qui, après avoir joué et composé des farces devant la faculté de Montpellier, fut honoré comme son restaurateur , qui commenta Hippocrate et Galien, écrivit. sur la religion (?), suivit un ambassadeur à,, Rome, composa un ouvrage où| sous le voile d'une plaisanterie basse et grossière, il cacha des vérités hardies, une critique sévère, une satire dans laquelle il n'épargne personne ; qui désarma ses juges en les faisait rire, qui fut le bouffon et l'idole de son siècle, et mourut curé de Meudon, Rabelais en un mot '.

La Harpe et Palissot, qui répétaient un peu ce

qui se disait autour d'eux, consacrèrent à Babelais

des articles élogieux. Voici ce que disait La Harpe

en 1797 dans un Discours qui fait partie de son

Cours de littérature :

Rabelais à qui La Fontaine trouvait tant d'esprit et qui réellement en avait, ne Texerça que dans le genre le plus facile, celui de la satire allégorique, habillée en grotesque. Il voulut se moquer de tous ses contemporains, des rois, des grands, des prêtres, des magistrats, des religieux et de la religion ; et pour jouer impunément ce rôle, toujours un peu dangereux il prit celui des fous de cour à qui l'on permettait tout, parçequ'ils faisaient rire, et qui disaient quelquefois la vérité sans danger parcequ'ils Ja disaient sans conséquence. A l'égard de son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son langage bizarre et obscur , ont laissé là Rabelais comme un insensé ; ceux qui ont travaillé à le déchiffrer, ont exalté son mérite, en raison de ce qu'il leur avait coûté à entendre Au fond il a, parmi beaucoup de fatras et d'ordures, des traits, et même des morceaux pleins d'une verve satirique, originale et piquante; et après tout, on ne saurait croire qu'un auteur ' que La Fontaine lisait sans cesse et dont il a souvent profité, n'ait été qu'un fou vulgaire.

^ Eloges lus dans les séances de V Académie de médecine de 1778 à 1768, 3 v. in S% 1803.

534 LA BtiPUtATION DE RABELAIS.

Palissot ajoutait en 1803 :

On pourrait à qaelquM égaras appliquer à son livre ce que Boileau disait des ouyraf es d'Hônère :

C'est aroir profité que de savoir s'y plaire.

Sous les nuages mêmes dont il s'envtloppe , on démêle Féraditioû la plus surprenante, il savait tout et s'est moqoé de tout *.

La Harpe donne la préférence à Montaigne sur Rabelais. C'est aussi Tavis de Victor Lectere dans son Eloge de Montaigne (1812), mais il est plus favorable que La Harpe à Tauteur de Fcmiagruel, On sent que le temps a marché; Rabelais, dit Victor Leclerc,

rappelle quelquefois l'enjouement et la douce raillée de Lqcien ; plus souvent il prodif cie sans pudeur le fiel d'Archiloquo et les sarcasmes grossiers d'Aristophane. Il décrit arec une gaieté cynique les mœurs de son siècle ; il parconrt le monde entier, du palais jusqu'à la chaumière. Sous sa mam, les tableaux les plus sérieux , les plus imposants même, se changent en Calots et en Téniers. Ke croyez pas cependant que ce Turlupin déraisonne : rien de plus sensé que son délire. Essayez de pénétrer ses allégories, expliquez Fénigme de ses songes, biez lui son masque.... vous aimerez, vous admirerez pent-êtne ce Rabelais si plaisant et si profond....

Les jugements que nous venons de rapporter tIsent surtout le littérateur. L'attention fiit attirée sur le penseur par un écrivain qui rit peu d'ordinaire et qu'on n'aurait pas soupçonné de se délecter à la lecture de Pantagruel. Bernardin de St- Pierre s'exprime ainsi danâ ses Etudes de la f^' ture^ publiées en 1T88.

. . . C'en était fait du bonheur des peuplés, et même de la

• Mémoires pour sefmr à Vhistoire de notre littérature 2 V. in 80. /

XVm* SIECLE. ÔISGtTENÉ.

religion, lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cerrantès, s'élevèrent, l'an en France» l'antre en Espagne et ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal et la chevalerie. Pour "enverser ces deux colosses, ils n'employèrent d'autres armes pe Je ridicule, ce contraste naturel de la terreur humaine [Quelle plus juste et plus lienreoae définition I dit Ste-Beuve]. Semblables aux enfants , les peuples rirent et se rassurèrent. [Is n'avaient plus d'autres impulsions vers le bonheur que celles que leur princes voulaient leur donner , si leurs princes alors avaient été eapaUeg d'en avoir. Le TéUmaque parut, et ce livre rappela rËtffope aux harmonies de la naiture. Il produisit une grande nérolttlien dans la politique '.

Il y a quelque naïveté à dire que ces trois livres ont révolutioimé le monde, mais Bernardin de St« Pierre, qui avait pikts vécu aTec les livres et la nature qu'avec les hommes, était disposé à s'exagérer riofluen* ce des livres. Eu somme cependant son jugement est vrai. Les idées lancées par Rabelais , par Cervantes et par Fénelon ont fini par pénétrer dans les esprits et ont profondément discrédité, sinon tué complètement, Tascétisme et le culte de la force.

xn.

Le premier écrivain qui posa nettement et avec insistance Rabelais en penseur et en réformateur, ce fut Ginguené.

Ginguené avait commencé par être un poète aimable. Sa jolie pièce 4c vers intitulée : la Confession de Zulmé lui avait été enviée par les poètes de boudoir ; l'un d'eux avait même tenté de la lui voler. Mais aux approches de la révolution, il s'était fait pubiicistei en attendant de devenir le savant et consciencieux historien de la littérature italienne.

^ Etudes de la naiw^e. Etude XIY». Bécapitulation. (Eu* vres complètes^ grand in &>, I, p. 481.

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